samedi, 30 août 2008
Le train était en retard
Dans le train, vendredi après-midi, paroles rapportées.
Je parle beaucoup, de mon père, de ma mère, de mes frères, de tous les autres. Je rapporte leurs paroles, leurs mots, ceux qui restent, intacts ou recouverts des voiles plus ou moins opaques de ma langue, car je suis parlé, je le sais, et quand je parle, les phrases se déploient sur un écran, et quand je note ce que j'ai dit, dans l'urgence d'écrire, une heure après les mots, ou le lendemain, ou dix ans plus tard, l'écran aussi s'est voilé, déjà, d'amour, de joie, de doute, de refus, d'incompréhension, d'autres mots, entendus, enfermés dans les livres, et parfois m'est plus clair cet écran épais comme le temps, parfois plus cher qu'il ne me fut au moment des mots dits. Rien de nouveau sous le soleil, la réalité dans l'écriture et dans la vie n'est pas la vérité, "la réalité est cet ensemble de sensations et de souvenirs qui nous entourent simultanément", la phrase est sentencieuse mais je ne sais que cela. Le discours d'Elfriede Jelinek, les cheveux emmêlés, comment on peigne les cheveux, comment on écrit, je n'ai plus qu'un vague souvenir de la lecture de ce texte, voiles opaques disais-je, je sais que tout est là, il faut que je retrouve ces mots, que je les donne à Melisa, je lui en ai parlé, Melisa, sa chevelure noire, épaisse, brillante, aux ondulations de l'Orient, Emmanuel lui disant "tu es merveilleuse" et "tu rayonnes", la serrant dans ses bras, me demandant s'il pouvait m'embrasser sur la bouche, un baiser de partage, les lèvres sur les lèvres, peut-être l'humidité des salives aux parfums de bière et de vin rouge, dans la fraîcheur et l'obscurité du matin. Emmanuel disait "la future femme de mon enfant" ou "la femme de mon futur enfant", et quand il a dit "Louisa, ma mère", Louisa, elle, à côté de lui, c'était comme un coup de théâtre auquel nous avions du mal à croire, la mère et le fils, le fils qui appelle sa mère "Louisa", la mère et le fils comédiens, mais Emmanuel ne jouait pas en disant "ma mère".
J'écris dans le TGV, encore à quai, des techniciens vérifient le système de freinage, une demi-heure de retard déjà. Je retrouve Clélie cet après-midi, je ne sais pas encore quand, ni où, A. me conduira peut-être de la gare à Aubry, elle me l'a proposé. Je n'ai pas été assis à côté d'elle dans une voiture depuis plus de deux ans.
Dans Etats des lieux, il y aura une fille de dix ans. Dans la deuxième partie, elle jouera sur un lit, silencieuse, écoutant un oncle-enfant aux rêves de héros, de mythologies antiques et modernes, puis elle sera perchée sur un arbre, comme je découvris la blonde Lol, l'été dernier, qui m'interpella du haut de son arbre alors que je pensais être seul et que je m'apprêtais à repartir d'où j'étais venu.
Une jeune fille en face de moi lit Parce que je t'aime de Guillaume Musso. Je suis sorti fumer des clopes, puisque Benjamin a décrété à Pont-à-Mousson qu'on fumait des clopes et non une clope, fumer des clopes dans le cloître de l'abbaye, et je repense aux cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, c'est là que je l'ai reconnue, en entendant son nom, et tout s'éclairait soudain, je l'avais croisée la veille dans le couloir de l'internat, elle m'avait souri, mais nous ne nous étions pas complètement reconnus, Clare qui s'étonnait qu'on prononçat Ardennes et non A'den quand on évoquait l'auteur, assis à ses côtés, cheveux blancs, vieilles lunettes, humble, sage et révolté. Les cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, la gazette du festival. Ses cheveux, sa voix, son accent léger, son ossature si fine et sa chevelure bouclée si épaisse et si dense, les regards et les sourires échangés quand nous dansions, comme on tutoie quelqu'un qui est si loin et dont on se sent si proche, comme on dit au revoir en espérant vraiment se revoir, dans un an ou dans dix ans, en goûtant la main sur l'épaule et le baiser déposé sur la joue.
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