samedi, 31 janvier 2009

Aux abords du château désolé

François est revenu d'Angoulême hier après-midi, trophée en main. Je viens de numériser une dizaine de dessins récents pour les mettre en ligne sur son photoblog.

090119fd_le_dispariteur.JPG

vendredi, 30 janvier 2009

A découvert

« Très souvent, j’ai l’intuition que l’univers que ma machine et moi sommes en train de créer est plus réel que le monde extérieur. »

Hélèna Villovitch, Le Bonheur par le shopping


Non, ce n’est pas la panique, pas du tout, il n’y a pas de quoi. J’explique la situation : la semaine dernière, mercredi 21 janvier à neuf heures trente, mon téléphone portable sonne. C’est un numéro en zéro huit. Je ne sais pas exactement pourquoi, au lieu de poser mon téléphone, écran contre le plateau du bureau, comme je le fais habituellement en me disant que ce n’est vraiment pas le moment de me déranger, je décroche. C’est Madame Davignon. Je ne connais pas Madame Davignon. La voix est douce, compatissante. Je comprends mal les tenants et les aboutissants, mais il se trouve que j’ai dépassé mon découvert autorisé de trente-quatre euros et cinquante-sept centimes, j’entends "recouvrement", "procédure automatique", "fâcheux". Madame Davignon m’explique les conséquences pour les jours à venir : carte bleue annulée, interdiction d’utiliser mon chéquier, rendez-vous avec mon conseiller bancaire à Valenciennes la semaine prochaine. Bon, il reste quinze euros dans mon porte-monnaie. Ma première pensée va à mes cigarettes : comment je vais faire ? Je vais devoir poser une RTT pour me rendre au rendez-vous à la banque, et ce n’est pas le moment de lâcher du lest au travail, je croule sous les dossiers. D’accord, je n’ai pas signalé mon changement d’adresse alors que j’habite à Paris depuis plus d’un an, c’est sans doute une raison suffisante pour bénéficier de ce traitement particulier. Oui, je faxerai un justificatif de domicile dès que possible, mais là, je suis au bureau, et je dois partir dans quinze minutes au musée du Quai Branly où mon ministre va présenter ses vœux à l’ensemble de ma direction. Je précise pour le lecteur : je suis chef de section dans un obscur bureau d’une direction générale d’un ministère ; à ce titre, je me sens infiniment proche du grand poète portugais Pessoa. Enfin là, la situation me fait plutôt penser à Kafka. Disons que du moment que je traverse les petits accidents du quotidien dans la compagnie des livres, cette putain de vie est supportable.

J’obtiens de pouvoir retirer quarante euros dans une agence située à cinq minutes à pied de mon bureau, mais ma demande sera préalablement signalée par fax. J'évite de dire à mon interlocutrice, parce qu'elle me paraît bienveillante, que je trouve le procédé humiliant. Il faudra que je tienne au moins une semaine avec quarante euros en poche. Soit. Ce qui est ennuyeux, c’est que je vais devoir être radin alors que j’ai un amoureux depuis une semaine. Bon, il est très amoureux, alors il ne s’enfuit pas quand je lui parle de ma situation critique. Il m’invite même chez lui, c’est heureux. Mais il faut que je le ménage : il sort d'une relation hétérosexuelle. Ca fait au moins quinze ans qu'il vit avec des femmes. Autant dire que j'ai du pain sur la planche si je veux le garder, parce que concomitamment à toutes les preuves d'amour qu'il me manifeste, il entreprend de trouver une nouvelle femme. Ainsi, sur Facebook, il a écrit, à deux reprises, sur mon mur : "merci pour l'infini de cette nuit", et il claironne depuis quelques jours, sur son propre mur : "je cherche une femme d'un type nouveau". Evidemment certaines vont droit dans le mur, on les comprend. Il faut dire que sur la photo de son profil, où vous pouvez le voir en pleine action dans le studio d'une radio, entouré d'étonnants micros jaunes, il arbore une perruque du meilleur effet. Il faut sans doute être moi pour supporter ça.

Impossible donc de manger à l'extérieur. Trop cher. Du coup, je cuisine, je me dépasse, j’invente. Je fais une tarte au sucre fabuleuse. Des poireaux fondants. Une mixture de lentilles aux oignons et aux tomates pelées que je n’ose pas goûter et qui attend son heure dans mon congélateur.

Avec mon amoureux, on passe un week-end en amoureux, on mange peu parce qu’on fait beaucoup l’amour, et le reste du temps, on lit et on écrit. C’est indicible. Je précise : je m’appelle Paul Martin, je travaille dans un ministère, comme je l'ai déjà signalé, mais j’ai la prétention d’être écrivain. Actuellement, je me définis comme écrivain-blogueur parce que j’écris avec un certain acharnement sur le blog que vous êtes en train de lire. Je me suis trouvé un pseudonyme ravissant, Paul Curtis, à cause du nom de ma grand-mère paternelle, Courselle, qui vient du latin curtis. Mon vrai nom est bien trop commun, et je trouve amusant que Curtis, dans l'inconscient collectif perverti par la culture américaine, fasse davantage référence au cinéma hollywoodien qu'à la langue latine : je n'ai pas une agrégation de lettres pour rien. Ce qui m'amuse plus encore, c'est que Tony Curtis est le pseudonyme de Bernard Schwartz, et que Schwartz est le nom du grand-père maternel de Christine Angot, qu'elle attribue souvent à la narratrice de ses romans, en prétendant que l'auteure n'est pas la narratrice, que c'est une autre personne. Vous me suivez ? Bien, de toute façon, la chaîne de noms qui relie l'obscur Martin à la célèbre Angot, en passant par Courselle, Curtis et Schwartz, n'a sans doute d'intérêt que pour moi et mon imagination creuse. Qui plus est, Christine Angot déteste les blogs qui parlent d'elle. Tout au moins dans son dernier roman, sa narratrice, Christine Schwartz, est la cible de billets caustiques publiés sur le blog d'un journaliste dont elle est devenue la tête de turc, ce qui la met hors d'elle, au point qu'elle prend son lecteur à témoin en citant des pans entiers du blog mis en cause dans son roman. Vous me suivez toujours ? 

