lundi, 29 septembre 2008

Au temple

J'arrive devant le temple vers 21 heures. En lettres capitales, au-dessus d'une austère porte en bois: "Le Christ a dit je suis venu chercher et sauver ce qui est perdu". La porte est fermée, je suis arrivé trop tôt, je m'installe à une terrasse et je lis Ashby.

"Je ne suis pas un violent, je suis un élégiaque - sans contrainte."

22 heures 10, début de l'Atelier de création radiophonique. Je reconnais la voix de Bergson, celle que je retrouvais, le matin, quand je donnais le biberon à Clélie, c'était l'été 2004, il parlait de la physique quantique, je m'accrochais mais je peinais à comprendre, il roulait les "r", les enregistrements dataient de 1948 je crois, le mot rotation revenait souvent, il disait rotation d'une manière étonnante. Foucault parle de la folie à la Renaissance, je ferme les yeux pour me concentrer, je ne distingue pas tout, figure de la mort au Moyen-Age, de la folie à la Renaissance, dans le temple, un vitrail circulaire, une rosace peut-être, mais je ne sais si le terme convient pour un lieu de culte protestant, des losanges de plus en plus petits convergent vers le centre du cercle, et, au milieu, l'alpha et l'oméga entourant un "P" majestueux, le Père. Certains fument, d'autres sortent acheter de la bière, on entend les cannettes sur le sol dur, il y a ceux qui chuchotent, il faut changer de position régulièrement, on est assis par terre, un petit garçon glisse sur le dos d'un côté à l'autre de la grande salle, il se traîne en s'aidant des bras et des pieds, se retourne, toujours au sol, se fait réceptionner des deux côtés par des jeunes femmes qui tendent les mains vers sa tête aux épais cheveux noirs et frisés, et les philosophes continuent de parler sur de la musique dub, une femme, la mère du petit garçon peut-être, marque le rythme avec ses pieds, elle voudrait bouger, elle sourit.

Dans le métro, j'écoute Elvis Presley, je pourrais l'écouter en toutes circonstances maintenant, je rouvre mon livre. "Je m'étendais sur elle, ses doigts me repoussaient, sa tête se détournait, mais je pouvais l'aimer et rester couché sur elle comme si elle était la terre elle-même, la caresser, la creuser, la craindre."

Je note sur la dernière page du livre, racines: plonger dans la langue, plonger dans la terre, plonger dans les terres des ancêtres, plonger en soi et en ceux qui étaient là avant, ceux qui m'ont fait ce que je suis.

 

dimanche, 28 septembre 2008

Hamid et Pierre

En 1981, le prénom Hamid a été donné cent vingt-sept fois en France. C'est en 1982 qu'on observe un pic de cent trente-huit. Après, la courbe diminue. Depuis 1946, le prénom a été donné mille huit cent dix-huit fois.

En 1975, année de ma naissance, le prénom Pierre a été donné deux mille quatre cent vingt-cinq fois. D'après les statistiques, cette année-là, mon prénom n'était pas à la mode: l'année 1975 correspond au creux de la vague. La courbe remonte jusqu'en 1988, pour baisser à nouveau.

Vendredi soir, je rentrais chez moi après une soirée à la Ménagerie de Verre où m'avait invité Fabrizio. A deux heures, je partais en voiture, je me garais avenue Victoria. A l'Eagle, personne ne m'intéressait, à l'exception d'un garçon bizarrement vêtu d'une chemise blanche à manches courtes, il souriait à tout le monde, il se rapprochait d'un mec torse nu, mais se mettait souvent sur le côté, se détachait, s'asseyait sur une chaise, il avait sans doute trop bu, je le regardais fixement, il me regardait, souriait, et tournait la tête brusquement, toujours souriant, les yeux brillants.

Je m'ennuyais, j'allais au Cud.

