mercredi, 31 décembre 2008

Bibendum

The thing itself

Six bidons d'essence, les doigts gelés, projections d'eau, brume, les messieurs lavent des voitures pour que les voitures soient belles, c'est le nouvel an! Père penché, les bidons se remplissent, ça va vite, plus vite que quand il y va seul, deux petits bidons dans les sacoches. Les bidons rosissent, l'essence se mélange à l'huile, cinquante litres dans mon coffre, six semaines sur les routes dit-il, merci.

(Quand je fais le plein avec Clélie, je dis la voiture a soif.)

Au rayon vins, que choisir, je m'arrête, ma vérité, Gérard Depardieu, cinquante-trois euros. Père explique: in vino veritas.

La litière des chats dans un sac Série noire, huile, moutarde, je vais me raser, une araignée dans les toilettes, je me suis coupé (et je n'écrase pas l'araignée).

Ce soir je m'habille en araignée. Je me poudre mieux depuis notre week-end. J'ai suivi tes conseils: du centre vers l'extérieur.

Père feuillette Mauve le vierge. A la télé, ça parle d'une femme qui a publié un roman qui se lit facilement parce que c'est la réalité mais bien sûr on a changé tous les noms. Feuilleton.

Nunc j'y vais, la route, Valenciennes-Lille. Estelle, 2009, terminer l'année avec des bouteilles de Graves dans le coffre et des vers de Charles d'Orléans.

Ideas about the thing

Je me disais araignée comme ces personnages bizarres que le narrateur de Fleurs de tempête croisait aux abords du Palace il y a une dizaine d'années.

Parlant de Mallarmé, Maulpoix évoque la  "figure du poète en araignée, solidement aggripée au centre de sa toile, veillant sur elle, ses fils, son tissage, et la solidité surtout de ses intersections".

Et le "Poète contumace" de Corbière:

"Et cette étoile?... - Oh! va, ne cherche plus l'étoile
      Que tu voulais voir à mon front;
      Une araignée a fait sa toile,
      Au même endroit - dans le plafond."

M'as-tu-lu (à propos)

A propos ? Avant propos ? Préambule ? Préface ? Essai ? Remarques mêlées ? Note d’intention ? Exposé des motifs ? Non : PARADE (Où je vais ? / Avoir une position tenable / Équilibrisme)

(Pourquoi écrire cinquante pages ?)

(Ellipses)

(Cases en plus)

(Agencement)

(…)

(Naissance)

(…)

(Grands, grands écarts)

 

[Je cherchais un titre.]

 

« M’as-tu vue ? »

Sophie Calle

 

(Dynamique)

 

AVERTISSEMENT

Ça pourrait commencer par une mise en garde, l’avertissement à l’entrée de l’abbaye de Thélème : « Ci n’entrez pas… », mais je ne parviens pas à établir la liste des indésirables, c’est un exercice que je ne suis pas capable de faire, même par jeu. Entrez ou n’entrez pas, en tout cas gardez-vous de tout jugement hâtif. On écrit ici, et à la fin des fins, il n’y a que ça, des mots, des phrases, des histoires faites de situations sans doute vécues, expériences humaines. Duane Michals écrit dans un poème : « I am what is being experienced ». Et ? C’est en train de se faire, c’est en cours de construction, chantier permanent, circulez, y’a tout à voir. Petite fabrique de l’intime, petite fabrique de l’écriture.

JE FORME UNE ENTREPRISE, ETC.

Voir Rousseau.

ÉCRITURE, AGENCEMENT

Ça va un peu vite, même pour moi, écrire quand c’est nécessaire, le désir d’écrire, l’agencement des mots et des choses, subitement. Deleuze dit : « on ne désire pas un objet, mais un agencement ». Agencement subi aussi. C’est quoi ? Sensibilité, réceptivité, écoute du monde, regard naïf du convalescent ? (Baudelaire, L’artiste, enfant, homme du monde, je ne sais plus, un titre dans le genre.)  Dans le désir d’écrire (le mien), il n’y a jamais un sujet (que sais-je : faire un portrait, raconter une histoire, traduire une émotion), mais un agencement dont je maîtrise dès le départ certaines clés, mais dont je sais qu’une partie se révèle (systématiquement) dans l’acte d’écrire. Après, quand le texte est clos, la machine à démêler les fils continue son travail. (Fils, cheveux, nœuds, brosse. Voir le discours de Jelinek pour la réception du Nobel.)