Quant à mon amoureux, il s’appelle Jean-Noël Godot, il est metteur en scène, comédien, danseur, performeur, et blogueur lui aussi, mais il ne s'est pas inventé de pseudonyme, et n'aime pas particulièrement Christine Angot. Ceci dit, il utilise les noms des autres avec délectation et raffinement, puisqu'il cite sans aucune retenue les noms d'amis, de comédiens ou de danseurs avec qui il travaille, ou de lecteurs de son blog qui lui envoient des mails. Quand l'occasion se présente, quand il y a assez de matière, quand c'est assez savoureux, il copie-colle des mails entiers. Rencontrer, ou ne serait-ce que croiser Jean-Noël, c'est donc s'exposer à la publicité ; lui écrire, c'est choisir d'être publié sauvagement. Par exemple, il va vous parler d'un garçon de café à qui il a demandé un deuxième café pour le draguer : "Quand je me suis levé pour lui demander un deuxième café, je l’ai regardé ostensiblement, au plus loin du fond de ses yeux que je pouvais. Il a gelé légèrement le fond de sa pupille. Ce fond de son intimité n’est pas pour moi." Dans le même billet, il vous emballe un thon en deux temps, trois mouvements : "D’autres gens se profilent dans le café. La porte s’ouvre. J’ai fait du yoga sur la plage et dans la jungle, raconte la grande bringue, belle, mais trop vulgaire pour moi, il faudrait l’enculer – et surtout lui attacher ses grands membres, l’araignée. De visage, elle est pas mal. La gifler, lui faire venir les larmes. Elle doit être sèche." Vous me croirez ou pas, je n'invente rien, c'est écrit comme ça. Alors après, si votre potentiel futur patron vous googlise et tombe là-dessus, évidemment, ça peut vous anéantir un CV. 

Jean-Noël parle souvent de son meilleur spectacle, Monsieur Villovitch, créé à l'époque où il partageait la vie de l'écrivaine Hélèna Villovitch, qui est le pseudonyme d'Hélène Villeneuve. C'est elle qu'il vient de quitter pour moi, mais je n'ai pas la prétention qu'il crée un jour un spectacle intitulé Monsieur Curtis. Si vous me suivez encore, vous avez passé le plus difficile. Pour revenir à cette activité qui nous prend beaucoup de temps, le blogging, ou blogage, je dois dire qu'elle est pour beaucoup dans notre rencontre ; d'ailleurs nous ne pouvons nous empêcher de faire des liens hypertextes d'un blog à l'autre, comme vous pouvez le constater dans la présente nouvelle. A ma grande fierté, Jean-Noël a fréquenté, dans les années quatre-vingts, des gens très intéressants comme Marguerite Duras, Claude Régy et quelques autres, et pratique la danse classique deux fois par semaine dans les mêmes cours qu’une célèbre présentatrice blonde de journal télévisé. Tout cela ne change rien à mes problèmes d’argent.

De retour au bureau, lundi, j’expose ma situation financière à un collègue à qui je confie habituellement toutes mes histoires, surtout les plus glauques. Sa situation est pire que la mienne. Alors nous noyons notre chagrin dans des gobelets de thé artificiel à trente-cinq centimes, tant qu’il nous reste des pièces jaunes.

Mardi. Il me reste un peu plus de huit euros. Mon porte-monnaie est mince : au moins il ne produit plus ce relief disgracieux au torse, sur le côté gauche, au niveau de la poche intérieure de mon manteau, acheté aux soldes d’hiver à moins quarante pour cent dans une boutique chic du Marais. Quant à la poche intérieure droite, elle est maintenant occupée par un paquet de tabac à rouler qui me fait faire des économies substantielles et jaunit l’index et le majeur de ma main gauche qui à chaque bouffée sont brûlés par la fumée que j’aspire. Il faudra donc que j’achète de l’eau de javel, qui seule pourra de temps à autre blanchir mes doigts.

Mercredi midi je consulte mes comptes sur internet : j’ai été payé, mon compte est créditeur de trois mille sept cent seize euros et vingt-deux centimes. J’appelle Madame Davignon, qui m’autorise à retirer deux-cent cinquante euros. Je vais à la banque à midi, je glisse les coupures dans la poche intérieure gauche de mon manteau, ayant laissé mon porte-monnaie presque vide au bureau : j'ai nettement l'impression de retrouver ma dignité perdue. L’après-midi, je réserve deux places au théâtre de l’Odéon. Des strapontins, moins chers. Le soir mon amoureux vient me chercher au ministère. Il porte une veste Dior noire aux bords blancs, et un jean slim noir de la même marque qui tombe négligemment dans d’énormes baskets Adidas. La grande classe. Il m’emmène au théâtre par des rues que je ne connais pas, nous courons, il fait très froid. Sur place, un de ses amis qui travaille aux relations publiques du théâtre et qui, comme me le précise Jean-Noël, est homosexuel, nous propose la loge présidentielle, qui n’est pas réservée. Au prix de strapontins, c’est un plaisir dont nous profitons joyeusement en nous embrassant goulument et en nous adonnant à des pratiques dignes d’un dernier rang de salle de cinéma.

