lundi, 10 novembre 2008
La cafetière
Dimanche 9 novembre, le soir.
Je venais de prendre une cigarette dans mon sac, j’étais sorti de table, on dit sortir de table, j’étais sorti de table pour fumer, je me retrouvais dans la cuisine, de l’autre côté des conversations mêlées à la bande-son de Peter Pan, le nouvel écran, plat, de plastique noir brillant comme la coque d’un jouet de deux sous, et le son qui crache, on ne peut pas dire autrement, je m’éclipsais, il y avait cinq mégots dans le cendrier en fin d’après-midi, les cigarettes se consumaient en trois minutes tout au plus, là il fallait que je sorte de table une fois encore, Clélie avait taché ses nouveaux collants roses, de la terre, j’avais essayé d’enlever les taches, ce matin c’était de la merde de chat incrustée dans les dépressions des semelles de ses bottes, j’avais eu du mal à fermer ses bottes, la merde je l’avais enlevée avec les doigts sous un jet d’eau brûlante, je venais de prendre une cigarette et je restais stupide devant la cafetière, le café pissait sur la résistance ronde, débordait, formait une flaque qui s’étendait stupidement sur le plan de travail, j’éteignais la cafetière, et les lumières de la maison s’éteignaient simultanément. Quelqu’un avait lancé le café mais avait oublié le récipient, je ne sais pas comment on dit, le bol, le bocal, je pensais à mon père mais François battait sa coulpe tandis que j’essuyais le café brûlant avec une éponge que je tordais dans l’évier avant de me précipiter à nouveau sur le plan de travail, je faisais ça plusieurs fois, silencieux, je ne voulais pas qu’il restât la moindre trace de café, je me disais qu’il n’y avait que là, chez mon père, que ce genre de chose pouvait arriver. Ma grand-mère disait il a pété les plombs, mon père et Jérôme essayaient de rétablir le courant. On fêtait le trente-et-unième anniversaire de François, qui venait de se planter dans la préparation du café, il y avait deux gâteaux au chocolat et une tarte, on apprenait qu’il était écrit « bon anniversaire François » sur le gâteau après que tout le monde avait été servi, on n’avait plus que des bouts de mots qui ne voulaient rien dire dans nos assiettes, François laissait les cerises sur le bord de la sienne, Clélie cassait son dauphin en plastique et jouait avec la canne de mon père, je chantais avec elle « où est passé mon prince rebelle / qui va fermer toutes ses fenêtres / ce sont ces fenêtres autour de moi / ce sont ces fenêtres qui m’appellent ».
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