lundi, 29 décembre 2008
Désattraction (histoire de parfum et de blog)
à Bruno
Trouvé le blog de R*, c'était effectivement très simple, il a suffi de taper le nom sous lequel il a signé un commentaire déposé sur mon blog il y a quelque temps.
Epigraphe
"Il y a une scénographie de l'attente: je l'organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre."
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux
Préambule
Personnages:
Le narrateur (Georges* pour le bloggeur, Pierre Dupont dans l'état civil, nom-de-clavier Pierre Courcelle)
Le bloggeur (R* pour le narrateur, vraie identité non communiquée, nom-de-clavier Herald Ruy)
Le Dispariteur (Yves-Noël Genod, tout simplement)
La scène se passe sur l'espace virtuel de l'Internet, et plus précisément en ce lieu de grande liberté et de grand n'importe quoi communément appelé blogosphère où l'on peut se parler sans se parler. Il est à noter que les trois personnages exercent une activité de blogging, le bloggeur et le Dispariteur étant hébergés par le même serveur (Blogspot), et le narrateur par Hautetfort. Le lecteur, lui-même bloggeur passif (et potentiellement actif) comprendra sans doute les subtilités virtuelles de la présente note. Il n'aura aucun mal à trouver le blog du bloggeur, à moins que ce dernier, après avoir lu la présente note, ne décide de supprimer son blog, ou, comme il l'a déjà fait, de le faire migrer vers une autre uhérelle. Le lecteur peut aussi estimer que l'existence de ce blog est pure fiction. Quant au Dispariteur, il n'est sans doute plus besoin de créer un lien hypertexte, tant le lien est maintenant évident et naturel. Toutefois, le Dispariteur a récemment menacé de faire disparaître son blog. Nous le prions de n'en rien faire, sans quoi le lecteur pourrait croire que les propos qui vont suivre n'ont ni queue ni tête.
Remarque: Le narrateur a mis en caractères gras certains mots ou phrases pour guider un peu le lecteur dans cette note passablement longue, ou pour le perdre un peu plus (quoi qu'il en soit, il s'excuse de se répandre autant).
Notes du bloggeur
Noté le 7 septembre: "Je n'ai jamais aimé sa façon d'écrire. Il écrit en haute couture, en travail à façon, et il en ressort, bien plus que des actions, de confuses impressions... Pourtant je continue de le lire."
Le même jour: "Viendra le jour où nous nous lasserons de ces nouveautés hebdomadaires qui tombent dans l'oubli au même rythme qu'elles apparaissent sur tes scènes de trottoir."
Le 15 septembre:
"Des attractions-désastres...
La nuit est toujours notre terrain de prédilection.
Désattraction, désastre...
Quand elle est sombre, jusque dans les caves, plus les lumières...
Des attractions, des astres...
Tu viens? tu as vu? tu veux? encore?
Attraction des astres.
Désattraction, désastre...
J'ai embrassé le premier mais je savais que tu ne refuserais pas...
You thought I was strong enough to play the game
Falling in love again
Never wanted to...
I can't help it
Désattraction, cette fois personne ne se brûlera...
Toujours le même air mais la musique..."
Le 28 septembre: "J'ai lu la dernière aventure sans importance avec lassitude... il s'est tapé un paumé de plus pendant le week end et a senti le besoin d'en faire part... A quoi bon tout ce foutre répandu dans Paris? Il n'y a pas plus de prestige à retourner un inconnu ici que sur une aire d'autoroute comme il le faisait encore il y a peu..."
Le 16 octobre: "Je ne l'ai pas rappelé, points de suspension. Je me lasse de tout et passé le charme des retrouvailles il ne reste finalement pas grand chose à se dire, point d'interrogation."
Le 15 décembre:
"C'est drôle de se faire arrêter dans la rue.
- Excusez-moi... c'est vous qui portez cette eau de toilette qui sent si bon? C'est quoi?
- Reminiscence pour homme, euh je pense... j'ai senti mon poignet... oui c'est ça...
- Merci... et il est reparti.
J'ai pensé il est vieux mais tant pis... J'ai changé d'eau de toilette il y a quelques semaines... au moins quelqu'un à qui ça a plu..."
Le même jour: "Georges* m'a demandé ce que j'avais fait du blog... il ne le trouvait plus... J'ai répondu qu'il avait été simplement deplacé et que j'y menais une activité peu assidue... J'ai dit : tu sais il te serait simple de le retrouver, c'est assez évident... Pour l'heure il n'a pas cherché ou n'a pas été assez futé... Et j'aime à me dire que je suis à nouveau libre d'écrire comme je veux mais qu'il pourrait bien un jour retrouver ma trace..."
Le 19 décembre: "Repassé sur le blog de Georges* ce soir... il a pris le parti de faire figurer son nom... le vrai... il est fou je pense même s'il ne prend pas tant de risques vu le commun de son nom... il figure régulièrement sur les exemples de cartes de transport ou de fidélité... plus commun n'existe pas... Je me suis ennuyé la dernière fois que je l'ai vu... lui aussi je pense... plus grand chose à se dire... pas sûr de le revoir... pas sûr qu'un jour j'en aurai envie... J'ai dit à Benjamin : tu sais un jour on se rend compte qu'on n'aime pas un mec mais le souvenir qu'il a laissé, et ce jour là on préfère préserver le souvenir et ne plus revoir le mec... Je lui ai aussi dit que j'aimerais l'emmener au sommet des escalators de Beaubourg... qu'on regarde Paris la nuit... Benjamin a les yeux noirs, la mâchoire carrée, les canines pointues..."