Mais dans la nuit ça commence à déraper entre nous. Nous sortons du théâtre, les employés hissent une banderole "théâtre en grève" au sommet de la façade, nous décidons de rentrer chez nous en vélib’, pensant que les métros ne circulent déjà plus, comme à chaque veille de grève à partir de vingt heures. Jean-Noël me demande de lui prêter mon écharpe et mon manteau car sa jolie veste et sa chemise fine ne sont pas appropriées à la rigueur de la nuit glaciale. Je ne cède pas malgré ses sourires ; je lui propose bien une deuxième paire de gants qui traîne au fond de mon sac, mais il n’en veut pas, à cause de ses grosses bagues qu’il lui faudrait ôter et qu’il préfère, par élégance, faire briller à la lumière des éclairages urbains. Nous nous séparons un peu après la gare de l’Est, je dois le rejoindre dans la nuit, après être repassé chez moi : il faut que je me change pour le lendemain, et surtout que je prépare mon vélo pliant, qui me dépanne les jours de grève. Ce n’est pas une mince affaire que d’extraire mon petit vélo du local à vélos, véritable bric-à-brac où sont accumulés, dans une espèce de nœud inextricable, vélos, poussettes et trottinettes. En empilant quelques vélos au fond du local, je parviens à dégager le mien, et comme je m’en doutais, je constate que les pneus sont presque à plat. Je les regonfle, il me faut aussi redresser certaines pièces métalliques qui ont souffert de la maltraitance de voisins peu soigneux qui l’ont sans doute bousculé sans remords afin de dégager de la place pour leur propre monture. Je me douche, m’habille, fume une cigarette, puis m’apprête à partir. J’envoie un sms à Jean-Noël, qui commence à s’impatienter. Mais au moment de partir, je ne trouve pas la clé de l’antivol qui bloque la roue arrière de mon vélo. Je fouille dans les boîtes à chaussures où j’ai l’habitude de stocker tout ce que dont je n’ai pas besoin dans l’immédiat mais je ne trouve pas. Je me rends à l’évidence : je ne pourrai pas utiliser mon vélo, que je porte, puisqu’il ne peut pas rouler, jusqu’au milieu de ma chambre. On dirait un ready-made.

Il me reste le vélib’. Dépité, j’appelle Jean-Noël, qui m’indique la station de vélib’ la plus proche de chez lui. A une heure je suis posté devant sa porte d’entrée, après avoir monté six étages à pied. Il me reçoit dans une magnifique robe de chambre, je lui raconte mes déboires en détail.

Lui : Mais tu n’as qu’à faire grève demain !
Moi : Mais je ne peux pas, qu’est-ce que tu crois ? Le problème, c’est que je ne trouverai sans doute pas de vélo demain matin, ils seront tous déjà pris, et je devrai aller au travail à pied.
Lui : Oh, ça te prendra trois quarts d’heure tout au plus.

Puis on parle plus légèrement : il me raconte ses spectacles, des comédiens qui font les cent pas sur un plateau, nus, hissés sur des talons aiguilles. Je ne sais plus comment, mais la conversation dérive.

Lui : Les asiatiques et leurs petites bites…
Moi : Ah, ça me fait penser à ce Chinois qui voulait me donner la fessée et qui a saisi le premier livre qui lui est tombé sous la main à côté de mon lit pour retarder son éjaculation : il s’est concentré sur les Vies minuscules de Pierre Michon, qu’il lisait à voix haute ! Bon, les asiatiques… Mais tu sais, certains blacks… C’est pas toujours ce qu’on croit.
Lui : Ah bon ? C’est un mythe qui s’effondre.
J’explique comment j’ai plaqué contre un mur un petit black aux attributs modestes.
Moi : En revanche, j’ai rencontré la plus grosse bite de Paris, un prof de maths blanc comme un cachet d’aspirine, et à mon grand étonnement, elle est rentrée sans problème !
Lui : Mais tu me dégoûtes ! C’est même pas sur ton blog ça ?
Moi : Qu’est-ce que tu crois, je ne raconte pas tout. Et en plus le monsieur me portait tout en me donnant des coups de reins.
Lui : Tu me dégoûtes avec tes saloperies.

Le lendemain je sors des draps discrètement et quitte l’appartement sans un mot. Je ne suis pas dupe, je me doute que Jean-Noël fait semblant de dormir. Bizarrement, je trouve un vélib’. Je longe la ligne 2 dans sa partie aérienne, et je me fais doubler par un métro. Il y a donc des métros ? J’arrive essoufflé au bureau, tous mes collègues sont déjà là et ne comprennent pas pourquoi je suis venu en vélo : il n’y a quasiment aucune perturbation dans les transports en commun. J’ai une pensée pour mon vélo pliant dans ma chambre.