Je repartais vers Châtelet à six heures, je remontais la rue du Temple, mon regard croisait celui d'un petit black, que je plaquais contre un mur dans l'entrée de son immeuble.

Rue de Rivoli, je reconnais la silhouette du garçon que j'avais vu à l'Eagle. Je m'approche, il attend un taxi, il n'est pas le seul, un taxi s'arrête mais le conducteur ne prend personne. Je lui parle, il me demande une cigarette, je lui propose de finir la nuit à deux, il dit oui.

Deux fois je lui demande son nom, il me dit Hamid, nous parlons peu, il garde un écouteur à l'oreille droite dans la voiture, j'entends sa musique. Il tourne la tête vers moi de temps à autre, il sourit.

Sa peau est blanche, ses jambes fines, il est doux et silencieux.

Au petit déjeuner, il mange une part de la tarte au sucre que j'avais faite dans la semaine, je lui dis que c'est une recette de mon arrière-grand-mère. Nous parlons peu, je l'accompagne dans la rue pour lui indiquer où se trouve la station de métro, nos lèvres se touchent une dernière fois, nous n'échangeons pas nos numéros de téléphone, et il part sous le soleil.

vendredi, 26 septembre 2008

Entre les murs

Vu Entre les murs ce soir. Ce n'était pas prévu, j'ai regardé les horaires vers 21h30, ça passait à 21h45 au mk2 Quai de Seine, j'y suis allé. Salle comble. Beaucoup de rires, des moments drôles. Ca fait un peu moins d'un an que je n'ai pas vu comment c'était, entre les murs d'une classe. Pas de nostalgie, et rien dans le film pour me donner envie d'y retourner, entre ces murs. Aucune passion du métier dans ce qui est présenté, mais ça sonne juste dans l'ensemble, c'est déjà pas mal. Ce n'est pas un film pour profs. Je n'ai pas réussi à lire le roman quand il est sorti. C'était trop proche de mon quotidien. C'est sans doute instructif pour les autres.

Ecrit ma lettre à Angot hier soir.

La veille, pêché un étudiant algérien rue du Temple. Odeur trop forte, pas le genre d'odeur que j'aime. C'est une raison pour ne pas revoir quelqu'un.

Petit soldat au travail. Les dossiers avancent.

Je maigris, je mange moins, je mange mal, je bois un peu, de temps en temps. Le pain et le vin.

mardi, 23 septembre 2008

Fantasio

Soir de première à la Comédie Française. Me demande parfois si je ne passe pas pour le gigolo de service. Je pourrais m'en amuser, je devrais peut-être. Je pourrais parler de toutes ces têtes que je connais par le truchement des écrans de télévision, politiques, journalistes, artistes, mais à quoi bon, liste moins poétique que celle des aires d'autoroute entre Paris et Lille.

Si, un seul, qui m'est cher, mais ce n'était peut-être pas lui, aux côtés de Laure Adler. Je ne l'ai jamais vu, je préfèrais ne pas mettre de visage sur la voix chère d'Alain Veinsten.

Et puis si, je suis trop curieux, je cherche sur Google, et voilà, c'était bien lui, je le reconnais en photo sur le site des éditions Grasset. J'aurais aimé l'entendre, sa voix, ce soir. Je vais mettre la radio, comme hier, l'émission de la veille en podcast, je m'endormirai sans doute dans les premières minutes. "Du jour au lendemain, Alain Veinsten, bonsoir", et le générique des premières années, de mes premières années d'écoute, dans les années quatre-vingt-dix, la mi la fa, la mi la fa, do la sol la, do la sol la, et une voix comme sortie d'un film d'épouvante qui disait "nuit!", et ça commençait.

Et aussi le visage de Pierre Notte, ses yeux et son sourire.

lundi, 22 septembre 2008

Cabale anti-Angot

Catherine Clément, philosophe et romancière française, explique lors de la matinale de France Culture du 10/09/08, comment s’est organisée une cabale contre le livre Le marché des amants.