Le 26 décembre: "Mon père : elle m'a acheté la même eau de toilette que tu avais la fois dernière. Remimachin au patchouli... Moi : mais? elle te plaît? Mon père : elle plaît à ta mère..."
Le 30 décembre: "Georges* m'a envoyé un mail dans lequel il me dit qu'il a trouvé mon blog et que ça l'a amusé de constater que son parfum soit devenu le mien, et maintenant celui de mon père, parce que ce parfum, eh bien ce n'est plus du tout le sien: il n'a pas terminé son dernier flacon, parce qu'il ne le supporte plus. Il a profité de la compagnie et des avis experts d'un ami pour en acheter un autre. En fait il s'en est débarrassé vraiment par l'intermédiaire d'une collègue qui le complimentait lourdement, et qui l'a offert (le parfum) à son fils pour Noël. Jusque-là, c'était son parfum. Georges* n'a donc plus la même odeur, et qu'importe."
Commentaire du narrateur
* Par ce prénom, le bloggeur R* désigne Pierre Dupont ("le commun de son nom", dit-il a juste titre le 19 décembre, dans une tournure syntaxique chère aux Précieux). Le narrateur avait mis du temps à comprendre la raison du choix de ce prénom incongru, Georges. Il avait fallu que R* lui expliquât, un jour, que c'était le nom du restaurant du Centre Pompidou, lieu de haute culture où le narrateur, fort de son pass duo, invitait ses amis, ses amants, ses amours. Le bloggeur était donc lui-même passé par cette étape, jusqu'à très récemment (pour l'exposition sur les futuristes à Paris). Le narrateur comprit alors pourquoi ce prénom produisait en lui un écho si étrange: il se souvint (comme s'il eût été possible de l'oublier) que c'est par ce prénom que son ex-femme (communément appelée A. dans le présent blog) désignait le (très) jeune homme mystérieux pour lequel il l'avait quittée et dont il entendait maintenir l'identité secrète pour éviter de rendre le scandale plus scandaleux qu'il n'était.
De fait, le narrateur est allé au-delà de la révélation de son identité, puisqu'il a tout récemment mis en ligne un autoportrait photographique, qui par un heureux hasard n'est pas sans rapport avec le texte que le bloggeur a publié le 15 septembre. En effet, il (le bloggeur) citait quelques paroles de Falling in love again, et précisément la photographie avait été prise après une séance de maquillage précédant une représentation de Pièce montée, court dialogue de Christophe Piret dans lequel le narrateur donnait la réplique à Alex et qu'il concluait en chantant la version allemande de cette même chanson, à savoir Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt. Ladite chanson (déjà mentionnée dans le présent blog, dans une note datée du 5 octobre 2008) évoque le pouvoir d'attraction du regard, par exemple: "Doch wenn sich meine Augen, bei einem Vis-à-Vis, ganz tief in deine saugen, was sprechen dann sie?" (traduction: "Quand mes yeux, dans un face-à-face (amoureux), plongent dans les tiens, qu'expriment-ils?", mais il est clair que l'allemand a ici plus de charme). Aussi: "Männer umchwirr'n mich wie Motten um das Licht, und wenn sie verbrennen, ja dafür kann ich nicht" (traduction: "Les hommes m'encerclent comme les moustiques autour de la lumière, mais quand ils se brûlent, je n'y puis rien").
Mieux encore, le narrateur a ajouté une fonctionnalité étourdissante dans son blog, un moteur de recherche qui permet de retrouver toutes les mentions de R*, aussi bien que celles de ses amants, pour peu qu'ils vous aient confié leurs noms, ou de sa fille, ou que sais-je encore.
Le narrateur se demande comment faire comprendre au bloggeur que sa folie est minuscule, et qu'il n'y a pas de quoi en faire un plat.
Où l'on retrouve le Dispariteur
En écrivant tout ceci, le narrateur s'amuse beaucoup, vraiment beaucoup. Le Dispariteur ne s'est pas trompé en notant le retour de l'humour sur le présent blog, mais le narrateur ne retrouve pas ladite note, qui est sans doute celle que le Dispariteur a fait disparaître quelque temps après l'avoir publiée, et qu'il n'a malheureusement pu lire qu'une seule fois, et très rapidement.
Conclusion
Comme on dit (le Dispariteur comprendra de suite), je vous embrasse.
(Et pour ach'ver de tout embrasser (hein, Yvno!), une épigraphe conclusive, matière à réflexion que je sens importante mais dont je ne parviens pas encore (il est cinq heures, etc.) à démêler tous les fils. Toujours dans Fragments d'un discours amoureux, "Aimer l'amour". Remplaçons "objet aimé" par "objet écrit/décrit", et "amour" par "écriture": "ANNULATION. Bouffée de langage au cours de laquelle le sujet en vient à annuler l'objet aimé sous le volume de l'amour lui-même: par une perversion proprement amoureuse, c'est l'amour que le sujet aime, non l'objet." Mais peut-être me fourvoyé-je, il est vraiment cinq heures, rideau.)
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