Vendredi je suis à Valenciennes. Jour J. Prêt pour le rendez-vous avec mon conseiller bancaire, le porte-monnaie gonflé de pièces jaunes faute de pouvoir utiliser ma carte bleue et mon chéquier. Je me poudre suffisamment pour faire parler les curieux, je mets mes lunettes Hugo Boss pour me protéger du soleil, et je prends mon sac à main Stéphane Verdino pour frimer un peu plus encore. Mon conseiller est fort aimable, il me consacre une heure trente. Il envoie un courriel à Madame Davignon, je lui fais remarquer que je travaille sur le même type d’intranet que lui, ça crée une connivence. Quand Madame Davignon lui répond, il peut enfin l’appeler, car son numéro de téléphone direct apparaît dans sa signature automatique. Il précise que Monsieur Martin n’a jamais causé aucun problème, s’étonne de la procédure mise en place, et m’obtient des conditions satisfaisantes : nouvelle carte bleue, augmentation de mon découvert autorisé, livret A, assurance vie.

J’aurais voulu terminer cette nouvelle en racontant comment mon conseiller m’a proposé un contrat appelé contrat de reconnaissance, mais je dirai ce qui s’est vraiment passé : en attendant qu’il me reçoive dans son bureau, j’ai recopié sur mon carnet les phrases rassurantes, étalées en lettres bleues sur un fond gris perle, qui poussent un client à aimer sa banque. Parce qu’un client reconnu est un client heureux, LCV invente le contrat de reconnaissance LCV. Reconnaissance de votre fidélité. Reconnaissance de votre différence. Reconnaissance de votre mode de vie. Reconnaissance de votre exigence. Engagement citoyen.

Je sors ému. Ma première résolution est de ne pas faire les soldes valenciennoises, qui piquent pourtant ma curiosité. La vitrine de la boutique Benetton est bien attrayante, mais la fenêtre du bureau de mon conseiller se trouve juste en face. Je précise que mon agence bancaire à déménagé il y a quelques mois, et qu’avant je ne me gênais pas pour faire chauffer ma carte bleue chez Benetton. Plus sagement, je vais au rayon art et culture de la Fnac, j’achète Le Bonheur de Denis Robert, L’Argent d’Émile Zola, La Paix d’Aristophane, Le Rire d’Henri Bergson et De l’Amour de Stendhal. Pour acquérir ces trésors inestimables, je ne débourse que vingt-sept euros et quatre-vingt-six centimes, et je parviens même à donner le compte juste. Il est à noter que si j’avais acheté L’Ennui et Le Mépris d’Alberto Moravia, La Douleur de Marguerite Duras, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman et Le Mal de ventre du professeur Jacques Roger, j’aurais payé trente-deux euros et dix-huit centimes.

Par honnêteté intellectuelle, je précise que j’ai commis un petit larcin, comme on disait à l'époque de Boileau, en empruntant la fin du paragraphe précédent à un recueil de nouvelles d'Hélèna Villovitch, Le Bonheur par le shopping, que m'a prêté Jean-Noël. C'est à la page cinquante-trois.

Avant de publier cette nouvelle sur mon blog, je consulte le blog de Jean-Noël, qui semble me parler, malgré notre différend, en des termes assez clairs : "Ma queue que tu vas fabriquer à tes désirs (je l’espère)… Comme on a le projet de faire un bout de chemin ensemble, ma queue, tu vas la fabriquer, ce n’est certes pas la même queue, déjà, que celle que j’utilisais avec Hélèna, ça non ! Mais c’est pas fini, la reformation du désir… Tu vas me la modeler, ma queue, tu vas me la sculpter… Un nouveau corps, encore… Une queue sans con (séquences), mais qui va servir, quand même, va être bien utile, je crois, quand même, pour assurer l’agrippement que tu aimes, la manière que tu aimes… Mon amour, on s’accroche. On s’approche tellement qu’on s’accroche. Il y a un naturel… Pas aller contre… Pas mépriser l’homosexualité, la tranquillité de l’homosexualité. La calme homosexualité, la liquide, la limpide homosexualité…" Il me reste à peu près cent cinquante euros pour rentrer en voiture à Paris et faire la fête avec Jean-Noël : décongeler mes lentilles, faire la grasse matinée demain, puis l’amour au milieu de mes nouveaux livres.

mercredi, 28 janvier 2009

Que faire de moi

Autopastiche aspirant

Décalage dans les horaires habituels, sensation de nouveauté froide, plaisir (légèrement dérangeant). Habitude de quitter le bureau à dix-neuf heures. Là je pars à seize heures, congé mental, quelque chose comme l'ennui de ne savoir que faire de moi. Quelque chose à traiter assez loin, parti du bureau à seize heures disais-je, à dix-sept j'en avais fini avec cette affaire éloignée. Pas l'habitude de parcourir les rues à cette heure, je me retrouvais dans une ville différente (les tons lents de la lumière sur les façades habituelles étaient d'une stérile suavité et les passants de chaque jour me croisaient dans cette ville presque d'à côté, regards d'hiver, allures fières de la rive gauche.)

A cette heure le bureau était encore ouvert, j'y retournais, les autres surpris, comment, de retour, eh oui, de retour. Là, je me trouvais libre de ne pas sentir, seul au milieu de ces gens qui m'entouraient sans, pour moi, se trouver là (spirituellement parlant).

(D'une certaine façon c'était mon foyer, l'endroit où l'on ne ressent rien.)

Je montais au sixième étage, lentement déroulant le vierge parchemin de mon cerveau, puis je faisais les cent pas sur la terrasse d'où l'on voit à main gauche les tours de Sainte-Clothilde, à main droite le clocher de Saint-Germain-des-Prés, quelques étoiles qu'on devine au ciel pollué, et point de croissant lunaire (disparu au creux des songes).

