mardi, 19 août 2008
Le Marais
Il faut que j'achète une crème hydratante pour Clélie, et aussi de la soupe, et des éponges, quelques éponges, propres et qui sentent bon, parce que je ne supporte pas les éponges poisseuses chez mon père - il y en a deux ou trois au fond de l'évier, souvent gonflées d'eau, qui se vident d'un liquide grisâtre quand on les presse. François décide de nous accompagner. Il met son long manteau noir en cuir - il explique à Clélie que c'est sa cape, et refait sa queue de cheval, au sommet du crâne, avec un chouchou rose. Il a ses deux paires de bracelets criblés de clous. Il porte des chaussures noires de ville, un modèle que l'on ne peut trouver qu'en supermarché j'imagine, à pas plus de quinze euros, quelque chose qui n'a rien à voir avec le manteau gothique, les lunettes rondes, ou la coiffure. Nous passons devant le château, devenu un hôtel de luxe, presque entièrement restauré, devant l'école où j'ai passé quelques années, et l'église où j'ai servi. Clélie ramasse de petites branches, des plumes d'oiseau, et des fleurs de sureau. Nous croisons un jeune couple à l'aller, et de jeunes filles au retour. C'est tout. Nous revenons bredouille, la supérette étant fermée. Nous repassons par le cimetière - je n'y ai pas mis les pieds depuis un an je crois. Le monument est propre. Les plaques sont intactes, le doré des lettres gravées dans le marbre semble n'avoir pas terni. Papa m'a rappelé que l'employé des pompes funèbres qui s'est occupé des funérailles de maman est mort un an après elle, à quarante-deux ans, d'une attaque cardiaque. François raconte à Clélie que quand elle était petite, elle déposait des cailloux sur la dalle. Clélie dit qu'elle s'en souvient, mais je ne la crois pas. Elle caresse un chat gris qui occupe beaucoup François ces temps-ci - la question étant de savoir s'il a un propriétaire ou s'il est abandonné. Nous rentrons à la maison, il est déjà dix-neuf heures. Clélie cueille des fleurs de sureau; je lui explique que j'en ai souvent utilisé dans mes peintures, fleurs de sureau séchées et aplaties entre les pages de livres d'art, puis dorées au pinceau. A quelques mètres de la maison familiale, l'arrêt de bus, l'arrêt où j'attendais le bus qui m'emmenait au collège, puis au lycée, du milieu des années quatre-vingts au début des années quatre-vingt-dix. L'arrêt s'appelle "Le Marais". C'est le nom du quartier. Je n'avais jamais fait le rapprochement. Le Marais a d'abord été pour moi le quartier dans lequel j'ai grandi, dans un village d'un peu plus de mille habitants. Je ne sais pas quand j'ai découvert le Marais parisien. Cela doit remonter à des lectures, Collard ou Guibert.
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