JE JE JE L’ECTOPLASME (ET LES AUTRES, LEURS NOMS)

L’intime, l’expérience dans les parois du moi, membranes poreuses, exposition, publicité, déballage, indécence, exhibitionnisme. (Narcissisme, nombrilisme, etc. On les connaît, tous ces reproches.) Je ne sais plus ce que disait Angot à propos de la formule de Rimbaud, « Je est un autre », il faudra y revenir. (Ça aussi c’est un chantier, un beau chantier.) Je suis convaincu que ce que j’écris, non pas seulement sur moi, mais à partir de moi me dépasse. A cause des agencements, parce que ça va toujours au-delà du moi je. Mais il faut que je parte de ce je-là, le mien, et il me faut les noms des autres, les vrais noms, quitte à les réduire à une initiale a posteriori. Sans cela rien n’advient, pas la peine d’écrire. Et Montaigne, « l’humaine condition » (Yves-Noël Genod me disait à peu près en ces termes : « c’est d’l’humain, y’a que d’l’humain »). Angot, j’y reviens. Dans une conférence à l’issue d’une séance de dédicaces, récemment, elle parlait de la narratrice à propos de son dernier roman. Je comprends. Dans mes textes, c’est moi, Pierre Courcelle (nom de plume), Pierre Dupont pour ceux qui veulent. Narrateur, auteur, personnage, etc. (le pacte autobiographique, etc.). Ectoplasme, me dit Yves-Noël Genod. C’est affaire de focalisation (terme incongru). Présence-absence du narrateur (terme incongru). Y être et ne pas y être. Le vivre et le revivre en écrivant, comment, autrement, comme un prolongement magnifique, comme un orgasme salutaire, ou une chute à en crever ? (Vivre, simplement, donc intensément.)

REALITE, SINCERITE

Proust, définition de la réalité apprise par cœur quand je préparais mon concours d’enseignement : « La réalité, c’est cet ensemble de sensations et de souvenirs qui nous entourent simultanément ». A se remettre en tête aussi souvent que nécessaire. Tout est là. Frontières avec l’imaginaire ? A voir. Variable. Lire les descriptions de Zola dans L’Œuvre  pour comprendre : vie, mort, sexe, horreur, pathos, métaphores ahurissantes… Réalité des livres aussi, et des œuvres en général (Phèdre dans L’Œuvre, justement). Comment les œuvres nous (me) nourrissent, m’accompagnent, me guident, m’offrent des possibilités d’agencement infinies. La (ma) sincérité (tarte à la crème, mais pas tant que ça) se niche quelque part dans ce rapport ouvert aux êtres et aux choses, aux regards, à la chair, aux mots du monde et aux mots de papier (maux, heurs et malheurs), aux formes et aux contours tracés et pétris par la main de quelques-uns qui n’avaient pas d’autre voie (sentiers de la création).

FILIATIONS, CONVOCATIONS

(Je pourrais faire long.) Pour faire vite, la fabrique artistique est en route depuis longtemps dans ma famille. Mère dessinait, peignait, sculptait, et composait des symphonies imaginaires qu’elle était la seule à entendre. Père écrit l’histoire de la famille avec la rigueur qui sied à un mathématicien-théologien, esprit curieux, amoureux des livres, de tous les livres. Un autre, dans la famille, un autre moi, un homonyme, qui écrivit une pièce de théâtre dont on ne sait rien. Voir Michon, Vies minuscules. Les  filiations littéraires, nombreuses, ces livres que je convoque ici et dans la plupart des pages de mon blog, ni béquilles, ni masques, ni postures intellectuelles, mais compagnons qui m’aident à grandir. (O mes livres !, good books, holy books !)

EMBRASSER, RASSEMBLER

Retours de lecteurs, récemment, qui me parlent de puissance vitale, d’effet de rassemblement, d’embrassement, d’amour du monde. Ça me touche et je me sens là-dedans. C’est ma place, mais avec humilité (puisque tout me ramène toujours au sol et à l’immanence : les ébats amoureux, les terrasses des cafés, les déambulations dans Paris, la perte de la foi, la mort de ma mère ­― pas de table chez moi, on est mieux assis par terre). Un miroir qu’on promène le long d’un chemin ? Je ne sais pas. Oui, sans doute. Le long d’une ruelle mal assortie plutôt, la ruelle des amitiés, des amours (quelle frontière ?), des nouvelles du monde, des solitudes et des foules. Embrasser, tout embrasser, rassembler, ramasser tout dans l’écriture, dans le moment de l’écriture, dans l’acte, ça se fait par instinct (jouissance dans l’écriture, même dans les larmes). Et puis embrasser c’est comprendre, au moins tenter de comprendre.

