vendredi, 09 janvier 2009

Convulsion (souvenir de)

Avec Estelle, on s'était donné rendez-vous à Oberkampf. Je sortais d'une réunion houleuse, elle de la piscine. Il faisait bien froid, même dans le restaurant familial où l'on nous servit un potage épais. Estelle fit un chèque et je lus son adresse: 7, villa de l'Astrolabe (J'ai longtemps habité à des numéros 7, chez mes parents au 7, à Valenciennes au 77, à Lille au 7, soit au total vingt-trois années).

On allait ensuite au Petit Bal Perdu où je pris un café, elle un thé. Nous gardions nos manteaux, serrés l'un contre l'autre sur une banquette chauffée. Il y avait une affiche de Gainsbourg, une guirlande aux boules lumineuses qui changeaient de couleur si doucement qu'il fallait une attention soutenue pour percevoir le passage du rouge au bleu au vert à l'orangé. Estelle connaissait la chanson qui passait, où Jane disait "Je m'appelle Jane et je t'emmerde". Je parlais du début de la semaine, les voix qui me surprenaient, visites impromptues, phrases soufflées à l'oreille. Là c'était différent, j'étais moins agité. La fatigue aussi.

On fêtait nos retrouvailles. C'était il y a un an. On se connaît depuis vingt-deux ans. On commence à vieillir ensemble.

Il y a un an, Estelle m'écrivait, sur la messagerie de Copains d'avant (puisque c'est là que nous nous sommes retrouvés):

"Tu dois être fatigué et j'espère que ça va pour le travail. Quant à moi, je ne saurais t'exprimer à quel point je suis bouleversée. Plus je découvre le réseau de signifiance que comportent ces retrouvailles, plus je suis ébranlée. Tu arrives au moment précis où je redécouvre le réel après des années de confusion, et tu réintroduis dans ma vie le rêve, les bonheurs et le mythe de l'enfance que je croyais perdus à jamais. Une inversion étrange s'opére en moi: alors que je m'arrache en hurlant des pans entiers de vie, de relations familiales déchirées pour ne pas basculer dans une folie, tu transcendes tout cela en te présentant à moi physiquement. Tu crées pour moi une relation entre le présent et le passé, entre la réalité et le rêve, au moment précis où je sors d'une confrontation avec l'absolu, échevelée, couverte de bleus et de meurtrissures, mais tenant fermement mon glaive. Tu arrives alors que je suis assise seule sur une pierre au milieu d'une forêt, en guerrière des ténèbres, dans une solitude que j'ai dû accepter et éprouver, dans une lutte que peu de gens peuvent saisir, revenante de mondes effrayants, habituée à me taire, à avancer sans relâche, tous les jours, pour la liberté et uniquement pour elle. Je n'attendais plus rien et tu me remplis de tout, de rêve, d'amour inconditionnel, de ta richesse intérieure. C'est comme si au détour d'un chemin de brousse je découvrais un château illuminé, avec des flambeaux partout et toi qui es là et qui me dis, Estelle je t'ai toujours aimée et tu l'as toujours été, tu ne dois plus en douter, le cauchemar est terminé."

Tout ce que j'avais envie d'écrire il y a un an, tous ces événements quotidiens. Et rien finalement, à cause de Breton (ne pas manipuler).

Ce soir c'est Estelle qui prenait mes mains pour les réchauffer. Les siennes étaient brûlantes. Elle me parlait de mes doigts maigres, de la sensation étrange des os.

Ce soir c'est moi qui proposais à Estelle de venir chez moi, je voulais m'allonger près d'elle, la fatigue, la sensation d'un autre corps, la douceur, quelques murmures, quelque chose comme une paix profonde.

Ce soir c'est elle qui disait non, par sagesse. Baiser dans le cou. On se verrait peut-être dimanche, la cave, les habits à trier, le froid qui couperait les corps. On verrait.

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