dimanche, 15 mars 2009

Sonatine (les leçons de piano)

(2005)

[…]

Le masque est tombé. Je suis resté figé comme un imbécile devant mon clavier, perdu dans la contemplation du reflet des touches sur la surface noire laquée du piano. Je me suis comporté comme un débutant, mes doigts ont soudain arrêté de courir sur le clavier, brusquement, sans raison apparente… sans doute un problème technique : le pouce qui s’est coincé, qui n’a pas voulu glisser correctement sous l’index. Et moi, assis, bouche bée, regardant le clavier, cherchant désespérément à placer à nouveau mes doigts mais n’y parvenant pas. Cela aurait pu durer des heures. Je n’aurais pas été capable de saluer, comme on doit le faire par respect pour le jury, je n’y aurais pas pensé, et puis ç’aurait été ridicule. Je suis resté assis, immobile, médusé que ce soit arrivé à moi. Car ça n’aurait jamais dû m’arriver, ça ne pouvait pas m’arriver, pas à moi. Et c’est peut-être ça qui m’a le plus paralysé : en un instant, j’étais devenu comme l’un de ces élèves, l’un de ces musiciens de seconde zone, qui escamotent allègrement Chopin ou Debussy. Un petit élève d’une école de musique de province. Quelle honte, quelle honte ! Mon amour-propre en a pris un coup : je devenais comparable aux autres, sur le même plan, dans la même catégorie, celle des interprètes qu’on écoute poliment pour leur faire plaisir — en faisant semblant de ne pas être choqué quand parfois la médiocrité s’immisce au détour d’une phrase, dans une articulation trop raide, dans un toucher trop sec, dans une fausse note scandaleuse que l’on feint d’avoir à peine remarquée — et que l’on n’oublie pas de complimenter à la fin du morceau : "Félicitations, c’était vraiment bien joué. On sent qu’il y a du travail." C’est bien cela : à défaut de talent, il y a du travail.

Mon professeur était arrivé à l’école de musique en cours d’année, en décembre, prenant la place d’une jeune professeur qui avait obtenu une place plus intéressante à Lille, où elle habitait. Marion — c’est ainsi qu’elle se prénomme — m’avait demandé, le jour de la prise de contact, si je venais pour inscrire mon enfant. "Non, avais-je répondu, c’est pour moi". Il me semblait que je la connaissais, mais je m’étais bien gardé de le lui dire, craignant qu’elle s’imagine que je la draguais. Plus tard, au premier cours, elle m’avait reconnu à son tour : nous avions suivi ensemble des U.V. à la fac de lettres. Elle avait échoué deux fois au Capes et s’était tournée ensuite vers la musicologie, se remettant par la même occasion au piano, qu’elle avait quelque peu délaissé. Marion était rousse, très mince, légèrement voûtée, portait de petites lunettes, avait une voix douce et des intonations rappelant les phrases enregistrées dans les jeux pour bébés, et, bizarrement, préférait continuer de me vouvoyer. Elle m’avait fait travailler une toccata de Poulenc, celle-là même que j’avais préparée pour l’examen auquel je ne m’étais pas présenté l’année de mon bac. Après presque dix ans, c’était pour moi une façon de renouer avec une pratique rigoureuse de la musique, en reprenant exactement au point où je m’étais arrêté : ce morceau que j’avais lâchement abandonné, je pouvais à nouveau le travailler sérieusement, le pousser au maximum. D’ailleurs, j’étais plus mûr, plus à même de ressentir ces harmonies inattendues, ces phrases déconcertantes. Pour m’entraîner, je disposais d’un synthétiseur Yamaha ne comportant que cinq octaves, avec un toucher mou très différent de celui d’un piano, mais j’avais vite trouvé une solution : il y avait au lycée un bon piano droit que je pouvais utiliser régulièrement, et parfois un piano à queue qui était loué à l’occasion des auditions de l’école de musique quand il fallait accompagner un violon ou une clarinette. Je n’avais jamais assisté à ces mardis de la musique, mais j’y avais joué une fois, en février, pour l’audition de la classe de piano.

J’ai coupé tout contact avec mon professeur de piano après son anniversaire, en juillet 2002 je crois. Il m’avait invité chez lui, à Paris, mais je n’étais pas venu et je l’avais prévenu le jour même.

Il y avait eu une gêne, de son côté comme du mien. Je crois qu’il comptait beaucoup sur ma présence, qu’il espérait me faire entrer dans son univers. Il avait gardé son appartement à Paris, mais il ne s’y rendait qu’une ou deux fois par semaine. Je ne savais rien de sa vie là-bas — il évoquait parfois des amies quand il me racontait des anecdotes que je faisais semblant d’écouter. Le reste du temps, à cause de son travail qui l’obligeait à passer de longues heures en voiture entre les petites villes insignifiantes dans lesquelles il enseignait, il dormait chez ses parents, à Anzin. C’est là qu’il avait grandi, puis il avait étudié au conservatoire de Douai, avait enseigné dans la banlieue parisienne — souvenirs douloureux dont il m’avait parlé un mercredi matin, entre deux gammes : il garait sa voiture à quelques centaines de mètres d’un collège qui ressemblait à une prison, se faisait insulter par des basanés, frôlait les murs la peur au ventre… Il était vite tombé gravement malade, avait même été sur le point de mourir, et avait quitté l’Éducation Nationale avec joie — pour retrouver finalement ses vieux parents. Il m’avait parlé de son père, qui avait écrit des poèmes dans son jeune âge et qui avait même été édité, et cette année-là, ils avaient été invités au vernissage d’une exposition qui présentait les œuvres d’écrivains de la région. Il avait cependant été offusqué que le nom de son père ne soit même pas mentionné dans les discours, le privant d’une reconnaissance méritée, alors même que l’un de ses recueils avait été intégré à l’exposition. Son compte-rendu était très ironique, mais j’avais senti à quel point il était fier que son père ait été, d’une certaine façon, reconnu.

Il me parlait souvent de sa collègue professeur de chant dont il accompagnait les élèves tous les mardis, si bien que les nouvelles, le mercredi matin, étaient encore fraîches quand il me les communiquait. Toutes ces femmes caquetaient, se régalaient de sombres ragots, parlaient de régimes et d’hommes, oubliant la présence du pianiste qui ne travaillait au final que quelques minutes par cours. La professeur de chant, qu’il haïssait tout particulièrement, se plaignait constamment, avait mal au dos, n’arrivait plus à se tenir debout, traversait une période de dépression… Il l’appelait l’autre ou la folle, et faisait revivre pour moi ces pénibles séances ; et j’écoutais poliment en souriant.

Ses yeux seuls étaient intéressants, peut-être même beaux ; ses sourcils surtout étaient bien dessinés. Cette partie du visage était féminine. Le reste m’avait toujours paru quelconque, et pour tout dire repoussant.

[…]

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