MORALE

Qu’on ne me fasse pas la morale. Tout ce qui est déposé dans ces pages est assumé et signé (noms et photographie dans des notes du mois de décembre 2008). Je pense ne faire de tort à personne, ne mettre personne en difficulté (ou qu’on m’explique de quelle manière). Je suis sorti du placard, ce n’est pas un secret pour ceux qui me connaissent, ce n’est pas un secret tout court, mais ce n’est pas non plus l’objet de mon écriture. Des rencontres, des étreintes, de la chair et des odeurs, il y a ça, la vie quoi (et parfois no sex last night, et surtout : éloge de l'inconnu). Quand je lis « il est fou, il mentionne son nom », je réponds « et alors ? ». Je travaille dans un ministère, comme beaucoup de gens. La plupart des écrivains français exercent une profession, une vraie profession. La mienne apparaît de temps à autre dans mes notes, parce qu’un agencement est là qui me pousse à évoquer une tâche professionnelle, une situation vécue au bureau. Et alors ? L’essentiel : le progrès moral (voir Baudelaire dans Fusées ou Mon Cœur mis à nu).

FOLIE, SANTE

Quelques mots sur le double intitulé de ce blog. Le titre, Folie minuscule. Titre d’un livre, lu au printemps dernier : Folies minuscules. Parce qu’il y a une folie dans l’acte d’écrire, dans l’embrassement, quelque chose qui je l’espère continuera de me choquer, de me bouleverser. Folie des agencements, d’abord, avant même l’écriture, folie quand les impressions, les faits, les mots (réalité) se heurtent, se bousculent, dansent, font l’amour. Surréalité. Vacillement. L’url, guaranty of sanity (voir Louise Bourgeois : « Art is a guaranty of sanity »). Antonymie : folie, santé (mentale). Non, autre chose qu’une antonymie, une alliance (aller très haut et très bas, et revenir à une position d’équilibre pour assurer le quotidien comme on dit). Quant à l’écriture thérapeutique, on balaye (Duras : « Écrire, ça ne guérit de rien, ça apprend à écrire, c’est tout. »). Enfin, folie, santé : dérèglement raisonné. (Aussi : maladie d’écrire.)

THEATRE

Rendre à César, etc. Un collègue (et surtout ami, et surtout artiste) qui découvrait mon blog il y a quelques mois, me parlait de ma capacité à lâcher prise dans le rapport amoureux. Yves-Noël me trouve disponible. Ils ont raison. Lâcher-prise, force et faiblesse, don, abandon, perdition aussi. Et il ne s’agit pas que du rapport amoureux. L’amour la poésie. J’ai toujours eu le désir d’écrire (je remplissais méticuleusement un cahier de cent pages à l’âge de huit ans), mais j’ai tout appris en lisant Angot, et peu après, au contact de Christophe Piret (ces deux-là sont sans doute mal assortis, qu’importe). Christophe, le Théâtre de Chambre, la grande école de l’écoute. De là, sincérité, humilité, et grandeur. Avec des interdits : délire de grandeur, manipulation, poncif, afféterie, surjeu. Agrandir son espace pour accueillir l’autre. Nouvel évangile. Mise en garde les soirs de première : « NE FAITES PAS DU THÉÂTRE ! ». Comme il a raison. Pourtant il y a une forme de théâtralité dans mon blog, par exemple ici, maintenant, quand je prépare ce texte liminaire, en notant en bas de page : « Aubry-du-Hainaut, le 31 décembre 2008, nuitamment, à la lueur d’une bougie, dive bouteille et cigarettes légères ». C’est qu’il faut créer du jeu, et du jeu dans le jeu. Tout ça n’est pas du déballage, encore une fois. On s’amuse aussi. Je m’amuse. Et il y a théâtre (theatrum mundi sublime) quand le théâtre advient presque malgré soi. (Je veux dire quand toutes les conditions sont réunies ― travail ! ― pour qu’il advienne malgré soi.)

ECRIRE AILLEURS, VITE VITE

Déplacement du théâtre, Christophe Piret évite les scènes conventionnelles, il ne joue que pour de petites jauges, il préfère sa Fabrique métallique au doux nom de Florentine aux lieux fréquentés par les bourgeois, l’entrepôt désaffecté aux belles salles affectées. Déplacer la chose littéraire, donc, faire tout ça ailleurs, là où on ne l’attend pas. Ici, ne pas écrire en vue de la collection blanche (en rêver quand même), mais aligner les phrases dans le petit rectangle blanc de mon cher serveur Hautefort-le-bien-nommé, se demander dans l’agitation de l’écriture si on clique sur l’onglet publier ou sur l’onglet brouillon. Il faut que ça aille vite, ça excède rarement une heure ou deux, puis j’y reviens, et encore, un mot à changer, une phrase à effacer, un nouveau paragraphe (évident). Écrivain-bloggeur, condition satisfaisante. Bloggeur entouré de livres de toute façon. Bloggeur qui lit peu les blogs (à l’exception du Dispariteur). Bloggeur, donc exposé. Qui me lit ? Statistiques quotidiennes, je sais combien de visiteurs sont passés sur mon blog chaque jour, combien de pages ont été lues, comment mes lecteurs ont accédé au blog. Ça reste aveugle, statistiques anonymes, et tant mieux.