Je voudrais raconter ce qu'on m'a dit en juin, plusieurs personnes, attachés de presse de maisons concurrentes aux éditions du Seuil. Tu ne vas pas pouvoir aimer le livre de Christine Angot, tu n'aimeras pas le livre de Christine Angot, vous n'allez pas pouvoir aimer le livre de Christine Angot. Il faut bien comprendre les montages des cabales d'opéra pour comprendre ce qui arrive à ce livre.

Comment s'organise la cabale?

Elle s'organise très tôt, trois mois à l'avance, en juin. En juin, j'ai une oreille qui se dresse, je me dis il va vraiment falloir que je lise ce livre. Je pense que la sortie du livre de Catherine Millet est sûrement l'une des clés de ce complot.

Et vous pensez qu'il y a des gens qui se concertent? C'est un peu la théorie du complot votre truc?

Oui c'est ça. Moi je voudrais parler du roman que j'ai lu, parce que, à la fin des fins, c'est un roman.

Est-ce un roman?

Mais bien sûr que c'est un roman, quelle idée? Enfin, c'est tout à fait incroyable. C'est un roman comme La Princesse de Clèves est un roman.

Est-ce que ce n'est pas ça le problème, de ne pas masquer les noms de gens vivants, et que du coup on ne croit plus que c'est un roman?

On n'est pas obligés d'utiliser toujours tous les mêmes trucs, de bouts de ficelles, toujours les mêmes, complètement usés, et qui finissent par ne plus rien dire... Parce que vous masquez les noms, vous faites quoi, vous faites des romans à clés, alors franchement je ne vois pas le gain.

Ce que j'ai vu dans ce roman, et qui m'a touché, vraiment beaucoup, c'est le monde ancien, de la petite bourgeoisie intellectuelle... La description de la petite bourgeoisie intellectuelle est digne des descriptions de Balzac. L'amour qui circule entre le monde nouveau et vous, qui n'êtes ni l'un l'autre, qui n'êtes ni d'un monde ni de l'autre...

Tout le monde comprend, monde ancien, monde nouveau, histoire d'amour qui n'est pas possible avec le monde ancien, vous savez ils sont morts, alors à moins d'être nécrophile, bon... Si les intellectuels pouvaient être honnêtes de temps en temps, on vivrait tellement mieux.

Noms de lieux

Chennevières Survilliers Roberval Chevrières Longueil Sainte-Marie Bois d'Arsy Tilloloy Goyencourt Hattencourt Assevillers Feuillères Maurepas Barastre Millonfosse

samedi, 20 septembre 2008

Sur les terres des autres

Tourné en rond ce matin dans Saint-Saulve. Un vieillard qui passait par là m'interpelle, il lève sa canne, il me dit qu'il faut jeter ça, en désignant ma cigarette, que je regarde, presque entièrement consumée. Il me raconte qu'il était payé en cigarettes à l'armée, il les gardait pour son père. Il part en me souhaitant une bonne journée. Clélie crie et court quand elle me voit. Je la prends sur mon dos, nous rions. Je vois sa nouvelle maison, je visiterai demain soir, du moins j'y suis invité, mais je ne sais pas. Homogenic dans la voiture. Pour All is full all love, Clélie me demande si c'est la chanson de Cendrillon, pensant à Chante, rossignol chante je suppose.

Jérôme veut que nous allions au Val Joly demain après-midi, entre frères. J'ai dit oui quand il m'en a parlé au téléphone il y a quelques jours parce que par principe je dis oui, mais finalement ce sera non. Je ne peux plus retourner là-bas. Ce n'est pas mon territoire. J'espère ne jamais avoir à y remettre les pieds. Quelle drôle d'idée aussi de me proposer d'aller au Val Joly. Il y a la chapelle de Sainte-Hiltrude non loin de là, lieu de mémoire familial, mais je n'ai pas envie de faire ce pélerinage.

