mercredi, 31 décembre 2008

M'as-tu-lu (à propos)

A propos ? Avant propos ? Préambule ? Préface ? Essai ? Remarques mêlées ? Note d’intention ? Exposé des motifs ? Non : PARADE (Où je vais ? / Avoir une position tenable / Équilibrisme)

(Pourquoi écrire cinquante pages ?)

(Ellipses)

(Cases en plus)

(Agencement)

(…)

(Naissance)

(…)

(Grands, grands écarts)

 

[Je cherchais un titre.]

 

« M’as-tu vue ? »

Sophie Calle

 

(Dynamique)

 

AVERTISSEMENT

Ça pourrait commencer par une mise en garde, l’avertissement à l’entrée de l’abbaye de Thélème : « Ci n’entrez pas… », mais je ne parviens pas à établir la liste des indésirables, c’est un exercice que je ne suis pas capable de faire, même par jeu. Entrez ou n’entrez pas, en tout cas gardez-vous de tout jugement hâtif. On écrit ici, et à la fin des fins, il n’y a que ça, des mots, des phrases, des histoires faites de situations sans doute vécues, expériences humaines. Duane Michals écrit dans un poème : « I am what is being experienced ». Et ? C’est en train de se faire, c’est en cours de construction, chantier permanent, circulez, y’a tout à voir. Petite fabrique de l’intime, petite fabrique de l’écriture.

JE FORME UNE ENTREPRISE, ETC.

Voir Rousseau.

ÉCRITURE, AGENCEMENT

Ça va un peu vite, même pour moi, écrire quand c’est nécessaire, le désir d’écrire, l’agencement des mots et des choses, subitement. Deleuze dit : « on ne désire pas un objet, mais un agencement ». Agencement subi aussi. C’est quoi ? Sensibilité, réceptivité, écoute du monde, regard naïf du convalescent ? (Baudelaire, L’artiste, enfant, homme du monde, je ne sais plus, un titre dans le genre.)  Dans le désir d’écrire (le mien), il n’y a jamais un sujet (que sais-je : faire un portrait, raconter une histoire, traduire une émotion), mais un agencement dont je maîtrise dès le départ certaines clés, mais dont je sais qu’une partie se révèle (systématiquement) dans l’acte d’écrire. Après, quand le texte est clos, la machine à démêler les fils continue son travail. (Fils, cheveux, nœuds, brosse. Voir le discours de Jelinek pour la réception du Nobel.)

JE JE JE L’ECTOPLASME (ET LES AUTRES, LEURS NOMS)

L’intime, l’expérience dans les parois du moi, membranes poreuses, exposition, publicité, déballage, indécence, exhibitionnisme. (Narcissisme, nombrilisme, etc. On les connaît, tous ces reproches.) Je ne sais plus ce que disait Angot à propos de la formule de Rimbaud, « Je est un autre », il faudra y revenir. (Ça aussi c’est un chantier, un beau chantier.) Je suis convaincu que ce que j’écris, non pas seulement sur moi, mais à partir de moi me dépasse. A cause des agencements, parce que ça va toujours au-delà du moi je. Mais il faut que je parte de ce je-là, le mien, et il me faut les noms des autres, les vrais noms, quitte à les réduire à une initiale a posteriori. Sans cela rien n’advient, pas la peine d’écrire. Et Montaigne, « l’humaine condition » (Yves-Noël Genod me disait à peu près en ces termes : « c’est d’l’humain, y’a que d’l’humain »). Angot, j’y reviens. Dans une conférence à l’issue d’une séance de dédicaces, récemment, elle parlait de la narratrice à propos de son dernier roman. Je comprends. Dans mes textes, c’est moi, Pierre Courcelle (nom de plume), Pierre Dupont pour ceux qui veulent. Narrateur, auteur, personnage, etc. (le pacte autobiographique, etc.). Ectoplasme, me dit Yves-Noël Genod. C’est affaire de focalisation (terme incongru). Présence-absence du narrateur (terme incongru). Y être et ne pas y être. Le vivre et le revivre en écrivant, comment, autrement, comme un prolongement magnifique, comme un orgasme salutaire, ou une chute à en crever ? (Vivre, simplement, donc intensément.)