POESIE

Théâtre, poésie, quelle frontière ? (Silence.) La poésie, la grande poésie, c’est retrouver Estelle (étoile), vingt ans après, à Paris comme moi, sous le signe de Breton et de Nerval. C’est faire l’amour avec Lucien (lumière) dans un bain de soleil alors qu’il fait très froid dehors. C’est une photographie de R* (***), publiée sur son blog, chaise rouge et chaise bleue, troisième chaise minuscule tout au fond (chaises vides dans un parc). C’est Benoit (bénédiction) courant dans la rue, avec sa veste d’équitation et ses yeux brillants. C’est imaginer Renato (renaissance) avec les lèvres noires qu’il me promet de faire briller aux lueurs nocturnes de la rue des Vertus. C’est Yves-Noël (Noël) le dispariteur-créateur qui me fait tant de cadeaux en mots. C’est écrire « Clélie, qui les collectionne, chante les fèves-papillons » (tout ce que le pronom français permet, suggère, magnifie, dans la rectitude langagière la plus irréprochable !). L’amour la poésie !

SYSTEME

Oui, il y a un système dans tout ça, mon système. Système ouvert.

LIBERTE

Grande liberté.

(Voir Rousseau…)

 

Aubry-du-Hainaut, le 31 décembre 2008, nuitamment, à la lueur d’une bougie, dive bouteille et cigarettes légères.

mardi, 30 décembre 2008

Ses yeux papillonnèrent

Tu prends tes outils? - Mes outils? Pourquoi? - Ben pour faire tes étagères. - Mais non, je les ferai le week-end prochain, quand tu ne seras pas là. - Mais tu peux les faire maintenant, ça me dérange pas.

On écoute Mozart, c'est Clélie qui a demandé. J'attendrai quelques jours pour les étagères. J'enlèverai la photographie agrafée au mur, buste de jeune fille dans la vitrine d'un antiquaire à Valenciennes. En guise de légende, une phrase du Théâtre de Sabbath: "ses yeux papillonnèrent avant de s'ouvrir complètement".

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On a réécouté L'effet papillon tout à l'heure. Clélie, qui les collectionne, chante les fèves-papillons.

Qui je fus (sonnet au miroir)

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Je me souviens très précisément des circonstances de l'écriture de ce texte. C'était au début de l'été 2006. Je venais d'être affecté dans mon nouveau lycée, et je me présentais au proviseur adjoint. J'attendais environ une heure dans un couloir, j'écrivais sur un carnet. Tout s'est mis en forme assez rapidement, le choix du sonnet, les phrases, l'idée d'une lecture au miroir.

Monsieur Bricolage ou la fabrique artistique

(The thing itself)

Je pensais relire toutes les horreurs écrites sur Christine Angot par Didier Jacob, mais à quoi bon. Je suis encore sur cette idée d'aspiration, il faut la creuser, mais on verra plus tard. Simplement, la dernière note (je crois), dans laquelle Didier Jacob parle de la façon dont Angot a aspiré son blog dans Le Marché des amants. Le monsieur garde la tête haute, n'en démord pas, continue à dire que Angot, c'est de la merde. Ton persifleur, ironie, éreintage en règle, le lot habituel.

