dimanche, 14 décembre 2008

Le fil rouge

Je commençais par noter sur mon carnet à spirales une citation du Manifeste futuriste de la luxure de Valentine de Saint-Point. Je venais de l'acheter à la librairie du Centre Pompidou. Je l'avais lu une première fois en visitant l'exposition sur les futuristes à Paris. Une deuxième fois rapidement, en revoyant l'exposition avec Rudy. "La Luxure, c'est la recherche charnelle de l'Inconnu, comme la Cérébralité en est la recherche spirituelle. La Luxure, c'est le geste de créer et c'est la création." Plus loin: "Il faut dépouiller la Luxure de tous les voiles sentimentaux qui la déforment. Ce n'est que par lâcheté qu'on a jeté sur elle tous ces voiles car la sentimentalité statique est satisfaisante. On s'y repose, donc on s'y amoindrit." J'ai laissé les mots en caractères gras comme dans l'original.

Je m'étais installé à la terrase de l'Amazonial, un peu après dix-neuf heures, je commandais un verre de vin blanc, et je commençais à écrire.

(La veille j'avais vu Frankenstein au Centre des Arts d'Enghien, il y avait cette séquence où le monstre jette une petite fille dans le lac, on ne savait pas si c'était pour jouer ou pour tuer, et le père qui portait sa fille à travers les rues du village, les gens qui se retournaient sur son passage, le corps sans vie de la petite fille vibrant aux secousses des pas endurcis par la colère.)

On regardait le DVD de Sarah Moon qu'Henri m'avait offert, Circuss, Le Fil rouge, La Sirène d'Auderville, la voix de Sarah Moon, vieille et sèche, l'accordéon, les bruits de la cuisine, derrière nous, amplifiés, abrutissants, l'autre couple, Barbe Bleue en impresario offrant un bouquet de fleurs en fer forgé à la jeune mariée, c'était rue du Départ, la jeune fille frottant ses mains ensanglantées sur sa robe blanche en sortant de la chambre interdite, puis la petite sirène, l'opération chirurgicale, impossible de parler, plus de langue, impossible d'embrasser l'homme pour qui elle a quitté sa condition de sirène. (Avoir des jambes, sentir la terre, être ancré, se dire que c'est bien réel, et n'être que silence.)

Le Petit Prince, tatoué sur une épaule. Un diadème de princesse sur la tête d'un jeune homme, plastique brillant aux pauvres reflets d'argent (plus tard, on apprend que c'est son anniversaire et qu'il a fait son coming out il y a deux semaines, vingt-et-un ans et des paillettes sur le visage). On s'assied en chantant Banana Split, les banquettes en skai, les tables en formica, musique des années quatre-vingts dans un dancing des années cinquante, Estelle boit du jus d'ananas, brique Carrefour, je vais aux toilettes, mon maquillage n'a pas coulé, un travesti en soutien-gorge appuyé contre le lavabo.

Une infirmière en rouge avec une seringue dit protégez-vous les enfants.

En sortant on repassait par la rue des Vertus, je cherchais mes mots, je disais depuis que je ne suis plus prof j'oublie des mots, je finissais par trouver, "vertus" devait être une antiphrase, la rue sinueuse, les façades bombées, ventrues, les familles s'installent dans le Marais et ne supportent pas le tapage nocturne, les enfants dorment, Run away dans la voiture, je montrais l'écran de l'autoradio, les années qui s'affichent, 1987 pour Sometimes, je parlais de mon frère qui programme tout, sa compilation des années quatre-vingts, les cadeaux de Noël, ses rendez-vous amoureux. (Et moi qui ne programmerais rien, antithèse trop facile.)

On se couchait à quatre heures, Estelle me demandait si j'avais un pyjama, je lui donnais un t-shirt col V acheté chez H et M au rayon femme et un vieux caleçon en coton. (C'était la première fois qu'on faisait une sortie nocturne, que je la voyais danser, qu'elle me voyait maquillé, qu'on dormait ensemble, j'en avais rêvé en 1987 sans doute, j'écoutais Sometimes, quarante-cinq tours, et la face B surtout, Sexuality.)

On arrivait à Saint-Germain-l'Auxerrois en retard, les deux mille huit cents tuyaux qu'il avait fallu démonter et dépoussiérer, la lente restauration, puis l'homme se taisait et l'audition du grand orgue commençait, Bach, Boëly, j'ouvrais les yeux et je voyais les taches de sang sur le mouchoir d'Estelle, la chair de la lèvre inférieure à vif, puis Mozart, le plein jeu, j'imaginais les mains de Henri glissant sur les touches des claviers, les doigts déliés, la puissance, la solitude de l'organiste, on regardait les statues sur la façade en fumant une cigarette, les traces de polychromie, Estelle voyait le diable au-dessus de nos têtes, elle m'expliquait comment les anges le dominaient.

Je lui parlais de François, d'Yves-Noël, je lui montrais des photos, on lisait des passages de Soixante-trois regards, la question ensemble comment?, et puis être en transition, elle me demandait si c'était pour elle, je répondais pour moi aussi. Je préparais du café dans la cuisine, je revenais dans la chambre, elle commençait à lire mon blog. (Là ça me revient, la nécessité d'écrire quand on s'est retrouvés il y a presque un an, d'écrire sur ça, et l'impossibilité de le dire, le danger, la manipulation, le prétexte, alors tout garder dans le silence de l'effarement, j'avais eu l'impression de vivre Nadja mais sans les manoeuvres de Breton, je ne voulais pas guetter les signes, des signes il y en avait déjà assez, Paris, le théâtre, ses deux amies, Aurélia et Nadia, on avait parlé d'un enfant, notre enfant, et le lendemain je voyais Clélie, petite fille, disparaître, sans voix, étouffée, écrasée.)

On allait au Centre Pompidou, j'achetais le cadeau de Noël de mon frère, je feuilletais un livre de photographies de Sarah Moon, je repensais à ses lunettes rondes, sa silhouette, son incapacité à parler de ses films, et là, ces photographies, décors d'un autre temps, jeunes filles au bord du gouffre, le flou et les effets de laboratoire, taches, fixations imparfaites, main de l'artiste sur le papier encore mouillé peut-être.

On mettait du temps à se quitter, on regardait des pochettes de DVD, Estelle achetait Le Petit Prince, elle me demandait si je connaissais l'enregistrement, si son neveu n'était pas trop jeune pour écouter ça. Elle allait prendre un café en attendant de rejoindre une amie à Belleville.

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