lundi, 26 janvier 2009
Le voile de pudeur
« Sans doute y a-t-il une manière d’impudence à mettre ses pas dans ceux de trop illustres prédécesseurs. »
Lionel Bourg, Dans la présente abjection des mondes
Ce soir, chacun chez soi, nous écrivons. L'enclave d'écriture. Yves-Noël dans son lit je suppose, moi assis sur une chaise. Nous écrivons sur nos blogs, nous nous envoyons des mails, je me vois dans ce qu'il raconte, moi et comme un autre moi, quelqu'un qui s'appellerait Pierre.
Normalement
A l'angle de la rue des Ardennes et de l'avenue Jean Jaurès, un mec me demandait du feu, puis se postait un peu plus loin, apparemment occupé à composer un sms. Yves-Noël portait sa veste rouge aux boutons dorés, il allait disparaître dans la station de métro, et moi repartir en sens inverse. On attendait un peu, Yves-Noël bougeait beaucoup, observait le mec de l'autre côté de la rue des Ardennes, me disait "c'est incroyable ça, il est là, il t'attend, tu vas repartir avec lui".
(Hier soir nous nous fîmes tirer le portrait, première photographie à deux, dans le métro, ligne 7, vers une heure trente, nous revenions de chez Georges, un homme demandait à Yves-Noël s'il était chanteur, s'il pouvait le photographier, Yves-Noël se redressait, j'apparaissais dans le champ de vision, et le photographe me disait de rester comme ça, ne pas bouger, visage de trois-quarts, appuyé contre le dossier, et Yves-Noël face à l'objectif, plusieurs prises de vue, flashs, Yves-Noël tendait au photographe une carte postale à son effigie, il n'y aurait qu'à lui envoyer les photos à l'adresse indiquée, et il était possible d'aller sur son blog, et sur le mien aussi.)
(Quand nous attendions le métro il y avait trois jeunes sur le quai d'en face, l'un disait "c'est qui qui saute l'autre ce soir?" et nous évitions de les regarder. Quand nous fûmes assis dans le métro j'embrassai Yves-Noël sur la bouche, mais il me fit remarquer que les jeunes ne nous regardaient plus.)
(Chez Georges, Yves-Noël précisait: "normalement je suis hétérosexuel, mais là c'est parce que c'est Pierre".)
Théâtre d'objets
Ce matin, Yves-Noël jetait sur un fauteuil club la serviette jaune qu'il avait nouée autour de sa taille en sortant de la salle de bains, voile de pudeur, on parlait de L'Usage de la photographie de Annie Ernaux et Marc Marie, les vêtements jetés sur le sol dans le désordre amoureux du couple qui à chaque rendez-vous redécouvre la fièvre de la rencontre, natures mortes aux vêtements sur le sol, entrée, salon, chambre, carrelage, parquet, moquette.
(Les bagues d'Yves-Noël, sur le plateau en verre de la console, dans l'entrée de l'appartement.
Poète aux jambes nues.)
(Il y a aussi ce pendentif en forme de coq que me laisse Yves-Noël parce qu'il me dit qu'il me va bien, il le mettait autour de mon cou hier soir, Sylvie s'interrogeait sur le sens du mot cock en anglais. Cet après-midi, Yves-Noël me faisait lire un poème de Rimbaud que je ne connaissais pas:
"Ô saisons, ô châteaux!
Quelle âme est sans défauts?
J'ai fait la magique étude
Du bonheur, qu'aucun n'élude.
Salut à lui, chaque fois
Que chante le coq gaulois.
Ah! je n'aurai plus d'envie:
Il s'est chargé de ma vie.
Ce charme a pris âme et corps
Et dispersé les efforts.
Ô saisons, ô châteaux!"
Ce soir, sur son blog, il parle de mon érection dans la cuisine.)
Rassembler tous les signes
(le miroitement des ressemblances)
Le poète et le fou
On lisait, on discutait, Yves-Noël prenait des notes, "entre deux draps", comme dans un poème de Madame Déshoulières, je montrais mon mémoire de maîtrise à Yves-Noël, il feuilletait, s’arrêtait sur un titre, "La plaine uniforme des mots et des choses", me demandait d’expliquer, je ne savais plus, c’était loin, référence à Michel Foucault, mais je n’arrivais pas à formuler, frustration, souvenir d’avoir su très exactement ce que cela signifiait, mais incapacité à dire, maintenant. Alors ce soir je rouvre Les Mots et les Choses, à la recherche de la "plaine uniforme", je lis les passages soulignés au stylo, Foucault parle de Don Quichotte: "son aventure sera un déchiffrement du monde : un parcours minutieux pour déchiffrer sur toute la surface de la terre les figures qui montrent que les livres disent vrai".
Je lisais des extraits du Traité du sublime de Boileau parce que je voulais retrouver le passage où il emploie le mot sublimité. Entre deux draps nous comprenions Boileau qui écrit qu’"il en est de même des discours que des corps, qui doivent ordinairement leur principale excellence à l’assemblage et à la juste proportion de leurs membres: de sorte même qu’encore qu’un membre séparé de l’autre n’ait rien en soi de remarquable, tous ensemble ne laissent pas de faire un corps parfait".
(Quand Yves-Noël est touché, il dit "c’est beau". Quand les livres disent vrai.)
"Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres preuves que le miroitement des ressemblances. Tout son chemin est une quête aux similitudes: les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler."