"Quotita levéla, lavéla et loudida", Clélie fredonne des mélodies et invente des mots. "Toréta mirindi, lavéla et lévila." Visite chez Monsieur Bricolage: un cadre en bois pour le petit bonhomme sans nom, un pled rouge pour faire une cape chaude sur la robe de princesse, des chevilles moulues, des barres métalliques et le nécessaire pour faire de nouvelles étagères, au-dessus de mon canapé. J'y rangerai les livres que j'ai ramenés de chez mon père hier, et d'autres qui attendent encore dans des cartons, et ceux qui sont dans le hangar depuis trois ans, empilés dans l'ancien buffet de François, derrière de naïfs rideaux à carreaux rouges et blancs (les livres d'art - des brochures plutôt - de l'oncle évêque, achetés à Rome lors du concile Vatican II, mes Jules Verne aux couvertures toilées que j'ai toujours connues auréolées, délavées, et d'un vert incertain, et mes vieux Taschen, de mémoire Mondrian, Klein... je sèche. Tous les livres anciens aussi, achetés chez des bouquinistes à Lille et à Paris, plus rarement dans d'autres villes: Les Mystères de Paris, L'Histoire universelle de Bossuet, le Traité sur la musique de Rousseau dans l'édition originale de 1782, les Poésies de Voltaire en cinq volumes dans une belle édition de 1820 ou 1823, le Roland furieux et Le Moyen de Parvenir dans de minuscules éditions du XIXe, etc., les livres achetés par mon père en Grande-Bretagne dans les années soixante (surtout le Byron de 1836 à la couverture dorée et aux estampes gracieuses - il y a cette estampe, dans les premières pages, un paysage massacré par ma mère, qui avait tracé des lignes au feutre noir pour le reproduire d'une main plus habile - mais je n'ai jamais vu le résultat - et nous n'en avons jamais parlé, elle et moi - c'est mon père qui raconte cette anecdote sur un ton amusé, pour montrer à quel point ma mère n'était pas dans le respect des choses rares et précieuses). Il y aura aussi une place pour les livres d'Yves-Noël, pour ces livres à écrire, ou plutôt à rêver: La Fureur en attendant, Gravir la route, Flandres innommables, Le Bavard mauve, Vierges falaises… Je vérifiais tout à l'heure l'exactitude du titre de Robbe-Grillet... C'est Gradiva qui vous appelle était devenu En attendant Gravida, dans ma note du 28 décembre, contamination de Beckett, puisque je citais aussi L'Innommable. J'ai corrigé.

(Comment aligner les livres dans les rayonnages d'une bibliothèque, le choix des des territoires, les affinités, et les effets de contamination finalement (voisinages provoqués, juxtapositions forcées, rapprochements calculés ou inconscients - proximités et approximations): les Dialogues de Sénèque, L'Espace littéraire, Ca le désordre, Parking, De l'Amour, Tombeau pour cinq cent mille soldats, Les Chiens, Le Corps des anges, Fleurs de tempête, Immense existence, Ecrasez-le, les Elégies de Tibulle, Vie et mort de Pier Paolo Pasolini, L'Art d'aimer, L'Amant des morts, les Poèmes homosexuels de Villon, Lumières du corps, les Bucoliques de Virgile, Vies minuscules, Vivre de Guyotat, Le Réel (Traité de l'idiotie) de Rosset, Veux-tu?, Les Souffrances du jeune WertherLes Amours de Ronsard, Les Amours jaunes, Folies minuscules, les Remarques mêlées de Wittgenstein, Nadja, Dans la Solitude des champs de coton, La Généalogie de la morale, Génie divin, Le Piéton de Paris, Des Liens de Giordano Bruno, etc.)

(Exercice dispariteur et recréateur: Espace littéraire, espace du désordre / Parking de l'amour / Amours de Parking / Tombeau pour chiens et anges / Le corps des fleurs / Tempêtes élégiaques / Ecrasez Pier Paolo Pasolini / L'Art d'aimer les morts / Les Amants de Villon / Minuscules bucoliques / Veux-tu vivre dans le réel? / Les Folies du jeune Werther / Les Amours mêlées / Nadja dans la solitude d'un champ de coton / La Morale du piéton de Paris / La Généalogie du divin.)

(La première fois que j'ai visité le blog d'Yves-Noël, je me suis dit: quel grand lecteur! Une réflexion, plus tard, qui m'a marqué, quelque chose comme l'acteur cherche son texte comme l'animal sa nourriture.)

Dans le magasin, Clélie fredonne C'est l'effet papillon, ça me dit vaguement quelque chose, elle chante d'une voix claire et assurée, au moment où je cherche des planches de cent-vingt sur vingt.

A la sortie du MacDo, ses frites se répandent sur le sol. Plus tard, dans la rue, elle me demande: "Ca veut dire quoi dégâts immenses?" La question m'étonne un peu, je réponds énorme catastrophe.

A la maison (je dis à la maison de plus en plus souvent) je cherche la chanson sur Youtube, et je comprends mieux tout ça.

Je repense aussi à mon bricolage, hier soir, à partir du blog de R*.

Dernière nuit de Clélie à la maison. La prochaine chez mon père, puis je la rends à sa mère (il n'y a pas de terme satisfaisant pour désigner cette passassion).

Nouvel an à Lille chez une amie d'Estelle, Béatrice je crois, improvisation.