REALITE, SINCERITE

Proust, définition de la réalité apprise par cœur quand je préparais mon concours d’enseignement : « La réalité, c’est cet ensemble de sensations et de souvenirs qui nous entourent simultanément ». A se remettre en tête aussi souvent que nécessaire. Tout est là. Frontières avec l’imaginaire ? A voir. Variable. Lire les descriptions de Zola dans L’Œuvre  pour comprendre : vie, mort, sexe, horreur, pathos, métaphores ahurissantes… Réalité des livres aussi, et des œuvres en général (Phèdre dans L’Œuvre, justement). Comment les œuvres nous (me) nourrissent, m’accompagnent, me guident, m’offrent des possibilités d’agencement infinies. La (ma) sincérité (tarte à la crème, mais pas tant que ça) se niche quelque part dans ce rapport ouvert aux êtres et aux choses, aux regards, à la chair, aux mots du monde et aux mots de papier (maux, heurs et malheurs), aux formes et aux contours tracés et pétris par la main de quelques-uns qui n’avaient pas d’autre voie (sentiers de la création).

FILIATIONS, CONVOCATIONS

(Je pourrais faire long.) Pour faire vite, la fabrique artistique est en route depuis longtemps dans ma famille. Mère dessinait, peignait, sculptait, et composait des symphonies imaginaires qu’elle était la seule à entendre. Père écrit l’histoire de la famille avec la rigueur qui sied à un mathématicien-théologien, esprit curieux, amoureux des livres, de tous les livres. Un autre, dans la famille, un autre moi, un homonyme, qui écrivit une pièce de théâtre dont on ne sait rien. Voir Michon, Vies minuscules. Les  filiations littéraires, nombreuses, ces livres que je convoque ici et dans la plupart des pages de mon blog, ni béquilles, ni masques, ni postures intellectuelles, mais compagnons qui m’aident à grandir. (O mes livres !, good books, holy books !)

EMBRASSER, RASSEMBLER

Retours de lecteurs, récemment, qui me parlent de puissance vitale, d’effet de rassemblement, d’embrassement, d’amour du monde. Ça me touche et je me sens là-dedans. C’est ma place, mais avec humilité (puisque tout me ramène toujours au sol et à l’immanence : les ébats amoureux, les terrasses des cafés, les déambulations dans Paris, la perte de la foi, la mort de ma mère ­― pas de table chez moi, on est mieux assis par terre). Un miroir qu’on promène le long d’un chemin ? Je ne sais pas. Oui, sans doute. Le long d’une ruelle mal assortie plutôt, la ruelle des amitiés, des amours (quelle frontière ?), des nouvelles du monde, des solitudes et des foules. Embrasser, tout embrasser, rassembler, ramasser tout dans l’écriture, dans le moment de l’écriture, dans l’acte, ça se fait par instinct (jouissance dans l’écriture, même dans les larmes). Et puis embrasser c’est comprendre, au moins tenter de comprendre.

MORALE

Qu’on ne me fasse pas la morale. Tout ce qui est déposé dans ces pages est assumé et signé (noms et photographie dans des notes du mois de décembre 2008). Je pense ne faire de tort à personne, ne mettre personne en difficulté (ou qu’on m’explique de quelle manière). Je suis sorti du placard, ce n’est pas un secret pour ceux qui me connaissent, ce n’est pas un secret tout court, mais ce n’est pas non plus l’objet de mon écriture. Des rencontres, des étreintes, de la chair et des odeurs, il y a ça, la vie quoi (et parfois no sex last night, et surtout : éloge de l'inconnu). Quand je lis « il est fou, il mentionne son nom », je réponds « et alors ? ». Je travaille dans un ministère, comme beaucoup de gens. La plupart des écrivains français exercent une profession, une vraie profession. La mienne apparaît de temps à autre dans mes notes, parce qu’un agencement est là qui me pousse à évoquer une tâche professionnelle, une situation vécue au bureau. Et alors ? L’essentiel : le progrès moral (voir Baudelaire dans Fusées ou Mon Cœur mis à nu).

FOLIE, SANTE

Quelques mots sur le double intitulé de ce blog. Le titre, Folie minuscule. Titre d’un livre, lu au printemps dernier : Folies minuscules. Parce qu’il y a une folie dans l’acte d’écrire, dans l’embrassement, quelque chose qui je l’espère continuera de me choquer, de me bouleverser. Folie des agencements, d’abord, avant même l’écriture, folie quand les impressions, les faits, les mots (réalité) se heurtent, se bousculent, dansent, font l’amour. Surréalité. Vacillement. L’url, guaranty of sanity (voir Louise Bourgeois : « Art is a guaranty of sanity »). Antonymie : folie, santé (mentale). Non, autre chose qu’une antonymie, une alliance (aller très haut et très bas, et revenir à une position d’équilibre pour assurer le quotidien comme on dit). Quant à l’écriture thérapeutique, on balaye (Duras : « Écrire, ça ne guérit de rien, ça apprend à écrire, c’est tout. »). Enfin, folie, santé : dérèglement raisonné. (Aussi : maladie d’écrire.)