Cet après-midi nous répétions les chants du mariage de Vincent chez ses parents. Il y avait Caroline, Isabelle, Vincent, Thomas, Nathalie, Sophie, Clotilde, et quelques autres. Fascination de Clélie, yeux grands ouverts pendant God bless you. En arrivant, elle montrait un bracelet en disant qu'il appartenait à sa mamie, et qu'elle est morte. Elle s'est éclipsée quelque temps avec son ancienne nounou dans le jardin, j'ignore ce qu'elles se sont dit. Là, elle regarde Peter Pan en anglais. François voulait la convaincre de programmer le dvd en français, mais elle a exigé l'anglais, et ça l'amuse beaucoup, depuis une heure, commentaires, onomatopées, mélodies fredonnées...

La répétition se termine par une chanson de Zazie que Caroline me fait écouter sur son téléphone portable. Je m'isole dans le jardin, je note les accords à la volée, puis nous commençons, Caroline place sa voix, je cale mes enchaînements d'accords. Je relis les paroles ce soir, je ne comprends pas qu'on chante ça pour un mariage, dans une église. Cette chanson, j'ai dû l'écouter souvent il y a quelques années, puisqu'elle date de 2001, et qu'A. achetait régulièrement les albums de Zazie. Je ne m'en souviens pas.

J'écris sur ce que j'endure
Les petites morts, sur les blessures
J'écris ma peur
Mon manque d'amour
J'écris du coeur
Mais c'est toujours

Sur ce que je n'ai pas pu dire
Pas pu vivre, pas su retenir
J'écris en vers
Et contre tous
C'est toujours l'enfer
Qui me pousse

A jeter l'encre sur le papier
La faute sur ceux qui m'ont laissée
Ecrire, c'est toujours reculer
L'instant où tout s'est écroulé

On n'écrit pas
Sur ce qu'on aime
Sur ce qui ne pose pas
Problème
Voilà pourquoi
Je n'écris pas
Sur toi
Rassure-toi

J'écris sur ce qui me blesse
La liste des forces qu'il me reste
Mes kilomètres de vies manquées
De mal en prose, de vers brisés

J'écris comme on miaule sous la lune
Dans la nuit, je trempe ma plume
J'écris l'abcès
J'écris l'absent
J'écris la pluie
Pas le beau temps

J'écris ce qui ne se dit pas
Sur les murs, j'écris sur les toits
Ecrire, c'est toujours revenir
A ceux qui nous ont fait partir

On n'écrit pas qu'on manque de rien
Qu'on est heureux, que tout va bien
Voilà pourquoi
Je n'écris pas
Sur toi
Rassure-toi

Le refrain n'a rien de rassurant. Le clavier de mon père est défaillant, certaines touches répondent mal. J'écris "famille" dans les tags de cette note, le "m" se dérobe, et je lis, sur l'écran: "faille".