(Ideas about the thing)

Camille Claudel, je vois cette statue, un homme tiraillé entre deux femmes, non que je sois tiraillé entre ma mère et ma fille, mais elles sont toutes deux. Je ne me souviens pas du titre, je trouve facilement sur Google. L'Age mûr. Plus effrayant que dans mon souvenir. Et quel souvenir? La lecture d'une biographie il y a presque vingt ans, et des photographies peut-être dans des albums. Je ne pense pas avoir jamais vu cette sculpture. Finalement, à part l'idée du trio, et l'homme d'âge mûr entre deux femmes, l'une plus âgée et l'autre plus jeune, la statue est sans rapport avec les Dits qui précèdent. Ce tiraillement d'un homme entre deux femmes m'est étranger.

l_age_mur.JPG

Ce qui compte, c'est la fabrique, fabrique en lignes et couleurs pour ma mère, même si je n'ai jamais vu l'aboutissement du massacre de l'estampe dont je parle plus haut (mais des dessins et des tableaux, il y en a tant d'autres), fabrique verbale et mélodique pour Clélie, et moi, entre elles deux, mûr sans doute pour ma propre fabrique.

(Comme Camille Claudel, ma mère a détruit, à l'âge de quinze ou seize ans, tous ses dessins. Ses parents ne pouvaient pas lui payer des cours. J'ai déchiré et jeté il y a quatre ans toutes les photos que j'avais développées, parce que je voulais me consacrer à la musique, et que le reste ne comptait plus. A Paris, mes claviers sont couverts de poussière.)

lundi, 29 décembre 2008

Aspiration. n. f.

Dicodunet donne une définition de l'aspirateur. Nous appellerons (ici, dans ce blog) aspirateur le bloggeur aspirant.

Nous souhaitons utiliser, orienter, transformer, détourner, avaler, aspirer la notion d'aspiration pour l'adapter aux possibles narratifs et interactifs de la blogosphère, notamment autofictionnelle. Notre proposition est la suivante:

ASPIRATION. n. f.

Action d'aspirer. / Tâche par laquelle un bloggeur copie-colle sur son blog tout ou partie des notes du blog d'un confrère bloggeur pour en faire ce que bon lui semble, au nom du caractère public de l'écriture bloggante. / L'aspiration se distingue ainsi de la pratique traditionnelle du commentaire par laquelle un internaute réagit à une note, en général fraîchement publiée, dans un espace prévu à cet effet, rattaché à ladite note. / Psychologiquement, l'aspiration s'explique par un besoin irraisonné de comprendre, c'est-à-dire d'englober le discours de l'autre, afin de lui apporter une réponse plus ou moins explicite qui se pare volontiers des voiles du lyrisme, du pathos, de l'humour ou de l'ironie. Cette pratique totalisante, et, disons-le, totalitaire, se veut en général médusante et volontiers castratrice, l'aspirateur voulant dans la plupart des cas avoir le dernier mot. / Le blog aspiré peut en retour aspirer le blog aspirant, en quelques clics désespérés. Ce dialogue de sourds peut même se prolonger indéfiniment comme les aller-retours exaspérants d'une balle de ping-pong. / Dans sa dimension créative, l'aspiration peut s'enrichir de pastiches, de trucages, de prolongements fantaisistes et logorrhéiques que seuls l'aspiré et les bloggeurs avertis seront à même de décoder. / En dernier lieu, l'aspiration est une pratique vaine comme est vaine toute rêverie langagière et poétique. On rapprochera ainsi l'aspiration d'autres notions telles que l'inspiration, l'exaspération, tandis que l'aspirateur et l'aspiré pourront prendre la forme du désespéré et du soupirant, etc.

Désattraction (histoire de parfum et de blog)

à Bruno

Trouvé le blog de R*, c'était effectivement très simple, il a suffi de taper le nom sous lequel il a signé un commentaire déposé sur mon blog il y a quelque temps.

Epigraphe

"Il y a une scénographie de l'attente: je l'organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre."

Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux

Préambule

Personnages:

Le narrateur (Georges* pour le bloggeur, Pierre Dupont dans l'état civil, nom-de-clavier Pierre Courcelle)

Le bloggeur (R* pour le narrateur, vraie identité non communiquée, nom-de-clavier Herald Ruy)

Le Dispariteur (Yves-Noël Genod, tout simplement)

La scène se passe sur l'espace virtuel de l'Internet, et plus précisément en ce lieu de grande liberté et de grand n'importe quoi communément appelé blogosphère où l'on peut se parler sans se parler. Il est à noter que les trois personnages exercent une activité de blogging, le bloggeur et le Dispariteur étant hébergés par le même serveur (Blogspot), et le narrateur par Hautetfort. Le lecteur, lui-même bloggeur passif (et potentiellement actif) comprendra sans doute les subtilités virtuelles de la présente note. Il n'aura aucun mal à trouver le blog du bloggeur, à moins que ce dernier, après avoir lu la présente note, ne décide de supprimer son blog, ou, comme il l'a déjà fait, de le faire migrer vers une autre uhérelle. Le lecteur peut aussi estimer que l'existence de ce blog est pure fiction. Quant au Dispariteur, il n'est sans doute plus besoin de créer un lien hypertexte, tant le lien est maintenant évident et naturel. Toutefois, le Dispariteur a récemment menacé de faire disparaître son blog. Nous le prions de n'en rien faire, sans quoi le lecteur pourrait croire que les propos qui vont suivre n'ont ni queue ni tête.

