jeudi, 18 septembre 2008
La vérité a des effets de délicatesse
Émission Apostrophes (archives de l'INA, sur le site de Libération - 16/03/1990 - durée 00h14m51s)
Pour moi tout est vrai dans ce livre, mais en même temps je trouve que c'est un roman.
Tout ce que j'écris, une fois que je l'ai écrit, c'est oublié.
Une matière trop intolérable.
Le sida attaque le corps, le ratatine, l'agresse, mais il n'y a pas que ça, il y a une progression de la conscience.
Alternances de conscience.
Des phrases longues comme des poussées de fièvre, des emportements.
Thomas Bernhardt, je l'ai découvert au moment où j'écrivais ce livre. Comme un fantôme, une ombre portée sur ce texte, comme un fagocitage de ma propre écriture, avec aussi des moments où je m'en défendais.
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Commentaires
Je crois que le texte suivant (beau et fort) a une certaine pertinence avec le sujet. Merci, Pierre, c'est toujours un plaisir de te lire.
SOLITUDE PUBLIQUE
(inédit, tiré de la revue suisse "Héterographe", n. 1)
Je refuse de comparer ma solitude à la vôtre.
...Tous se plaignent d’isolement, innombrables sont ceux qui se tuent. Mais la gesticulation atroce des individus, et la fatigue de bête qui emboîte une génération dans l’autre, ne ressemblent en rien à ce que j’endure. Je pourrais continuer à faire des phrases, maintenant. Je pourrais prétendre que je souffre, comme les autres écrivains, et vendre mon esprit. Mais il me manque, pour cela, de penser que j’existe. Je ne prendrai donc pas le soin d’écrire pour être lu. À quoi bon faire l’effort de vous raconter mon histoire, puisque j’avale encore mes huit « Seresta » chaque soir?
...Je n’ai jamais mué. Ma voix est encore pleine des cris que je poussais lorsque je me faisais violer. Si ça se mettait à monter... mieux vaut se taire, mieux vaut trahir. La majorité des hermaphrodites sont très vite opérés. Les chirurgiens fabriquent le plus souvent des filles puisqu’il est plus facile de creuser un trou. Heureusement, je suis né couvert de blessures, mon crâne enfoncé par les forceps, mes mains de verre cassées entre les cuisses de ma mère, si bien que personne n’a songé à m’assigner un genre. Le seul souvenir qui me reste de l’enfance est cette ligne en biais, un trait noir sur le visage. Ne pouvant m’y soustraire, j’en ai fait un personnage dont j’ai tout oublié aujourd’hui, hormis que je l’appelais Raphé. Je suivais Raphé du doigt chaque fois qu’il fallait, et je me répétais qu’un jour, je serais fort.
...Mes activités sexuelles se résumaient alors à d’innocentes caresses dans les cabines d’essayage et, plus généralement, dans les endroits publics où j’aimais me perdre, pour écouter des inconnus. Je n’ai jamais ressenti de honte à ces pratiques, car ma nature à la fois mâle et femelle, mes organes génitaux indifférenciés, me préservaient de la morale commune qui demande de choisir. Contrairement à la norme, je me masturbais pour me sentir seul, sans invoquer de présence à dévorer. Nulle image ne me venait à l’esprit. Je gardais les yeux ouverts ou clos, fixés sur un objet réel ou imaginaire, mais toujours banal, des taches de lumière, la couture d’un rideau, jusqu’à ce que ma main apaise ma terreur.
...Se sentir seul, c’est encore se croire digne d’amour.
...Plus tard, je me faisais clouer au lit, sous la verrière et le papier rose-maladie où se collaient les ombres dures qui découpaient le courage en fines tranches.
...Que m’est-il arrivé? Qu’est-ce qui arrive encore? J’écris pour tenter de répondre, ou plutôt, pour essayer de faire le tour de cet espace jonché de choses sales, pour dresser l’acte d’accusation qui me permettra, au bout du compte, de ressusciter, et de faire comparaître, les morts qui me frappent. Cependant, je crois que ce texte ne sera jamais terminé, car l’écrire me procure un sentiment de justice tellement supérieur à celui que pourrait me donner la condamnation de mes agresseurs. Je veux faire planer sur eux la même menace que celle sous laquelle j’ai suffoqué mon enfance durant. Je n’ai presque plus quitté ma chambre, depuis. Ces murs, mal cousus dans les angles, couverts de dessins, de gribouillages, sont quatre lambeaux de peau, et la lampe, allumée en permanence, signale par terre une forme qui respire.
...Il paraît que l’ouïe est le dernier sens qui nous quitte. Dans mon cas, il a été le premier à se perdre. Pour pouvoir me toucher, ils ont prétendu tant de choses. Mon père à l’agonie m’a demandé d’enterrer son urne au fond du jardin, avec un falot tempête ; j’ai creusé, mis l’urne, puis la lampe allumée dessus, et rebouché ; une nuit j’ai rouvert le trou, mais je ne dirai pas pourquoi. Mon sexe d’homme est minuscule, mon sexe de femme peu profond, je n’ai ni autorité, ni voiture, ni métier, mais je suis précieux car je suis rare, pour la raison même que je suis seul.
Philippe Rahmy,
né en 1965 à Genève, est atteint de la maladie des os de verre. Études d'égyptologie et de philosophie. Collabore à l'aventure du site www.remue.net créé par François Bon. A publié «Mouvement par la fin – un portrait de la douleur» (Cheyne Editeur 2005. Prix des Charmettes – Jean-Jacques Rousseau 2006. Sélection Fondation CH 2006. Réédition 2006). Continuant d’explorer l’affrontement de la souffrance, l’immobilité, les rapports du langage au désir et les figures grimaçantes de la perte absolue, il a publié en 2007 «Demeure le corps - chant d’exécration» chez le même éditeur, puis «Architecture nuit», un récit expérimental, et les «SMS de la cloison», formes de l’urgence, aux éditions publie.net en 2008. Philippe Rahmy développe en parallèle de l’écriture un travail de vidéaste. Il travaille actuellement au vaste projet multimedia COMPLEX_SIMPLEX.
Écrit par : Fab | lundi, 29 septembre 2008
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