THEATRE

Rendre à César, etc. Un collègue (et surtout ami, et surtout artiste) qui découvrait mon blog il y a quelques mois, me parlait de ma capacité à lâcher prise dans le rapport amoureux. Yves-Noël me trouve disponible. Ils ont raison. Lâcher-prise, force et faiblesse, don, abandon, perdition aussi. Et il ne s’agit pas que du rapport amoureux. L’amour la poésie. J’ai toujours eu le désir d’écrire (je remplissais méticuleusement un cahier de cent pages à l’âge de huit ans), mais j’ai tout appris en lisant Angot, et peu après, au contact de Christophe Piret (ces deux-là sont sans doute mal assortis, qu’importe). Christophe, le Théâtre de Chambre, la grande école de l’écoute. De là, sincérité, humilité, et grandeur. Avec des interdits : délire de grandeur, manipulation, poncif, afféterie, surjeu. Agrandir son espace pour accueillir l’autre. Nouvel évangile. Mise en garde les soirs de première : « NE FAITES PAS DU THÉÂTRE ! ». Comme il a raison. Pourtant il y a une forme de théâtralité dans mon blog, par exemple ici, maintenant, quand je prépare ce texte liminaire, en notant en bas de page : « Aubry-du-Hainaut, le 31 décembre 2008, nuitamment, à la lueur d’une bougie, dive bouteille et cigarettes légères ». C’est qu’il faut créer du jeu, et du jeu dans le jeu. Tout ça n’est pas du déballage, encore une fois. On s’amuse aussi. Je m’amuse. Et il y a théâtre (theatrum mundi sublime) quand le théâtre advient presque malgré soi. (Je veux dire quand toutes les conditions sont réunies ― travail ! ― pour qu’il advienne malgré soi.)

ECRIRE AILLEURS, VITE VITE

Déplacement du théâtre, Christophe Piret évite les scènes conventionnelles, il ne joue que pour de petites jauges, il préfère sa Fabrique métallique au doux nom de Florentine aux lieux fréquentés par les bourgeois, l’entrepôt désaffecté aux belles salles affectées. Déplacer la chose littéraire, donc, faire tout ça ailleurs, là où on ne l’attend pas. Ici, ne pas écrire en vue de la collection blanche (en rêver quand même), mais aligner les phrases dans le petit rectangle blanc de mon cher serveur Hautefort-le-bien-nommé, se demander dans l’agitation de l’écriture si on clique sur l’onglet publier ou sur l’onglet brouillon. Il faut que ça aille vite, ça excède rarement une heure ou deux, puis j’y reviens, et encore, un mot à changer, une phrase à effacer, un nouveau paragraphe (évident). Écrivain-bloggeur, condition satisfaisante. Bloggeur entouré de livres de toute façon. Bloggeur qui lit peu les blogs (à l’exception du Dispariteur). Bloggeur, donc exposé. Qui me lit ? Statistiques quotidiennes, je sais combien de visiteurs sont passés sur mon blog chaque jour, combien de pages ont été lues, comment mes lecteurs ont accédé au blog. Ça reste aveugle, statistiques anonymes, et tant mieux.

POESIE

Théâtre, poésie, quelle frontière ? (Silence.) La poésie, la grande poésie, c’est retrouver Estelle (étoile), vingt ans après, à Paris comme moi, sous le signe de Breton et de Nerval. C’est faire l’amour avec Lucien (lumière) dans un bain de soleil alors qu’il fait très froid dehors. C’est une photographie de R* (***), publiée sur son blog, chaise rouge et chaise bleue, troisième chaise minuscule tout au fond (chaises vides dans un parc). C’est Benoit (bénédiction) courant dans la rue, avec sa veste d’équitation et ses yeux brillants. C’est imaginer Renato (renaissance) avec les lèvres noires qu’il me promet de faire briller aux lueurs nocturnes de la rue des Vertus. C’est Yves-Noël (Noël) le dispariteur-créateur qui me fait tant de cadeaux en mots. C’est écrire « Clélie, qui les collectionne, chante les fèves-papillons » (tout ce que le pronom français permet, suggère, magnifie, dans la rectitude langagière la plus irréprochable !). L’amour la poésie !

SYSTEME

Oui, il y a un système dans tout ça, mon système. Système ouvert.

LIBERTE

Grande liberté.

(Voir Rousseau…)

 

Aubry-du-Hainaut, le 31 décembre 2008, nuitamment, à la lueur d’une bougie, dive bouteille et cigarettes légères.

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