Remarque: Le narrateur a mis en caractères gras certains mots ou phrases pour guider un peu le lecteur dans cette note passablement longue, ou pour le perdre un peu plus (quoi qu'il en soit, il s'excuse de se répandre autant).

Notes du bloggeur

Noté le 7 septembre: "Je n'ai jamais aimé sa façon d'écrire. Il écrit en haute couture, en travail à façon, et il en ressort, bien plus que des actions, de confuses impressions... Pourtant je continue de le lire."

Le même jour: "Viendra le jour où nous nous lasserons de ces nouveautés hebdomadaires qui tombent dans l'oubli au même rythme qu'elles apparaissent sur tes scènes de trottoir."

Le 15 septembre:

"Des attractions-désastres...
La nuit est toujours notre terrain de prédilection.
Désattraction, désastre...
Quand elle est sombre, jusque dans les caves, plus les lumières...
Des attractions, des astres...
Tu viens? tu as vu? tu veux? encore?
Attraction des astres.
Désattraction, désastre...
J'ai embrassé le premier mais je savais que tu ne refuserais pas...
You thought I was strong enough to play the game
Falling in love again
Never wanted to...
I can't help it
Désattraction, cette fois personne ne se brûlera...
Toujours le même air mais la musique..."

Le 28 septembre: "J'ai lu la dernière aventure sans importance avec lassitude... il s'est tapé un paumé de plus pendant le week end et a senti le besoin d'en faire part... A quoi bon tout ce foutre répandu dans Paris? Il n'y a pas plus de prestige à retourner un inconnu ici que sur une aire d'autoroute comme il le faisait encore il y a peu..."

Le 16 octobre: "Je ne l'ai pas rappelé, points de suspension. Je me lasse de tout et passé le charme des retrouvailles il ne reste finalement pas grand chose à se dire, point d'interrogation."

Le 15 décembre:

"C'est drôle de se faire arrêter dans la rue.

- Excusez-moi... c'est vous qui portez cette eau de toilette qui sent si bon? C'est quoi?

- Reminiscence pour homme, euh je pense... j'ai senti mon poignet... oui c'est ça...

- Merci... et il est reparti.

J'ai pensé il est vieux mais tant pis... J'ai changé d'eau de toilette il y a quelques semaines... au moins quelqu'un à qui ça a plu..."

Le même jour: "Georges* m'a demandé ce que j'avais fait du blog... il ne le trouvait plus... J'ai répondu qu'il avait été simplement deplacé et que j'y menais une activité peu assidue... J'ai dit : tu sais il te serait simple de le retrouver, c'est assez évident... Pour l'heure il n'a pas cherché ou n'a pas été assez futé... Et j'aime à me dire que je suis à nouveau libre d'écrire comme je veux mais qu'il pourrait bien un jour retrouver ma trace..."

Le 19 décembre: "Repassé sur le blog de Georges* ce soir... il a pris le parti de faire figurer son nom... le vrai... il est fou je pense même s'il ne prend pas tant de risques vu le commun de son nom... il figure régulièrement sur les exemples de cartes de transport ou de fidélité... plus commun n'existe pas... Je me suis ennuyé la dernière fois que je l'ai vu... lui aussi je pense... plus grand chose à se dire... pas sûr de le revoir... pas sûr qu'un jour j'en aurai envie... J'ai dit à Benjamin : tu sais un jour on se rend compte qu'on n'aime pas un mec mais le souvenir qu'il a laissé, et ce jour là on préfère préserver le souvenir et ne plus revoir le mec... Je lui ai aussi dit que j'aimerais l'emmener au sommet des escalators de Beaubourg... qu'on regarde Paris la nuit... Benjamin a les yeux noirs, la mâchoire carrée, les canines pointues..."

Le 26 décembre: "Mon père : elle m'a acheté la même eau de toilette que tu avais la fois dernière. Remimachin au patchouli... Moi : mais? elle te plaît? Mon père : elle plaît à ta mère..."

Le 30 décembre: "Georges* m'a envoyé un mail dans lequel il me dit qu'il a trouvé mon blog et que ça l'a amusé de constater que son parfum soit devenu le mien, et maintenant celui de mon père, parce que ce parfum, eh bien ce n'est plus du tout le sien: il n'a pas terminé son dernier flacon, parce qu'il ne le supporte plus. Il a profité de la compagnie et des avis experts d'un ami pour en acheter un autre. En fait il s'en est débarrassé vraiment par l'intermédiaire d'une collègue qui le complimentait lourdement, et qui l'a offert (le parfum) à son fils pour Noël. Jusque-là, c'était son parfum. Georges* n'a donc plus la même odeur, et qu'importe."