Me penchant à la gouttière monumentale, j'apercevais mon amour à la longue cape noire, qui remontant la perspective, souriait à la rectitude du quartier des ministères (je ne distinguais pas son visage, j'étais si haut, mais je savais le sourire de qui va l'amble, blonds cheveux au vent). Je m'attardais au froid du ciel, attendant que mon amour repassât en sens inverse (il devait m'emmener au théâtre, nous devions voir Hamlet, il avait réservé une loge, nous allions boire du champagne).

Projet : roman-poème

"L'art ment parce qu'il est social. Et il n'est que deux grandes formes d'art - l'une qui s'adresse à notre âme profonde, et l'autre à cette part de notre âme douée d'attention. La première est la poésie, la seconde est le roman. La première commence à mentir dans sa structure même, la seconde dans son propos. L'une entend nous donner la vérité par le moyen de lignes obéissant à des règles diverses, et qui mentent à l'essence même du langage; l'autre entend nous la donner par le biais d'une réalité dont nous savons tous qu'elle n'a jamais existé.

Faire semblant, c'est aimer. Et je ne vois jamais un joli sourire ou un regard pensif sans me demander aussitôt (et peu importe qui regarde ou sourit) quel peut être, au fond de l'âme dont le visage sourit ou regarde, le politicien qui veut nous acheter, ou la prostituée qui veut qu'on l'achète. Mais le politicien qui nous achète aime, tout au moins, le fait de nous avoir achetés; et la prostituée, si nous l'achetons, aime tout au moins le fait que nous l'ayons achetée. Nous ne pouvons nous dérober, quoi que nous en ayons, à la fraternité universelle. Nous nous aimons tous les uns les autres, et le mensonge est le baiser que nous échangeons."

Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité

Labels: pierre yves-noël hélèna renato roman je cite citation du jour

mardi, 27 janvier 2009

La possibilité d'un corps ou son délitement

A vingt heures je m'allonge, jean pull chaussettes, lumière halogène, pas de musique, je ne programme pas mon réveil. Je rouvre les yeux à quatre heures, sms d'Yves-Noël, "Arielle Dombasle m'embrasse comme toi dans Perceval", sms de Renato, "Je t'imagine en train de dormir avec Yves-Noël, moi je ne dors presque plus, la recherche d'un stage et l'accumulation des réponses négatives me fatiguent, j'ai hâte de venir chez toi et de faire les choses les plus amorales, mais j'ai peur de te déranger, et de ne plus être en mesure d'apprécier nos séjours".

WORK IN MORAL PROGRESS

Je fouille dans ma boîte de réception à la recherche d'un message envoyé à Christophe il y a deux ans, en vain. Je ne retrouve pas le texte que j'avais écrit sur Erich von Stroheim. Il me le faut pour mon roman, mais je pourrai sans doute le reconstituer: les chats de Virginie, le frottement animal, l'amour comme une opération chirurgicale. Je trouve ce que je ne cherche pas, mais qui parle de ce que j'entreprends, stade du récit informulé:

Le visage épanché,

dans l’insomnie des eaux répandu,

comme une interrogation qui

lentement s’est noyée

d’insouciance perdue

et d’irrésolution.

Il faudrait ne pas voir ces choses-là,

mais elles guettent, si proches,

puis elles déferlent en silence,

et les yeux qui se cachent en

de noirs éclats, et furieux,

ne cessent de dire, oh,

la grandeur qui pourrait, là,

inonder la trame rebelle

d’un récit informulé

qui attend, toujours, déjà,

la possibilité d’un corps

ou son délitement.

 C'est un poème que j'écrivais à partir d'une peinture de Sounya, à l'époque où nous correspondions de blog à blog.

(Hier, Yves-Noël publiait sa réponse à une lettre d'Hélèna. Il citait un roman de Sandra, que je ne connais pas: "Nous arrachons tant de nous-mêmes pour guérir plus vite qu’il ne le faut, qu’à trente ans nous sommes démunis et avons moins à offrir chaque fois que nous commençons avec quelqu’un de nouveau. Mais ne rien ressentir pour ne rien ressentir – quel gâchis ! (…) souviens-toi, notre cœur et notre corps ne nous sont donnés qu’une fois. La plupart d’entre nous ne peuvent s’empêcher de vivre comme s’ils avaient au moins deux vies à vivre, l’une étant le brouillon, l’autre, la version définitive, sans compter toutes ces autres versions entre les deux. Mais il n’y en a qu’une, et bientôt notre cœur est usé et, pour ce qui est du corps, le moment vient où personne ne le regarde, ni n’a la moindre envie de s’en approcher.")

Je pars très tôt au bureau. J'écoute Jean-Louis Murat dans le métro.

c'est la maladie d'amour
qui nous apprend à ne jurer de rien
c'est la nature de mon sang
par le sang où l'amour me tient
et je passe toutes mes nuits
en idées de bonheur
au soleil de votre vie

je ne sais dire votre monde
mon désir si je le savais
et où est votre maison
mon plaisir ça je m'en doutais

c'est la maladie d'amour
qui nous tient le corps
cette odeur de toujours

c'est le corps qu'on effleure
son silence nous fait trembler
par tous les yeux la lueur
de celle qu'on reconnaît

ou à la parade d'amour
sexe qu'il faut ajuster
sur la piste des beaux jours

c'est le maladie d'amour
qui nous tient le corps trempé
c'est la manie des toujours
qui sait si bien nous faire chanter

sur le mol lit de fleurs
on s'echange mille baisers
et le rêve dont on meurt

IMG_3888.jpg

Le fil rouge

lb_fugue1.jpg

Louise Bourgeois, Fugue (2003)

lundi, 26 janvier 2009

Le voile de pudeur

« Sans doute y a-t-il une manière d’impudence à mettre ses pas dans ceux de trop illustres prédécesseurs. »

Lionel Bourg, Dans la présente abjection des mondes

Ce soir, chacun chez soi, nous écrivons. L'enclave d'écriture. Yves-Noël dans son lit je suppose, moi assis sur une chaise. Nous écrivons sur nos blogs, nous nous envoyons des mails, je me vois dans ce qu'il raconte, moi et comme un autre moi, quelqu'un qui s'appellerait Pierre.