Le fou: "l’homme des ressemblances sauvages", "celui qui s’est aliéné dans l’analogie", "joueur déréglé du Même et de l’Autre".
Le poète : "celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées. Sous les signes établis, et malgré eux, il entend un autre discours, plus profond, qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la ressemblance universelle des choses, leurs similitudes dispersées."
"Dans les marges d’un savoir qui sépare les êtres, les signes et les similitudes, et comme pour limiter son pouvoir, le fou assure la fonction de l’homosémantisme: il rassemble tous les signes, et les comble d’une ressemblance qui ne cesse de proliférer. Le poète assure la fonction inverse; il tient le rôle allégorique; sous le langage des signes et sous le jeu de leurs distinctions bien découpées, il se met à l’écoute de l’autre langage, celui, sans mots ni discours, de la ressemblance. Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer."
Peut-être écrire le monde
On marchait dans les couloirs de la station Stalingrad, les jambes en ciseaux, beauté de la vitesse, Yves-Noël n’avait pas pris son carnet, juste une feuille A4 pliée en quatre, un crayon à papier qui a déjà beaucoup écrit, il prenait des notes en marchant, droit dans son jean Dior amidonné et dans sa veste rouge, descendait les escaliers tout en notant des mots à la volée et en parlant. (Le plus étonnant, c’est le crayon à papier, parce que chez moi on dit crayon de bois ou crayon gris).
(C’était beau les manuscrits de Christine Angot, enfin ce ne sont pas des manuscrits, mais des impressions, quelque chose d’intouchable, interdit.)
(On feuilletait aussi Suzanne et Louise de Guibert, les longues chevelures grises, les pages manuscrites,
"et l’encre de la plume en ruisseau de parole,
les tresses démêlées, les boucles du jeunes homme
(le regard acéré d’un qui mourra bien tôt)."
Yves-Noël tournait les pages de l’album, Photographies, lisait les prénoms, reconnaissait les visages, disait que Guibert était parti avec untel sur une île, et qu’ils ne s’étaient parlé que le premier et le dernier jour, et puis l’autoportrait, Sans titre, autoportrait au sexe raide, étirement, relief des côtes, jeu de mots "os-tentation", abîme de désir entre les côtes et le bassin.
Puis on feuillettait Les Chiens, dédicace manuscrite de Christophe: "Je te file l’exemplaire défloré, à défaut d’avoir retrouvé l’autre. Sache que pour lire, oser lire cet essai philosophique, ce petit roman, voire cette nouvelle, il fallait d’abord détacher les pages une à une avec un coupe-papier, sublime métaphore du péplum (voile de pudeur), de la défloraison susnommée. Je te souhaite bonne lecture de cet ouvrage rare." Yves-Noël précisait que Duras trouvait l’ouvrage "dégoûtant".)
Fiction étrange
Je ne sais qui est ce Christophe. J'ai acheté le livre un dimanche au marché de la Place du Concert à Lille, d'occasion. Août 2006. Je me suis contenté de recopier la dédicace en tâchant d'en ôter quelques enflures, pour reprendre un terme employé par Boileau dans le Traité du sublime. Je me dis que la dédicace paraît fiction, que mes histoires sont fictions, et celles d'Yves-Noël. L'heure n'est pourtant pas au jeu de cache-cache (on se promène nus dans l'appartement, précise Yves-Noël dans son blog). L'heure est au miroitement des similitudes et au rassemblement des signes. L'heure est à l'autre langage. Tout ce qui précède devient fiction étrange. "Ce qui est auparavant n'est plus que fiction estrange", écrit Jacques Amyot. "Estrange", dans toute l'étrangeté de ce "s" incongru, des vers de Perceval qu'on lisait dans le métro, des poèmes de Madame Déshoulières chantés par Jean-Louis Murat et Isabelle Huppert, de l'analyse d'un poème de Sapho par Boileau l'Ancien.
Ce pourrait être Christophe Pellet, la similitude entre Erich von Stroheim et Les Chiens me parut si forte il ya deux ans (j'avais lu Les Chiens deux semaines avant de découvrir Erich von Stroheim). Christophe disait qu'il n'avait pas pensé à ça précisément en écrivant sa pièce, mais il avait lu Guibert, c'était en lui sans doute.
Sans doute dans mon roman, c'est Christophe qui offrira Les Chiens au narrateur, ou alors le narrateur achètera un exemplaire ayant appartenu au Christophe qu'il connaît, et la dédicace sera un signe, matière à déchiffrement du monde, outil de bouleversement des personnages en quête de sens.
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Commentaires
Mais non, ce n'est pas moi cette dédicace. Hélas! Je la trouve très belle, et je vais bien la faire mienne. Le livre est impressionnant, c'est vrai, j'étais tout jeune (16 ans) quand je l'ai lu la première fois, l'ai-je relu depuis? J'ai un doute. Je dois beaucoup à Guibert de toute façon. J'ai hâte de lire ton texte... sur papier! (voir mon commentaire précédent).
Berlin commence à me manquer, je suis prisonnier de Paris. Ce n'est pas Berlin qui me manque, mais la solitude que j'y éprouve, quand Paris est saturé de figures improbables et bien souvent dévorantes. Mais comment dire "non". Ma politesse, mon éducation, me perdront.
Je t'embrasse,
Christophe
Écrit par : Christophe | lundi, 26 janvier 2009
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