lundi, 31 mars 2008
Je ne vous voy pas a demy
Lucien,
J’avais envie de t’écrire, alors je me suis dit qu’il ne fallait pas attendre. Le poème de Charles d’Orléans est simple et beau, il correspond bien à mon humeur printanière. Je l’ai trouvé dans un recueil intitulé En la forêt longue attente. C’était à la librairie Gallimard, ce midi. J’ai procédé comme d’habitude quand je suis attiré par un livre : je l’ouvre au hasard, et ce que je lis détermine l’achat. En l’occurrence, je suis tombé sur ce rondeau, et il m’a fait penser à toi, à ce que j’aurais pu te dire. N’y vois aucune supplication : je ne te propose pas de fermer nos cœurs en alliance — ceci dit, en l’écrivant, même avec une négation, je l’affirme quand même, je ne suis pas dupe : les mots sont là, et ce n’est pas pour rien que je les choisis.
Je serai dans le Nord ce week-end : de vendredi soir à dimanche. Je vais chercher Clélie dimanche en fin de matinée, pour les vacances. Si tu veux me voir, fais-moi signe, mais ne te sens pas obligé. Je sais que tu es très libre de toute façon, nous en avons déjà parlé, et je le sens chaque fois que je te vois.
Je t’embrasse,
Pierre
samedi, 29 mars 2008
Pochette rouge
vendredi, 28 mars 2008
Le Petit Poucet
Je feuilletais La Généalogie du masculin à la Librairie de Paris quand Martine m'a appelé. Elle m'a donné rendez-vous au Petit Poucet, me disant que c'était un endroit idéal (hier elle m'avait demandé comment on ferait pour se retrouver Place de Clichy: y avait-il plusieurs sorties de métro? Je lui avais répondu qu'elle n'aurait pas de mal à me reconnaître car je porterais un chapeau rose et une veste léopard). Je me suis installé sur la terrasse du Petit Poucet. J'ai lu quelques pages des Pensées de Léopardi. "Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser". A retenir.
J'ai parlé de Lucien, de Rudy, de Renato. Les prénoms ont beaucoup fait rire Martine.
J'ai parlé d'Estelle, et nous avons marché sans but quelques minutes, revenant sur nos pas, traversant au mauvais endroit, ne trouvant pas le restaurant que nous cherchions, et qui était pourtant à deux pas. Le restaurant s'appelle Entre Nous.
Sylvie m'a raccompagné chez moi en voiture. Longue ballade sur le périphérique intérieur, défilé des enseignes. Demain après-midi je roulerai vers Lille. Martine ne goûte pas la beauté de ce genre de paysage.
Il me restait à vider la voiture. Il était minuit. J'ai procédé avec méthode. J'ai sorti tous les sacs et les cartons, et j'ai calé les quatre portes donnant accès aux caves avec les sacs les plus lourds, de façon à ne pas perdre de temps à chaque trajet. J'ai réorganisé le rangement dans la cave. Sylvie dit que je suis maniaque. Des sacs se sont troués. J'ai ramassé un soutien-gorge rouge et des tablettes de médicaments. J'ai empilé sacs et cartons jusqu'au plafond.
J'oubliais de dire que quand je suis descendu dans le parking, j'ai entendu une voix familière. Une voix masculine, grave et belle, et le tic-tac d'un métronome entêté et boîteux (Martine est attirée par les boîteux et par les Claude; son nom veut dire boîteux en vénitien). Je me suis approché: ça venait du deuxième sous-sol. Je suis resté quelques minutes, tout près du chanteur inconnu qui s'entraîne dans les profondeurs d'un immeuble de béton et dont la voix me parvient parfois jusque dans la nuit ensommeillée, portée par le labyrinthe des canalisations. La première fois, j'ai cru que j'avais une hallucination. C'est très beau. Je me suis demandé si j'allais m'approcher davantage et saluer mon voisin. Mais non.
