mardi, 30 décembre 2008
Monsieur Bricolage ou la fabrique artistique
(The thing itself)
Je pensais relire toutes les horreurs écrites sur Christine Angot par Didier Jacob, mais à quoi bon. Je suis encore sur cette idée d'aspiration, il faut la creuser, mais on verra plus tard. Simplement, la dernière note (je crois), dans laquelle Didier Jacob parle de la façon dont Angot a aspiré son blog dans Le Marché des amants. Le monsieur garde la tête haute, n'en démord pas, continue à dire que Angot, c'est de la merde. Ton persifleur, ironie, éreintage en règle, le lot habituel.
"Quotita levéla, lavéla et loudida", Clélie fredonne des mélodies et invente des mots. "Toréta mirindi, lavéla et lévila." Visite chez Monsieur Bricolage: un cadre en bois pour le petit bonhomme sans nom, un pled rouge pour faire une cape chaude sur la robe de princesse, des chevilles moulues, des barres métalliques et le nécessaire pour faire de nouvelles étagères, au-dessus de mon canapé. J'y rangerai les livres que j'ai ramenés de chez mon père hier, et d'autres qui attendent encore dans des cartons, et ceux qui sont dans le hangar depuis trois ans, empilés dans l'ancien buffet de François, derrière de naïfs rideaux à carreaux rouges et blancs (les livres d'art - des brochures plutôt - de l'oncle évêque, achetés à Rome lors du concile Vatican II, mes Jules Verne aux couvertures toilées que j'ai toujours connues auréolées, délavées, et d'un vert incertain, et mes vieux Taschen, de mémoire Mondrian, Klein... je sèche. Tous les livres anciens aussi, achetés chez des bouquinistes à Lille et à Paris, plus rarement dans d'autres villes: Les Mystères de Paris, L'Histoire universelle de Bossuet, le Traité sur la musique de Rousseau dans l'édition originale de 1782, les Poésies de Voltaire en cinq volumes dans une belle édition de 1820 ou 1823, le Roland furieux et Le Moyen de Parvenir dans de minuscules éditions du XIXe, etc., les livres achetés par mon père en Grande-Bretagne dans les années soixante (surtout le Byron de 1836 à la couverture dorée et aux estampes gracieuses - il y a cette estampe, dans les premières pages, un paysage massacré par ma mère, qui avait tracé des lignes au feutre noir pour le reproduire d'une main plus habile - mais je n'ai jamais vu le résultat - et nous n'en avons jamais parlé, elle et moi - c'est mon père qui raconte cette anecdote sur un ton amusé, pour montrer à quel point ma mère n'était pas dans le respect des choses rares et précieuses). Il y aura aussi une place pour les livres d'Yves-Noël, pour ces livres à écrire, ou plutôt à rêver: La Fureur en attendant, Gravir la route, Flandres innommables, Le Bavard mauve, Vierges falaises… Je vérifiais tout à l'heure l'exactitude du titre de Robbe-Grillet... C'est Gradiva qui vous appelle était devenu En attendant Gravida, dans ma note du 28 décembre, contamination de Beckett, puisque je citais aussi L'Innommable. J'ai corrigé.
(Comment aligner les livres dans les rayonnages d'une bibliothèque, le choix des des territoires, les affinités, et les effets de contamination finalement (voisinages provoqués, juxtapositions forcées, rapprochements calculés ou inconscients - proximités et approximations): les Dialogues de Sénèque, L'Espace littéraire, Ca le désordre, Parking, De l'Amour, Tombeau pour cinq cent mille soldats, Les Chiens, Le Corps des anges, Fleurs de tempête, Immense existence, Ecrasez-le, les Elégies de Tibulle, Vie et mort de Pier Paolo Pasolini, L'Art d'aimer, L'Amant des morts, les Poèmes homosexuels de Villon, Lumières du corps, les Bucoliques de Virgile, Vies minuscules, Vivre de Guyotat, Le Réel (Traité de l'idiotie) de Rosset, Veux-tu?, Les Souffrances du jeune Werther, Les Amours de Ronsard, Les Amours jaunes, Folies minuscules, les Remarques mêlées de Wittgenstein, Nadja, Dans la Solitude des champs de coton, La Généalogie de la morale, Génie divin, Le Piéton de Paris, Des Liens de Giordano Bruno, etc.)
(Exercice dispariteur et recréateur: Espace littéraire, espace du désordre / Parking de l'amour / Amours de Parking / Tombeau pour chiens et anges / Le corps des fleurs / Tempêtes élégiaques / Ecrasez Pier Paolo Pasolini / L'Art d'aimer les morts / Les Amants de Villon / Minuscules bucoliques / Veux-tu vivre dans le réel? / Les Folies du jeune Werther / Les Amours mêlées / Nadja dans la solitude d'un champ de coton / La Morale du piéton de Paris / La Généalogie du divin.)
(La première fois que j'ai visité le blog d'Yves-Noël, je me suis dit: quel grand lecteur! Une réflexion, plus tard, qui m'a marqué, quelque chose comme l'acteur cherche son texte comme l'animal sa nourriture.)
Dans le magasin, Clélie fredonne C'est l'effet papillon, ça me dit vaguement quelque chose, elle chante d'une voix claire et assurée, au moment où je cherche des planches de cent-vingt sur vingt.
A la sortie du MacDo, ses frites se répandent sur le sol. Plus tard, dans la rue, elle me demande: "Ca veut dire quoi dégâts immenses?" La question m'étonne un peu, je réponds énorme catastrophe.
A la maison (je dis à la maison de plus en plus souvent) je cherche la chanson sur Youtube, et je comprends mieux tout ça.
Je repense aussi à mon bricolage, hier soir, à partir du blog de R*.
Dernière nuit de Clélie à la maison. La prochaine chez mon père, puis je la rends à sa mère (il n'y a pas de terme satisfaisant pour désigner cette passassion).
Nouvel an à Lille chez une amie d'Estelle, Béatrice je crois, improvisation.
(Ideas about the thing)
Camille Claudel, je vois cette statue, un homme tiraillé entre deux femmes, non que je sois tiraillé entre ma mère et ma fille, mais elles sont là toutes deux. Je ne me souviens pas du titre, je trouve facilement sur Google. L'Age mûr. Plus effrayant que dans mon souvenir. Et quel souvenir? La lecture d'une biographie il y a presque vingt ans, et des photographies peut-être dans des albums. Je ne pense pas avoir jamais vu cette sculpture. Finalement, à part l'idée du trio, et l'homme d'âge mûr entre deux femmes, l'une plus âgée et l'autre plus jeune, la statue est sans rapport avec les Dits qui précèdent. Ce tiraillement d'un homme entre deux femmes m'est étranger.
Ce qui compte, c'est la fabrique, fabrique en lignes et couleurs pour ma mère, même si je n'ai jamais vu l'aboutissement du massacre de l'estampe dont je parle plus haut (mais des dessins et des tableaux, il y en a tant d'autres), fabrique verbale et mélodique pour Clélie, et moi, entre elles deux, mûr sans doute pour ma propre fabrique.
(Comme Camille Claudel, ma mère a détruit, à l'âge de quinze ou seize ans, tous ses dessins. Ses parents ne pouvaient pas lui payer des cours. J'ai déchiré et jeté il y a quatre ans toutes les photos que j'avais développées, parce que je voulais me consacrer à la musique, et que le reste ne comptait plus. A Paris, mes claviers sont couverts de poussière.)
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