dimanche, 01 février 2009

Les noms des gens à découvert

Ecrire un livre sur rien, c'était la grande affaire de Flaubert. Sa grande entreprise dans Salambô aurait été de donner l'impression de la couleur jaune. Quant à ce que dit Darrieussecq sur l'autocontemplation dans l'écriture, chacun passe sans doute par ce stade narcissique, et y revient... Tu te souviens, quand je parlais, dans nos premiers échanges blogosphériques, de capillarité, de contamination? C'est un peu inévitable, quand les écritures se rencontrent. Toi et moi, on ne lit pas que pour la jouissance de la lecture: on lit parce qu'on écrit, on cherche dans les livres et dans les écritures voisines (celles des amis et des amours) ce qu'ils vont pouvoir mettre à jour dans notre propre écriture. Ca a à voir avec le progrès moral, au sens baudelairien, le progrès de l'art donc. Sans prétention démesurée, chacun à son niveau (Baudelaire s'intéressait à certains poetae minores). La grande affaire, comme tu me l'as confirmé, c'est de rassembler. Ca c'est du travail, de la patience, beaucoup de doutes avant d'y arriver peut-être. J'ai compris hier soir, après ton départ, l'horreur de la fin de ma nouvelle A découvert. Tu en avais parlé sans m'expliquer, et je pressentais la chose sans bien la saisir. En relisant, je vois: je cite Hélèna, j'indique son nom, et je conclus en te citant, toi, qui parle de notre relation, en des termes... Mais il faut que j'aille jusqu'au bout, donc je reprends le paragraphe où je fais les présentations (Paul Martin, Jean-Noël Godot), et je n'ai pas encore terminé. En faisant tout ça, je pense souvent à ce petit roman d'Hélèna où sa narratrice écrit des nouvelles et parle de leur difficile agencement (les nouvelles sont comme des châteaux de cartes, j'aime bien cette image-là en ce moment, sans doute à cause du château, et de tout ce que ça évoque dans mon imaginaire chevaleresque où tu es devenu de manière évidente un héros insaisissable). Toi et moi, on ne fait pas le même type de références au réel. Sur ton blog, ça passe beaucoup par les noms des gens, tes proches ou ceux que tu croises (à la télé, sur internet, dans les livres). Tu les exposes dans ton écriture, par nature publique, puisque ton blog est accessible à tous. Tu les obliges à avancer à découvert, comme toi. Comme par ailleurs ton blog est bien référencé, je peux comprendre la réaction de LJ qui panique ou s'énerve en constatant (comme je viens de le faire), que ton blog apparaît en troisième position quand on googlise son nom. Le nom, c'est ce qu'il y a de plus intime, non? Le rapport à son propre nom. Moi j'ai moins ce problème: mon vrai nom est commun, l'association de mon prénom et de mon vrai nom fait d'abord penser, comme on me le fait souvent remarquer, à un poète mineur, ami de Baudelaire. Quant à mon nom-de-plume, on (tu) en fait ce qu'on veut. Mais, un peu comme toi, je ne peux me passer du nom des autres, la différence étant que je ne mets jamais les patronymes (sauf quand une conseillère bancaire s'appelle Madame Davignon, et que c'est trop beau et trop riche de sens pour que je ne le mentionne pas dans ma nouvelle - mais alors je change le nom de la banque...). Je fais des concessions, donc, parce que je ne connais pas le droit, et que je ne voudrais pas qu'on me reproche une utilisation illégale du nom d'autrui. A part cette petite restriction, je ne vois pas l'intérêt de changer les noms. Si les lecteurs ne comprennent pas que, par le prisme de l'écriture, tout est nécessairement transformé... Enfin tu annonces toujours la couleur: les gens que tu rencontres sont prévenus que tu écris, ils te voient prendre des notes sur un petit carnet, tu parles de ton blog spontanément... Je pense à Jean-Luc Lagarce, qui écrivait sur des cahiers, mais dont le journal a été publié dix ans après sa mort. Nous vivons une autre époque, celle des chevaliers-poètes-blogueurs. Allez, laissons Ovide à ses gémissements, et je vois que tu viens de publier une note sur ta rencontre avec Clélie, je vais lire ça...

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