dimanche, 12 octobre 2008

Ceci est mon corps

Mon père scie quelque chose, le bruit me fait penser à une scie à métaux, ça se passe dans le fond, du côté du chalet, je me réveille, le soleil dessine des motifs incertains sur ma peau, je regarde mon ventre, collé il y a quelques heures au corps d'Hervé, le même ventre, la même peau, sans l'animalité de ce matin, les bouches collées, les mains sous la chemise trop ample glissant le long du dos, creusant des sillons, à la fin je ne voyais plus l'autre, je n'avais pas goûté sa bouche, je voulais sa bouche, Hervé l'avait eue, l'avait encore, et je me rapprochais d'Hervé, on ne se regardait pas, je dansais dans son dos, il prenait la bouche de l'autre, je regardais l'autre, et je plaquais ma main sur le ventre d'Hervé.

(Il y a là-bas comme l'empreinte des baisers de Lucien, ses lèvres épaisses offertes aux inconnus, ses deux années à Lille, les quelques nuits, les quelques heures que je lui ai volées, et Xavier, qui me prit la main, une nuit d'automne que je me jetais désespéré dans cet endroit, il y avait un autre aussi ce soir-là, qui me maudit quand je pris sa place.)

Hervé au-dessus de la foule, je le voyais d'abord collé au dos de l'autre, leurs profils de statues au sourire absent car le sourire est vulgaire, je les croyais seuls et beaux, et peu importe, les rythmes primaires commençaient à me happer, il y avait la foule des visages, le désir en bannière, les frôlements sans équivoque, les filles qui crachent, les rires décadents, les chutes du petit matin et les sirènes qui n'inquiètent plus personne que dans l'hébétude de la musique qu'on coupe et des ampoules électriques qui dessinent soudain dans les regards fuyants l'absurdité du bal de l'amour. 

Obscurité de volets fermés à huit heures du matin, chiffres rouges qui dansent au fronton d'un vieux radio-réveil, voix qui s'affaiblissent en mots à peine articulés, étouffés par le sommeil qui guette, je sentais ses yeux, un peu avant, je sombrais, je souriais, je partais dans des rêves déjà, et je souriais dans ses bras, j'étais ailleurs, avec lui, boulevard Victor Hugo, il avait l'âge de Renato, il avait passé un an dans le même lycée que moi, on parlait de ça, et ses lèvres encore, sa voix et son sourire que je n'avais pas devinés dans l'étourdissement du club, sa hauteur et ses traits de marbre blanc.

Je ne savais pas où dormir, il était tôt encore, j'ôtais mon costume sur une aire d'autoroute, je roulais vers Lille, abruti par le manque de sommeil et les mélopées de Marilyn Manson, use your fist and not your mouth.

Je ne savais pas où dormir cette nuit, la salle des fêtes s'était vidée vers deux heures trente, certains n'avaient pas attendu la présentation du gâteau, les bougies aux étincelles de feu d'artifice, la voix de Zazie sur l'accordéon, les mariés enlacés, les flashs et les camescopes, puis l'attente pendant qu'on s'affairait en cuisine à la préparation des assiettes et qu'on servait le Champagne, "vive les mariés" comme un sursaut, on avait failli oublier, puis le rassemblement des enfants, la fatigue et les pleurs, les sacs dans les monospaces jetés en vrac, les gestes naturels des parents qui disaient "ils verront après quelques années de mariage", et le sentiment d'étrangeté pendant la cérémonie, l'impudeur des amants qui s'engagent, on dit pour la vie, le prêtre qui disait "l'amour c'est ça", et moi je ne communie plus au corps du Christ, je communie au corps des autres.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.