mardi, 07 octobre 2008

A propos

Il est temps peut-être de m'expliquer, de dire ce que je fais ici. Je le fais ponctuellement, au fil des notes, dans la catégorie "métablogging" en particulier. Je n'écrirais pas comme ça sans la forme d'exposition impudique, d'exhibition inhérente à ma façon de livrer faits, expériences, impressions. L'intitulé même du blog est hésitant. Tout est parti du croisement d'une phrase de Louise Bourgeois, "Art is a guaranty of sanity", et du titre d'un livre, Folies minuscules. La première pour l'URL, mais tronquée; le second pour le titre, programmatique, du blog. Un jour j'ai mis le titre au singulier: les folies minuscules ne sont pas tant dans le contenu des notes que dans la narration, et dans le pacte autobiographique, implicite, qu'elle suppose.

Ce passage au singulier s'est accompagné de développements dans une parenthèse: folie minuscule (gueuloir silencieux, ruelle mal assortie, pastiches et dérangements).

Gueuloir silencieux

Le blog est un lieu d'entraînement, les textes publiés entraînant d'autres textes, ils articulent le dit et l'informulé, l'explicite et le non-dit, la mise à plat d'un regard cru et les manques d'un phrasé mal articulé aux liaisons maladroites. Je lime mes phrases, je les lime dès qu'elles émergent, je les veux réduites à l'essentiel. Quand je me relis, il m'arrive encore de supprimer un adjectif, une virgule, un adverbe ou une conjonction qui voudraient clarifier les liens entre des propositions (au sens syntaxique et au sens scénique - comme on demande à un acteur ou à un danseur de faire une proposition). Je préfère l'ellipse à l'articulation logique, non par goût naïf de l'hermétisme ou de la déconstruction, non pour pasticher certains auteurs que je fréquente assidûment, mais pour laisser du jeu entre les mots et les idées. Un "mais", un "donc", un "car" verrouillent le sens d'une proposition, quand le dessin mutique de la virgule (respiration, silence dans le langage musical) préserve le texte de tout figement sémantique. Plus importants sont les marqueurs spatiaux et temporels: "ce matin", "hier soir", "il y a deux ans", "après", "puis" sont mes repères primaires, parfois ma seule logique, du moins la seule que je puisse communiquer immédiatement, de même qu'il m'est indispensable de désigner les lieux, noms de cafés, villages, rues, espaces de l'écriture (ici et ailleurs). Enfin je nomme les personnes. Elles deviennent personnages, mais ce sont d'abord des personnes. Je me contente des prénoms, et seuls les prénoms m'intéressent car je veux nommer les personnes comme on le fait quand on parle à des proches. Surtout, il y a cette force incantatoire de certains noms, guirlandes de sons et de symboles qui ne laissent pas de me fasciner: il me faut écrire "Clélie" et "Cécile" pour me rendre compte que ces deux noms entretiennent un rapport anagrammatique, ma fille d'un côté, sous le signe de la casuistique amoureuse, et ma mère de l'autre, musicale, solaire, et sombre. Les noms des garçons, aussi: Renato, Lucien, Rudy, Benoît. Et le mien.

Ruelle ma assortie

Malgré ses réticences à l'égard d'un homme peu apte à entrer dans un rapport de séduction où le raffinement du langage serait l'arme la plus érotique, Marguerite de Valois finit par se jeter dans les bras du rustre. "Voilà bon galimatias; il faut confesser qu'il n'y a pas grand peine à vous faire declarer une beste, advouant que j'ai tort de vous faire parler, puisque vous avés trop plus de graces à vous taire; et faut occuper desormais vostre bouche à autre usage, et en retirer quelque sorte de plaisir, pardonnant à la nature qui employant tout à polir le corps, n'a rien peu reserver à l'esprit. Gardés ce beau langage pour vos maitresses et le silence pour moy; et tandis que cette ruelle est vuyde de ces fascheux qui viendront bientôt interrompre mes contentements, je veux tirer quelque satisafaction de cette muette qui ne respond point."

Soit un blog-ruelle, une ruelle qui s'agrandit quotidiennement et que l'on peut parcourir d'un bout à l'autre sur un écran d'ordinateur. Ruelle pavée de phrases mal ajustées, de rencontres hasardeuses, d'étreintes muettes, de moments de solitude ou de partage, d'étonnements légers ou d'effarements violents.