Normalement

A l'angle de la rue des Ardennes et de l'avenue Jean Jaurès, un mec me demandait du feu, puis se postait un peu plus loin, apparemment occupé à composer un sms. Yves-Noël portait sa veste rouge aux boutons dorés, il allait disparaître dans la station de métro, et moi repartir en sens inverse. On attendait un peu, Yves-Noël bougeait beaucoup, observait le mec de l'autre côté de la rue des Ardennes, me disait "c'est incroyable ça, il est là, il t'attend, tu vas repartir avec lui".

(Hier soir nous nous fîmes tirer le portrait, première photographie à deux, dans le métro, ligne 7, vers une heure trente, nous revenions de chez Georges, un homme demandait à Yves-Noël s'il était chanteur, s'il pouvait le photographier, Yves-Noël se redressait, j'apparaissais dans le champ de vision, et le photographe me disait de rester comme ça, ne pas bouger, visage de trois-quarts, appuyé contre le dossier, et Yves-Noël face à l'objectif, plusieurs prises de vue, flashs, Yves-Noël tendait au photographe une carte postale à son effigie, il n'y aurait qu'à lui envoyer les photos à l'adresse indiquée, et il était possible d'aller sur son blog, et sur le mien aussi.)

(Quand nous attendions le métro il y avait trois jeunes sur le quai d'en face, l'un disait "c'est qui qui saute l'autre ce soir?" et nous évitions de les regarder. Quand nous fûmes assis dans le métro j'embrassai Yves-Noël sur la bouche, mais il me fit remarquer que les jeunes ne nous regardaient plus.)

(Chez Georges, Yves-Noël précisait: "normalement je suis hétérosexuel, mais là c'est parce que c'est Pierre".)

Théâtre d'objets

Ce matin, Yves-Noël jetait sur un fauteuil club la serviette jaune qu'il avait nouée autour de sa taille en sortant de la salle de bains, voile de pudeur, on parlait de L'Usage de la photographie de Annie Ernaux et Marc Marie, les vêtements jetés sur le sol dans le désordre amoureux du couple qui à chaque rendez-vous redécouvre la fièvre de la rencontre, natures mortes aux vêtements sur le sol, entrée, salon, chambre, carrelage, parquet, moquette.

(Les bagues d'Yves-Noël, sur le plateau en verre de la console, dans l'entrée de l'appartement.

Poète aux jambes nues.)

(Il y a aussi ce pendentif en forme de coq que me laisse Yves-Noël parce qu'il me dit qu'il me va bien, il le mettait autour de mon cou hier soir, Sylvie s'interrogeait sur le sens du mot cock en anglais. Cet après-midi, Yves-Noël me faisait lire un poème de Rimbaud que je ne connaissais pas:

"Ô saisons, ô châteaux!

Quelle âme est sans défauts?

J'ai fait la magique étude

Du bonheur, qu'aucun n'élude.

Salut à lui, chaque fois

Que chante le coq gaulois.

Ah! je n'aurai plus d'envie:

Il s'est chargé de ma vie.

Ce charme a pris âme et corps

Et dispersé les efforts.

Ô saisons, ô châteaux!"

Ce soir, sur son blog, il parle de mon érection dans la cuisine.)

Rassembler tous les signes

(le miroitement des ressemblances)

Le poète et le fou

On lisait, on discutait, Yves-Noël prenait des notes, "entre deux draps", comme dans un poème de Madame Déshoulières, je montrais mon mémoire de maîtrise à Yves-Noël, il feuilletait, s’arrêtait sur un titre, "La plaine uniforme des mots et des choses", me demandait d’expliquer, je ne savais plus, c’était loin, référence à Michel Foucault, mais je n’arrivais pas à formuler, frustration, souvenir d’avoir su très exactement ce que cela signifiait, mais incapacité à dire, maintenant. Alors ce soir je rouvre Les Mots et les Choses, à la recherche de la "plaine uniforme", je lis les passages soulignés au stylo, Foucault parle de Don Quichotte: "son aventure sera un déchiffrement du monde : un parcours minutieux pour déchiffrer sur toute la surface de la terre les figures qui montrent que les livres disent vrai".

Je lisais des extraits du Traité du sublime de Boileau parce que je voulais retrouver le passage où il emploie le mot sublimité. Entre deux draps nous comprenions Boileau qui écrit qu’"il en est de même des discours que des corps, qui doivent ordinairement leur principale excellence à l’assemblage et à la juste proportion de leurs membres: de sorte même qu’encore qu’un membre séparé de l’autre n’ait rien en soi de remarquable, tous ensemble ne laissent pas de faire un corps parfait".

(Quand Yves-Noël est touché, il dit "c’est beau". Quand les livres disent vrai.)

"Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres preuves que le miroitement des ressemblances. Tout son chemin est une quête aux similitudes: les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler."

Le fou: "l’homme des ressemblances sauvages", "celui qui s’est aliéné dans l’analogie", "joueur déréglé du Même et de l’Autre".