vendredi, 19 septembre 2008

Carmen

Ce rêve saisissant, des bureaux, parce que j'étais avec ***, mais ça ne ressemblait pas à des bureaux, l'espace était ouvert, c'était peut-être ce qu'on appelle une plateforme, elle portait un jean, nous avions entre les mains des dossiers, j'étais à côté d'elle, nous parlions à des interlocuteurs que je ne voyais pas, nous étions debout et ils étaient assis, nous nous tenions au bord d'une table blanche, les murs étaient blancs, nous parlions mais je ne nous entendais pas, nous étions convaincus de ce que nous disions et heureux de le dire, puis nous marchions, l'espace était ouvert, nous marchions avec assurance. A un autre moment j'étais dans un espace souterrain, c'était ma maison, la maison de plusieurs en fait, une communauté peut-être, il n'y avait pas de fenêtres, il faisait assez sombre, je n'avais pas tout à fait conscience de la chaleur mais vraiment il faisait chaud, mes vêtements n'étaient pas appropriés, une chemise, un pull, je ne sais pas, il faisait très chaud, je m'en rendais compte un peu à la fois, la lumière était artificielle, dans les jaunes typiques d'une ampoule électrique, les murs étaient sombres, tachés, les parois irrégulières comme de grottes aux surfaces accidentées mais lissées par le travail lent et rigoureux de l'eau qui coule discrètement mais ne s'arrête jamais de couler. Puis je me retrouvais dehors, à l'air libre, et je me rendais compte que j'étais en Afrique, et ça me rendait heureux. Je me promenais, et je m'arrêtais au bord d'un lac, je m'asseyais sur des rochers, ils étaient mous et confortables, gris et un peu translucides, de latex ou de silicone, je n'avais pas beaucoup de place, il y avait des troncs d'arbres devant et derrière moi, j'étais sur une bande de roche dégagée, assez fine, et un serpent géant jaillit de l'eau, transparent, vitreux, mais c'était plutôt une matière plastique, quelque chose de très net, effrayant, je ne pouvais m'enfuir, bloqué par les troncs d'arbres. Je me réveillais, une heure vingt-trois.

Aucun souvenir d'un rêve aussi précis depuis mars dernier. Je l'avais raconté à Sylvie, un soir que nous revenions du Rond-Point, elle me raccompagnait en voiture, je regardais son bracelet, et son bracelet devenait le lendemain un bracelet aux mille reflets, aux reflets du monde, je ne sais plus, dans un poème qui allait me faire vivre quelques jours avec le souvenir de ce rêve.

Levé tôt. Longue nuit. Rendormi après le rêve. Heureux de dormir seul. Confiant. Envie d'un autre corps, d'une autre peau, de n'être plus rien entre les mains d'un autre, Mathieu Riboulet parle de désintégration, de lâcher prise de la pensée.

Voiture portée au garage, enfin. Longue attente rue Rébeval, nom étrange. Il faisait froid.

Chemise blanche, cravate rouge et pull bleu. Bruno dit que je ressemble à un étudiant d'Oxford.

Jo me raconte Carmen. Elle danse. Je voudrais la voir danser vraiment. Elle est belle.

A l'arrêt de bus, une affiche, Isabelle Adjani, magnifique, elle ressemble à ma mère, la frange, quelque chose dans le regard, et les lèvres, la façon dont les lèvres couvrent les dents. Dans le fond, les tours de l'église Sainte-Clotilde.

J'appelle Sylvie. Elle m'invite à déjeuner le week-end prochain. Elle va bien, je l'entends. Ce n'est pas parfait, ce n'est jamais parfait, mais elle va bien.

A Chaillot, je croise une femme avec qui j'ai dansé à Pont-à-Mousson. Je lui dis bonjour et je lui dis ça, qu'on a dansé ensemble. Sur le coup, elle ne se souvient pas. Je lui précise, le dernier soir, vers cinq heures du matin, il n'y avait plus que nous deux, et une autre femme, qui dansait seule. Elle m'explique qu'elle est en répétition avec Sophie Pérez, je la cherche sur le programme, elle me dit "alors à bientôt, Pierre".

Mélissa arrive, elle porte un imperméable blanc. Collier de perles. Foulard léger. Cheveux attachés. Heureux de se retrouver. Carmen, le rythme, les pieds et les mains, les couleurs, les volants qui virevoltent. On reprend le métro ensemble jusqu'à Jaurès. On parle beaucoup, comme il y a trois semaines. Projet d'aller voir une pièce de Crimp ensemble au Théâtre de la Ville. Jamais vu une mise en scène de Crimp, il est temps.

