jeudi, 18 décembre 2008
Camouflage
Je reste tard au travail, vingt-et-une heures, j'écris à la place de quelqu'un qui écrit à Didier L., ce n'est pas moi qui signe, mais il y a mon nom en marge, c'est écrit affaire suivie par Pierre Dupont, je fais comme si je savais comment un directeur général écrit à un vice-président, il y a trois paragraphes suivis d'une formule de politesse, c'est un chef de section caméléon qui écrit à la place d'un directeur général une lettre adressée à un vice-président d'un haut conseil qui est surtout un artiste.
Leila m'écrit sur Facebook je ne vous (ou peut-être me tutoie-t-elle) connaissais pas caméléon. La première fois elle s'excusa, excusez-moi je pensais m'adresser à Pierre Dupont mais je me suis trompée. (Morgane me dit je me disais bien que vous étiez gay, de toute façon j'ai plein de copains gays.)
Je me demande si je me contente du projet de réponse ou si je fais une note au dégé accompagnant le projet de réponse. Je crois que le projet de réponse suffira. On verra demain si on double le parapheur d'un envoi mail, c'est presque du signalé.
(Yves-Noël dit sur son blog qu'il a croisé Julie Brochen dans le septième. C'est étrange parce qu'il parle du DMDTS alors que c' est une fille.)
J'envoie un mail à Jo avec un plan de note dircab en cinq points. Je conclus voili. J'ajoute j'espère que tu vas aller mieux, excuse-moi de te le dire comme ça, c'est peut-être pas très délicat, mais c'est sincère et sans arrière-pensée.
Jérôme m'appelle. Le tableau de suivi est à jour. Les points d'exclamation rouges bien alignés verticalement. Modifié quelques dates, viré quelques lignes dans l'onglet archives. Pépité du signalé. Pendant qu'il parle, je trouve la référence du bouquin qu'il va m'offrir, La Meilleure part des hommes. J'avais oublié le titre, et le nom de l'auteur m'échappe en corps. (Je suis sorti fumer, je rentre, je lis la dernière phrase, je ne corrige pas le lapsus, j'en ris.) Sans doute pas à la hauteur de L'Amant des morts. C'est même évident.
(David a dit Pierre écrit? ça doit être nul. Elle: Pourquoi tu dis ça? Lui: Parce que tous les écrivains que je connais sont extraordinaires. J'ai vu Pierre une fois, j'ai compris que c'est quelqu'un de cultivé, comme moi, mais il n'est pas extraordinaire. Elle: Il écrit sur un blog, c'est de l'autofiction. Lui: Je n'aime pas l'autofiction. Il est narcissique alors. Moi: Ne lui montre pas mon blog, ça ne servirait à rien.)
Jérôme me prépare, je vais être étonné par ce que je vais entendre, j'attends qu'il me dise, son rendez-vous amoureux, c'était ça le sujet samedi dernier quand il m'appelait dans le RER et que je lui envoyais un sms qui disait bon courage pour le premier pas. Ils s'étaient vus la veille, il l'avait raccompagnée chez elle, et quelques jours après elle lui disait qu'elle était enceinte de son ex, qu'elle l'avait appris juste avant leur premier rendez-vous. Mon père l'a aidé à lui écrire une lettre, d'amour. Il dit qu'il est amoureux. Elle est enceinte. Bruno dit souvent il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour.
J'appelle Renato en sortant du bureau, Tu arrives bien à vingt-deux heures? - Oui. Tu viens me chercher quand je sors du train? - Plus ou moins, ça dépend quand ça se termine à l'opéra. - Tu ne vas pas me laisser attendre à la gare? Je vais avoir peur. - Peur de quoi? Tu n'as qu'à te camoufler - Moi, tu crois que je vais me camoufler? - Et tu me raconteras cette histoire avec ce mec qui t'a payé ton billet? C'est bizarre. - Je te raconterai. - Oui, on aura le temps ce week-end.
Pour toi
J'attendais de voir Estelle, ce soir, pour lui demander si je pouvais copier son mail dans mon blog.
"J'ai encore arraché mes lèvres ce matin, il y a la collection de mouchoirs de sang que j'ai faite il y a un an, tous les matins, le rituel, la malédiction avait disparu et puis elle est revenue. Je voudrais dire quelque chose à Pierre mais je ne sais pas quoi, ou plutôt une longue plainte qui l'assourdirait, je voudrais qu'il sente ma souffrance pour la partager. Je voudrais lui raconter le chaos étrange des maladies mentales, les journées passées dans un hôpital aux murs jaunis, les heures à essayer de, et puis enfin peut-être un petit pas, comme une handicapée. Je voudrais être éclatante, musclée, étincelante pour Pierre. Je tends mes bras, je donne mes mains, je voudrais pleurer, je le vois si beau, je me sens si amoindrie, les mots ne sortent pas, je ne pourrai jamais lui dire, lui montrer l'enfer. Je l'aime très fort, il est mon premier cadeau de noël, que je serre dans mes mains, je n'ose pas encore jouer avec, c'est trop précieux, je le contemple, laissez-moi le temps de le regarder. Il est revenu du passé pour écrire des mots qui me guérissent, pour sublimer mes blessures. Je voudrais... je voudrais lui caresser les cheveux et ne plus avoir honte de mon visage à cause de mes lèvres arrachées. Un jus d'ananas, j'ai du mal, Pierre est doux, alors je mets mes pas dans les siens, je ne sais pas pourquoi je suis insatisfaite comme ça, pourquoi je voudrais lui prouver que je ne suis pas si faible, je me sens comme un petit garçon qui porterait une poutre très lourde, tout crispé, pour montrer qu'il est fort et comme ça on va l'aimer. Je voudrais te suivre, m'aimeras-tu? Souvent, je suis empêchée de parler, je me sens tellement faible, je voudrais tomber dans les pommes pour que tu me prennes dans tes bras et alors on s'en irait, loin des fureurs, on irait visiter un manoir où tu me dirais que je suis bien comme ça, que c'est pas grave, que je n'ai pas besoin d'être autre chose. On se prendrait la main et je n'aurais plus peur."
(Envoyé mardi 16 décembre 2008)