Le poète : "celui qui, au-dessous des différences nommées et quotidiennement prévues, retrouve les parentés enfouies des choses, leurs similitudes dispersées. Sous les signes établis, et malgré eux, il entend un autre discours, plus profond, qui rappelle le temps où les mots scintillaient dans la ressemblance universelle des choses, leurs similitudes dispersées."

"Dans les marges d’un savoir qui sépare les êtres, les signes et les similitudes, et comme pour limiter son pouvoir, le fou assure la fonction de l’homosémantisme: il rassemble tous les signes, et les comble d’une ressemblance qui ne cesse de proliférer. Le poète assure la fonction inverse; il tient le rôle allégorique; sous le langage des signes et sous le jeu de leurs distinctions bien découpées, il se met à l’écoute de l’autre langage, celui, sans mots ni discours, de la ressemblance. Le poète fait venir la similitude jusqu’aux signes qui la disent, le fou charge tous les signes d’une ressemblance qui finit par les effacer."

Peut-être écrire le monde

On marchait dans les couloirs de la station Stalingrad, les jambes en ciseaux, beauté de la vitesse, Yves-Noël n’avait pas pris son carnet, juste une feuille A4 pliée en quatre, un crayon à papier qui a déjà beaucoup écrit, il prenait des notes en marchant, droit dans son jean Dior amidonné et dans sa veste rouge, descendait les escaliers tout en notant des mots à la volée et en parlant. (Le plus étonnant, c’est le crayon à papier, parce que chez moi on dit crayon de bois ou crayon gris).

(C’était beau les manuscrits de Christine Angot, enfin ce ne sont pas des manuscrits, mais des impressions, quelque chose d’intouchable, interdit.)

(On feuilletait aussi Suzanne et Louise de Guibert, les longues chevelures grises, les pages manuscrites,

"et l’encre de la plume en ruisseau de parole,

les tresses démêlées, les boucles du jeunes homme

(le regard acéré d’un qui mourra bien tôt)."

Yves-Noël tournait les pages de l’album, Photographies, lisait les prénoms, reconnaissait les visages, disait que Guibert était parti avec untel sur une île, et qu’ils ne s’étaient parlé que le premier et le dernier jour, et puis l’autoportrait, Sans titre, autoportrait au sexe raide, étirement, relief des côtes, jeu de mots "os-tentation", abîme de désir entre les côtes et le bassin.

Puis on feuillettait Les Chiens, dédicace manuscrite de Christophe: "Je te file l’exemplaire défloré, à défaut d’avoir retrouvé l’autre. Sache que pour lire, oser lire cet essai philosophique, ce petit roman, voire cette nouvelle, il fallait d’abord détacher les pages une à une avec un coupe-papier, sublime métaphore du péplum (voile de pudeur), de la défloraison susnommée. Je te souhaite bonne lecture de cet ouvrage rare." Yves-Noël précisait que Duras trouvait l’ouvrage "dégoûtant".)

Fiction étrange

Je ne sais qui est ce Christophe. J'ai acheté le livre un dimanche au marché de la Place du Concert à Lille, d'occasion. Août 2006. Je me suis contenté de recopier la dédicace en tâchant d'en ôter quelques enflures, pour reprendre un terme employé par Boileau dans le Traité du sublime. Je me dis que la dédicace paraît fiction, que mes histoires sont fictions, et celles d'Yves-Noël. L'heure n'est pourtant pas au jeu de cache-cache (on se promène nus dans l'appartement, précise Yves-Noël dans son blog). L'heure est au miroitement des similitudes et au rassemblement des signes. L'heure est à l'autre langage. Tout ce qui précède devient fiction étrange. "Ce qui est auparavant n'est plus que fiction estrange", écrit Jacques Amyot. "Estrange", dans toute l'étrangeté de ce "s" incongru, des vers de Perceval qu'on lisait dans le métro, des poèmes de Madame Déshoulières chantés par Jean-Louis Murat et Isabelle Huppert, de l'analyse d'un poème de Sapho par Boileau l'Ancien.

Ce pourrait être Christophe Pellet, la similitude entre Erich von Stroheim et Les Chiens me parut si forte il ya deux ans (j'avais lu Les Chiens deux semaines avant de découvrir Erich von Stroheim). Christophe disait qu'il n'avait pas pensé à ça précisément en écrivant sa pièce, mais il avait lu Guibert, c'était en lui sans doute.

Sans doute dans mon roman, c'est Christophe qui offrira Les Chiens au narrateur, ou alors le narrateur achètera un exemplaire ayant appartenu au Christophe qu'il connaît, et la dédicace sera un signe, matière à déchiffrement du monde, outil de bouleversement des personnages en quête de sens.

vendredi, 23 janvier 2009

Roman, papiers, couleurs

"Vous voyez et vous entendez des choses qui n'existent pas. vous avez des croyances erronées." On écrit ça sur les notices des boîtes de médicament. On discute à Jaurès, après avoir remonté le boulevard de la Villette. En même temps j'arrache un autocollant: "Ni patrie ni frontière / Liberté de circuler!". Je le mets dans mon sac. (C'est le même format que les petits papiers que j'ai scotchés sous mon étagère murale, format carte postale, petits papiers collectés dans l'exposition sur les futuristes à Paris au Centre Pompidou, avec des phrases tirées des manifestes, en gros caractères: "Le chef-d'oeuvre doit disparaître avec son auteur. L'immortalité en art est une infamie.", "Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle: la beauté de la vitesse.", "Nous exigeons, pour dix ans, la suppression totale du nu en peinture!", "Nous voulons chanter l'amour du danger, l'habitude de l'énergie et de la témérité.", "La luxure, c'est la recherche charnelle de l'inconnu.")

