mercredi, 17 septembre 2008
Le livre du jour (L'Amant des morts)
Je rejoignais Bruno et Fabio ce midi à l'angle de la rue de Grenelle et de la rue Casimir Périer. J'arrivais pour le dessert, je pris une tarte normande. Fabio portait une curieuse chemise rouge, ouverte sur un tee-shirt noir. Je regardais ses paupières de cinquante ans dont la surface épousait généreusement la courbure des globes oculaires. Il parlait de son nouveau poste de programmateur dans un théâtre près de Monaco. Il expliquait comment il avait essayé de rester abstinent pendant les dix jours d'excitation sauvage qu'il venait de traverser. En sortant du café, il sortit de son sac un livre, son "livre du jour", une revue spécialisée qui titrait quelque chose comme Théâtre et psychanalyse. Je connais Fabio depuis le mois de juillet, je l'ai vu dans deux pièces en Avignon. Il portait toujours une chemise négligemment ouverte par le haut et par le bas, qui découvrait un ventre plat et une pilosité raisonnable. J'ai appris ce midi, par hasard, qu'il était, aussi, psychanalyste. Il reste quelques jours à Paris, dort chez Anne, et je l'imagine au milieu des monceaux de journaux, de livres et de papiers divers qui encombrent les pièces et les couloirs, se frayant un passage, silhouette étrange et menue.
Ce matin, dans le métro, et ce soir, je lisais L'Amant des morts de Mathieu Riboulet. Phrases denses et essentielles:
"Beaucoup trop brutal pour être séducteur, il était de ces hommes dont chaque geste, chaque regard, chaque intonation vaut convocation du corps de l'autre à une étreinte immédiate, déterminée, convaincante mais peu soucieuse d'autre chose que de sa propre fin."
"Peu enclin à user de symboles, Gilles avait bâti, puis consolidé son pouvoir, y compris sur Jérôme, grâce à l'énergie sexuelle qu'il sentait sourdre en lui, cette loi intime des hommes, informulée et agissante, prête à prendre le dessus partout où s'efface l'autre loi, celle qu'ils ont pourtant instituée en leur nom, un jour, saisis par l'espoir de donner une direction au moutonnement désordonné qui les conduit."
"La vie est rarement calme pour qui a entrevu le grand gouffre du désir, n'a d'autre choix que de s'y laisser glisser dans l'attente d'un anéantissement souvent long à venir. L'excitation, plus exactement l'excitabilité, fait alors office de garde-fou et fournit l'énergie considérable, inimaginable qu'il faut pour se livrer aux quatre vents en différant toujours la désintégration de l'être qui en est l'aboutissement mais qu'on ne saurait envisager avec détachement, fût-on un saint."
"Car c'était bien sûr exactement ce qu'il fallait, être mis en pièces, brutalement mené de l'absence à soi-même à l'échappée hors de soi, au démantèlement, avec ce poids sur le dos pour conforter l'abandon et la chaleur d'une déchirure, comme une promesse."
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