(Quoi de plus mal assorti que le week-end que je viens de passer, voyage de nuit en voiture entre Paris et Valenciennes, arrivée chez mon père à trois heures, poussière, saleté, éponges poisseuses, mouchoirs chargés abandonnés sur les tables et les appuis de fenêtres. Répétition pour une messe de mariage dans une église de village, chants eux-mêmes mal assortis, God bless you et Sur toi de Zazie, et Fauré... Ma fille qui joue dans le choeur de l'église, et je me revois, enfant de choeur, et le gisant de Sainte Cécile, incongru dans une église comme celle-là, et Cécile, précisément. Dimanche, le jeu: "si on faisait un jeu, j'étais la princesse et toi tu étais le prince, j'étais morte et tu venais me réveiller". Le retour à Paris, aire de Chennevières, deux inconnus contre moi, foutre répandu sous la pluie battante. Et le médecin, hier après midi, "vous pouvez vous mettre torse nu, ça suffira" - je n'avais qu'un rhume -, interrogatoire, le cancer de ma mère, ma consommation de cigarettes, est-ce que je bois, est-ce que j'ai déjà pris des antidépresseurs, et comment va mon père, et "décidément vous lui ressemblez beaucoup" - me disant ça alors que j'étais torse nu, faisant allusion pour la seconde fois à un autre patient qu'il semble bien connaître puisque je l'ai entendu le tutoyer au téléphone. Je ne suis jamais resté aussi longtemps chez un médecin.) 

Pastiches et dérangements

Pastiches et dérangements, quelque part entre La Ruelle mal assortie et les élégies romaines, et des textes qui font tache d'encre, récemment Angot, Riboullet, Guyotat, Cliff, et tous les autres.

M'est venue il y a quelques années l'image de l'éponge. L'éponge naturelle d'Yves Klein, joliment imprégnée d'un pigment bleu hypnotique, l'éponge avec laquelle je fais le ménage, l'éponge poisseuse au fond de l'évier chez mon père (j'y reviens). Percevoir les mots, les sons, les corps et les visages, la chair qu'on caresse, lèche et mord, le désir même, comme une éponge. Mots entendus, mots lus, griffonnés sur les dernières pages des livres pour être sûr de les retrouver, goût des autres quand le désir est incontrôlable. Puis l'éponge gorgée d'émotions, de sensations et de souvenirs dégoutte en mots qui s'emphrasent et restituent pêle-mêle les morceaux épars d'un moi tendu entre unicité et fragmentation. Le moi se dissout dans l'autre, l'autre de chair, l'autre de mots, l'autre de livres, paroles non pas gelées, mais liquides. Eviter le figement, toujours, jusqu'au texte qui recouvrira ces notes, le texte en préparation, qui se nourrit du jeu, des interstices où coule encore l'eau chargée de l'éponge. L'autre texte: la surface de la page encore humide, le papier encore gorgé d'une eau grisâtre, et çà et là, des égarements deviennent définitifs, des liens nécessaires, des métaphores évidentes.

Récemment, j'ai changé la présentation du blog: il m'a semblé que le titre folie minuscule suffisait. La folie d'écrire, d'écrire ça, d'écrire comme ça, d'écrire ici; exercice salutaire aussi, guaranty of sanity. Sous-titre: élégies parisiennes. Parce qu'un lecteur a relevé une citation dans une note récente: "Je ne suis pas un violent, je suis un élégiaque - sans contrainte". Il me demandait de qui c'était, je répondais Pierre Guyotat, et que c'était un peu moi aussi. Il reprenait: "Elégiaque, c'est triste non?". Et là je savais qu'il n'y avait pas que la tristesse dans l'élégie, mais il a fallu faire l'effort de retrouver ce que je savais au fond de moi, informulé, et pour partie enfoui dans des souvenirs lointains de cours de latin, l'élégie romaine, Tibulle (et je pense à un passage des Bucoliques que je relis de temps à autre: "O cruel Alexis, tu dédaignes mes chants, tu n'es point touché de ma peine; à la fin, tu me feras mourir. Voici l'heure où les troupeaux cherchent l'ombre et le frais; où les vertes ronces cachent les lézards; où Thestylis broie l'ail et le serpolet odorants, pour les moissonneurs accablés des feux dévorants de l'été. Et moi, attaché à la trace de tes pas, je n'entends plus autour de moi que les buissons qui retentissent, sous un soleil ardent, des sons rauques des cigales. Ne m'eût-il pas été moins dur de supporter les tristes colères et les superbes dédains d'Amaryllis ? Que n'aimé-je Ménalque, quoiqu'il soit brun, quoique tu sois blanc ?").

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