(Relire la préface de Orion aveugle.)

J'imagine la scène, Yves-Noël dans le métro, ligne 2, plongé dans mon Perceval, levant la tête, et lisant le nom de la station, lettres capitales blanches sur fond bleu (mais je ne suis jamais passé par là): Courcelles, hasard objectif, la beauté et les gouttes de sang sur la neige, la blancheur d'Yves-Noël, amour d'hiver, la lumière douce au bord de la nuit, sortir des draps pour éteindre la bougie. (Et le vent hurlant au réveil, la lumière de huit heures, le jus de fruit avant de dévaler les six étages. Plus tard, distraction, dérive des pensées. Yves-Noël était au Voltigeur ce matin, il prenait un café, longuement, il prenait des notes, ses petits carnets alignés près du lit, des années d'écriture instantanée, et moi à quelques foulées de là, dans mon bureau.)

beaute_de_la_vitesse1.JPG

"Ce que je pourrais faire, c'est reprendre toutes mes notes, une par une, les imprimer, les couper, je veux dire les découper, sectionner, y mettre des couleurs, peindre peut-être, des couleurs par thèmes, séquences, personnages, je ne sais pas, des centaines de petits papiers, puis tout réorganiser, composer, relier malgré l'éclatement. Travailler, beaucoup. Quelque chose qui mêlerait les rideaux de papier d'Yves-Noël, les petits papiers futuristes, et la technique de Claude Simon pour la composition de La Route de Flandres. Qu'en penses-tu?"

jeudi, 22 janvier 2009

Yves-Noël dit que je suis distrait car je confonds les ananas et les pommes de terre

Eternal link

Me-lis-tu

Yves-Noël met souvent un lien externe de son blog vers mon blog. Quand je pointe mon curseur sur le titre d'une note dans son blog, je lis "external link". Là, c'est un lapsus, faute de frappe, touche du x pas enfoncée, juste effleurée (je tape vite). Lapsus informatique, non, lapsus des doigts, lapsus digital, lapsus tactile.

Tropisme informatique et amoureux

Plus précisément. Je rédige la note, je crée le lien hypertexte vers le blog d'Yves-Noël. Je vérifie ensuite que ça fonctionne sur mon blog, et en pointant le curseur sur ledit lien, une fenêtre minuscule me propose une traduction formulée comme suit: "eternal:éternel". Je me dis alors que le correcteur automatique se trompe avec beaucoup de poésie, me proposant "eternal" là où j'ai écrit "external". Je reviens sur mon rectangle d'écriture Hautetfort, ma page blanche, prêt à déverser une phrase lyrique sur la poésie informatique, la rêverie numérique, etc., et puis je me rends compte que j'ai vraiment écrit "eternal", que l'outil informatique n'a fait que me proposer une traduction de ce que j'ai écrit. Ce n'est rien, la poésie est là quand même, et le lien.

(Sans doute je suis bien distrait en ce moment.)

Les Complaintes du paysan parvenu

Me-lis-tu

Je reçois un sms. "Pourrais tu me faire rapidement une liste de cinq livres totalement différents mais qui sont de véritables oeuvres, des oeuvres différentes par le genre, l'époque, le sujet. essai, roman, oeuvres originales, 16e, 20e, 19e, de l'homosexualité, de l'esthétique, de l'ordre, du désordre... qu'importe. des oeuvres différentes en tout point. par mail si tu préfères, avec une note personnelle. si tu peux, envoie moi un message. si tu peux, dis moi quand je recevrai ce mail... je n'ai pas toujours accès à internet."

Moi. "Ah mais je te fais ça ce soir avt 21h30. Bisous"

Lui. "Ah, donc je ne pourrai pas les acheter aujourd'hui. bisous."

Alors je fais un mail. Après tout c'est la pause de midi.

"12e: Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal (à cause de Breton et d'Yves-Noël)

16e: Brantôme, Les Femmes galantes (les dessous de la Cour, petits mensonges et joyeusetés)

17e: Pascal, Pensées (ou, rien à voir: La Ruelle mal assortie de Marguerite de Valois, qu'on trouve souvent dans les éditions de ses Mémoires)

18e: Marivaux, Le Paysan Parvenu (celui-là t'ira sans doute très bien)

19e: Laforgue, Les Complaintes

20e: Pessoa (ce que tu veux, poésie, ou Le Livre de l'intranquillité), ou Cioran peut-être (là aussi, ce que tu veux, les Cahiers ou les petits livres de poche pleins d'horreurs), ou Bataille (Le Bleu du ciel, oui)

21e: Riboulet, L'Amant des morts

Pas de théâtre, mais tu as lu le livre de Christophe récemment?

Tiens-moi au courant, dis-moi ce que tu achètes!

Bisous

Pierre"

Moi (sms). "Liste envoyée, par mail et sur mon blog. Biz!"

Lui (sms simultané). "Ou trouver un homo dans la minute?"

Lui. "Sur ton blog pour quoi faire?"

Moi. "Parce qu'il y a convulsion"

Lui. "*haussement d'épaules entre deux mailles*"

Moi. "?"

Lui. "."

Comme le narrateur l'a déjà expliqué en ces pages, le point, dans un sms, est un point final. Conversation close, dial achevé.

Toutes les notes