Cette valise, symbole de la présence d'Estelle dans ma vie. Je la trouve belle, posée comme une fleur qui se serait égarée dans la désolation du béton.
jeudi, 27 mars 2008
Je veux être sublime et me dévouer
Mon souhait trop intense me tourmente, je veux être tout à vous
Je veux être cette quatrième personne sublime auprès de vous
Je ne veux pas me dévouer, je veux me consacrer
Je ne veux pas parvenir, je veux atteindre
Je ne veux pas planer, je veux être ivre
Je veux bien me dévouer pour les deux verrines qui restent au frigo
Ton risotto au lait de coco devait être sublime
Je n'étais jamais las de me dévouer aux foules, même si je les voyais fermées
Je veux bien me dévouer pour venir à Paris demain
Les incendies, n’importe quoi de terrible où je puisse me dévouer
Je me tais d'ailleurs, tant la musicalité de tes champignons envahit l'espace
Je me dévoue pour relancer l'économie européenne, alors on ne critique pas
Si tu veux être belle, il y a un prix
Je veux bien me dévouer pour aider à vider ton congélateur
Je ne me lasse pas de tes verrines sublimes et très gourmandes
La gelée de pêche de vigne, parfumée et acidulée, est sublime
Je veux me dévouer, me donner, m’oublier
Je veux bien me dévouer et l'accompagner dans une de ses shopping party
Je me dévoue pour votre tranquillité, et je la trouble encore
Je me promets d'être d'une patience infinie, d'une gentillesse marshmallow
Je te veux entièrement dans ma vie
Elle est carrément sublime
Je vais me dévouer pour la cause et servir de cobaye à toute la gente féminine
Donne-moi une raison d'être une femme
Je veux juste être une femme
Le couteau est dans le coeur d'Agostin
Je n'ai plus de maître et je sens le besoin de me dévouer à quelqu'un
Leopardi, "Pensées"
Il me semble bien difficile de dire s'il y a quelque chose de plus contraire à la morale que de parler sans discontinuer de soi-même, ou de plus rare qu'un homme exempt d'un tel défaut.
Les livres-ouragan
Cioran: "Je ne peux plus lire que des livres détachés, de glace, exempts de toute vibration, ou alors des livres-ouragan, qui vous emportent et vous laissent au milieu de votre plus grand péril".
La photographie du lapin
Kim m'a envoyé trois photos, en me demandant laquelle je préférais. Je lui ai répondu: celle où le lapin est sorti de sa boîte. Je pensais qu'il s'agissait de trois clichés du lapin que ses parents lui ont offert dimanche dernier, mais non. Ce sont les trois lapins des trois dernières années.
Au fait, je tiens à préciser que j'écris dans les cafés comme Nathalie Sarraute. Et non comme Jean-Luc Lagarce. Quel horrible jeu de mots avec ce prénom. Quelle horreur d'y penser. Quelle lâcheté d'écrire que c'est une horreur. De faire croire que je pense que c'est une horreur. Lâcheté ou stupidité.
Non, c'est avec Fabien que j'ai été lâche. Le week-end du lapin pour Kim; de Lucien pour moi. Il faudra que je m'en explique.
mercredi, 26 mars 2008
Le chauffeur de taxi
Un chauffeur de taxi jeune et joli garçon – comme dans les romans pornos idiots – me demanda de le caresser. Il voulait faire des détours « pour que nous restions plus longtemps ensemble ». C’était bien joli et bien excitant.
J’ai dormi. Et ce matin, je me suis levé avec la tête pleine d’un bonheur de vivre si rare, qu’il n’est pas inutile de le mentionner.
Musée d'Orsay
mardi, 25 mars 2008
Le garçon réticent
Ma chambre est si étroite que je n'ai jamais pu être ce garçon de marbre étendu sur le lit, offert aux yeux du monde.
Je ne sais pas sourire, ou je souris très mal.
Ca s'appelle: le garçon réticent.
Ma chambre est si étroite! Le retour des vacances et la surprise du carrelage aux verts sombres et aux ivoires fleurdelysés - le carrelage n'est pas parallèle aux murs et les murs ne sont pas d'équerre; je ne suis pas d'équerre non plus.
J'écris dans un café en face du Moulin Rouge. Ebauche d'un portrait à 20h. Beaucoup de bruit, et Mariah Carey: Can't live without you.
Je reçois un sms d'Estelle: "coucou pierre je suis en corse! tu vas bien?". Estelle est en Corse, et des morceaux de son passé sont entassés dans ma voiture depuis plus d'une semaine. Des sacs et des cartons que je vais stocker dans ma cave. Estelle, je te vois en photo au bord de la mer: il fait beau et tu souris. Tes yeux sont plissés et le vent affole tes longs cheveux noués (je ne sais pas qui te prend en photo; si c'est Laurent, tu es la plus heureuse des femmes).