J'ai du mal à croire que demain je suis en répétition pour un mariage. Pas encore imprimé les partitions. Même pas encore sûr que ma voiture sera réparée à temps. Ce n'est vraiment pas grave. Effacé les nombreux messages de Caroline, pas écoutés. Je ne pouvais pas.

jeudi, 18 septembre 2008

La vérité a des effets de délicatesse

Émission Apostrophes (archives de l'INA, sur le site de Libération - 16/03/1990 - durée 00h14m51s)

Pour moi tout est vrai dans ce livre, mais en même temps je trouve que c'est un roman.

Tout ce que j'écris, une fois que je l'ai écrit, c'est oublié.

Une matière trop intolérable.

Le sida attaque le corps, le ratatine, l'agresse, mais il n'y a pas que ça, il y a une progression de la conscience.

Alternances de conscience.

Des phrases longues comme des poussées de fièvre, des emportements.

Thomas Bernhardt, je l'ai découvert au moment où j'écrivais ce livre. Comme un fantôme, une ombre portée sur ce texte, comme un fagocitage de ma propre écriture, avec aussi des moments où je m'en défendais.

mercredi, 17 septembre 2008

Le livre du jour (L'Amant des morts)

Je rejoignais Bruno et Fabio ce midi à l'angle de la rue de Grenelle et de la rue Casimir Périer. J'arrivais pour le dessert, je pris une tarte normande. Fabio portait une curieuse chemise rouge, ouverte sur un tee-shirt noir. Je regardais ses paupières de cinquante ans dont la surface épousait généreusement la courbure des globes oculaires. Il parlait de son nouveau poste de programmateur dans un théâtre près de Monaco. Il expliquait comment il avait essayé de rester abstinent pendant les dix jours d'excitation sauvage qu'il venait de traverser. En sortant du café, il sortit de son sac un livre, son "livre du jour", une revue spécialisée qui titrait quelque chose comme Théâtre et psychanalyse. Je connais Fabio depuis le mois de juillet, je l'ai vu dans deux pièces en Avignon. Il portait toujours une chemise négligemment ouverte par le haut et par le bas, qui découvrait un ventre plat et une pilosité raisonnable. J'ai appris ce midi, par hasard, qu'il était, aussi, psychanalyste. Il reste quelques jours à Paris, dort chez Anne, et je l'imagine au milieu des monceaux de journaux, de livres et de papiers divers qui encombrent les pièces et les couloirs, se frayant un passage, silhouette étrange et menue.

Ce matin, dans le métro, et ce soir, je lisais L'Amant des morts de Mathieu Riboulet. Phrases denses et essentielles:

"Beaucoup trop brutal pour être séducteur, il était de ces hommes dont chaque geste, chaque regard, chaque intonation vaut convocation du corps de l'autre à une étreinte immédiate, déterminée, convaincante mais peu soucieuse d'autre chose que de sa propre fin."

"Peu enclin à user de symboles, Gilles avait bâti, puis consolidé son pouvoir, y compris sur Jérôme, grâce à l'énergie sexuelle qu'il sentait sourdre en lui, cette loi intime des hommes, informulée et agissante, prête à prendre le dessus partout où s'efface l'autre loi, celle qu'ils ont pourtant instituée en leur nom, un jour, saisis par l'espoir de donner une direction au moutonnement désordonné qui les conduit."

"La vie est rarement calme pour qui a entrevu le grand gouffre du désir, n'a d'autre choix que de s'y laisser glisser dans l'attente d'un anéantissement souvent long à venir. L'excitation, plus exactement l'excitabilité, fait alors office de garde-fou et fournit l'énergie considérable, inimaginable qu'il faut pour se livrer aux quatre vents en différant toujours la désintégration de l'être qui en est l'aboutissement mais qu'on ne saurait envisager avec détachement, fût-on un saint."

"Car c'était bien sûr exactement ce qu'il fallait, être mis en pièces, brutalement mené de l'absence à soi-même à l'échappée hors de soi, au démantèlement, avec ce poids sur le dos pour conforter l'abandon et la chaleur d'une déchirure, comme une promesse."

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