Commentaire du narrateur

* Par ce prénom, le bloggeur R* désigne Pierre Dupont ("le commun de son nom", dit-il a juste titre le 19 décembre, dans une tournure syntaxique chère aux Précieux). Le narrateur avait mis du temps à comprendre la raison du choix de ce prénom incongru, Georges. Il avait fallu que R* lui expliquât, un jour, que c'était le nom du restaurant du Centre Pompidou, lieu de haute culture où le narrateur, fort de son pass duo, invitait ses amis, ses amants, ses amours. Le bloggeur était donc lui-même passé par cette étape, jusqu'à très récemment (pour l'exposition sur les futuristes à Paris). Le narrateur comprit alors pourquoi ce prénom produisait en lui un écho si étrange: il se souvint (comme s'il eût été possible de l'oublier) que c'est par ce prénom que son ex-femme (communément appelée A. dans le présent blog) désignait le (très) jeune homme mystérieux pour lequel il l'avait quittée et dont il entendait maintenir l'identité secrète pour éviter de rendre le scandale plus scandaleux qu'il n'était.

De fait, le narrateur est allé au-delà de la révélation de son identité, puisqu'il a tout récemment mis en ligne un autoportrait photographique, qui par un heureux hasard n'est pas sans rapport avec le texte que le bloggeur a publié le 15 septembre. En effet, il (le bloggeur) citait quelques paroles de Falling in love again, et précisément la photographie avait été prise après une séance de maquillage précédant une représentation de Pièce montée, court dialogue de Christophe Piret dans lequel le narrateur donnait la réplique à Alex et qu'il concluait en chantant la version allemande de cette même chanson, à savoir Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt. Ladite chanson (déjà mentionnée dans le présent blog, dans une note datée du 5 octobre 2008) évoque le pouvoir d'attraction du regard, par exemple: "Doch wenn sich meine Augen, bei einem Vis-à-Vis, ganz tief in deine saugen, was sprechen dann sie?" (traduction: "Quand mes yeux, dans un face-à-face (amoureux), plongent dans les tiens, qu'expriment-ils?", mais il est clair que l'allemand a ici plus de charme). Aussi: "Männer umchwirr'n mich wie Motten um das Licht, und wenn sie verbrennen, ja dafür kann ich nicht" (traduction: "Les hommes m'encerclent comme les moustiques autour de la lumière, mais quand ils se brûlent, je n'y puis rien").

Mieux encore, le narrateur a ajouté une fonctionnalité étourdissante dans son blog, un moteur de recherche qui permet de retrouver toutes les mentions de R*, aussi bien que celles de ses amants, pour peu qu'ils vous aient confié leurs noms, ou de sa fille, ou que sais-je encore.

Le narrateur se demande comment faire comprendre au bloggeur que sa folie est minuscule, et qu'il n'y a pas de quoi en faire un plat.

Où l'on retrouve le Dispariteur

En écrivant tout ceci, le narrateur s'amuse beaucoup, vraiment beaucoup. Le Dispariteur ne s'est pas trompé en notant le retour de l'humour sur le présent blog, mais le narrateur ne retrouve pas ladite note, qui est sans doute celle que le Dispariteur a fait disparaître quelque temps après l'avoir publiée, et qu'il n'a malheureusement pu lire qu'une seule fois, et très rapidement.

Conclusion

 Comme on dit (le Dispariteur comprendra de suite), je vous embrasse.

(Et pour ach'ver de tout embrasser (hein, Yvno!), une épigraphe conclusive, matière à réflexion que je sens importante mais dont je ne parviens pas encore (il est cinq heures, etc.) à démêler tous les fils. Toujours dans Fragments d'un discours amoureux, "Aimer l'amour". Remplaçons "objet aimé" par "objet écrit/décrit", et "amour" par "écriture": "ANNULATION. Bouffée de langage au cours de laquelle le sujet en vient à annuler l'objet aimé sous le volume de l'amour lui-même: par une perversion proprement amoureuse, c'est l'amour que le sujet aime, non l'objet." Mais peut-être me fourvoyé-je, il est vraiment cinq heures, rideau.)

dimanche, 28 décembre 2008

Affirmation de soi ("Camping complet")

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"Camping complet" avec le Théâtre de Chambre, 21 et 22 novembre 2008 (création Christophe Piret)

Sur la machine à café

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Le bonhomme sans nom

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