lundi, 23 février 2009
En attendant Genod (à la fenêtre) / légendes
Il fait nuit. Très sombre est la nuit. Dans une maison à une grande distance brille la lumière d'une fenêtre. Je la vois, et je me sens humain des pieds à la tête. Il est curieux que toute la vie de l'individu qui habite là, et dont j'ignore l'identité, ne m'attire que par cette lumière vue de loin. Sans nul doute sa vie est réelle, il a un visage, des gestes, une famille et un métier.
Mais maintenant seule m'importe la lumière de sa fenêtre. Bien que la lumière soit là parce qu'il l'a allumée, la lumière est pour moi une réalité immédiate. Je ne vais jamais au-delà de la réalité immédiate. Au-delà de la réalité immédiate il n'y a rien. Si moi, de l'endroit où je suis, je ne vois que cette lumière, par rapport à la distance où je me tiens il n'est que cette lumière. L'homme et sa famille sont réels de l'autre côté de la fenêtre. Et je me trouve de ce côté-ci, à une grande distance. La lumière s'est éteinte. Que m'importe que l'homme continue à exister?
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par-delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous: "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis?
Baudelaire, Le Spleen de Paris, "Les fenêtres"


Commentaires
La publicité de ta page, pour moi, est en espagnol. Elle m'aiderait à mieux connaitre mon futur.
Je préfère faire mon commentaire sur cette article, parce qu'après le courrier de ton père je voulais ajouter quelque chose, mais quoi ?
Écrit par : Lucien | mardi, 24 février 2009
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