mardi, 24 mars 2009

La splendeur de la mer dit-elle, radicale

L'origine du monde, une page d'un vieux numéro de Libération sur un mur, un sexe de femme et un sexe d'homme, elle parlait en verlan, Charlotte, elle disait qu'elle posait aux Beaux-Arts, écartait les jambes com ass devant les étudiants, et des poils il y en avait, l'origine du monde elle était poilue, com ass, et sur les jambes aussi. (Yves-Noël avait raconté que je ne m'épilais plus, effarement, imaginer que j'avais pu m'épiler, et même songer à une épilation définitive de la barbe.)

(On avait parlé de Rousseau aussi, Nathalie citait, "la musique adoucit les moeurs", c'était Rousseau.)

(Mes cheveux dans mon cou comme une fourrure noire.)

Yves-Noël rit en lisant L'Eté 80, il m'en lit des extraits, impressions de pluie, humidité froide jusqu'aux os, la librairie vient d'ouvrir au Channel, on lit dans un fauteuil, j'achète La Mer de Michelet, et Yves-Noël un livre sur Baudelaire.

Dans l'après-midi c'était la route de la côte, les caps, les falaises, la craie, les strates à vif et l'empilement des époques, même pas des civilisations, avant l'humanité, même pas le silence, le bruit de la mer et le vent, et loin au fond, mais affleurant à la surface rugueuse des murs de craie aux veines sombres, discours informulé et vision aveugle, pourtant, les falaises dit Michelet, "où se lit l'histoire du globe, en gigantesques registres où les siècles accumulés offrent tout ouvert le livre du temps", et l'eau qui ruisselait au bas des falaises, sources ininterrompues en cascades miniatures, pierre mouillée déliquescente, parfums d'iode et d'algues roulées, argile grise en immenses mamelles où les pieds sentent la mollesse de la terre. On voudrait prendre la musique de l'eau, toutes les sources où la terre transpire, les enregistrer en mode mineur, comme une cathédrale engloutie, immense cathédrale, dômes modelés par la pluie, ravines comme rides géantes d'un vieux corps déposé là. (Mer, "grande mère qui commença la vie", on s'interrogeait sur l'homonymie, Yves-Noël chantait le poème de Marbeuf,

"La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.")

(Puis encore dans L'Eté 80 ça parle de la mer mauvaise, la pluie et la mer, l'horizon brouillé, et les nouvelles du monde comme celles d'aujourd'hui. "La nouvelle est arrivée à travers la tempête d'un nouvel effort demandé aux Français en vue d'une année difficile qui vient, de mauvais semestres, de jours maigres et tristes de chômage accru, on ne sait plus de quel effort il s'agit, de quelle année pourquoi tout à coup différente, on ne peut plus entendre ce monsieur qui parle pour annoncer qu'il y a du nouveau et qu'il est là avec nous face à l'adversité, on ne peut plus du tout le voir ni l'entendre. Menteurs, tous." Et l'enchaînement, quelques lignes disent la pluie, le vent, le froid. "On voudrait qur tout fût de cet infini de la mer et de l'enfant qui pleure. Les mouettes sont tournées vers le large, plumage lissé par le vent fort. Restent ainsi posées sur le sable, si elles volaient contre, le vent casserait leurs ailes. Fondues à la tempête, elles guettent la désorientation de la pluie.")

Evidemment on avait parlé des réfugiés, la pièce de Veronika dans le parc en face du musée, les réfugiés comprenaient les situations mais pas le texte, il y avait ce jeune réfugié afghan, j'ai déjà oublié son nom, resté en France comme le peuvent les mineurs, maintenant étudiant sans horaires, Julien aussi, les pieds dans la mer pour désaouler, il montrait ses fesses pour mimer la défécation, Veronika disait "quand on va là-bas on se fraie un chemin au milieu des étrons, c'est ça la première impression", une religieuse disait "réfugiés, mais réfugiés où?", pas de refuge, un camp, une église, et un jour chercher un autre endroit, distribution de nourriture, sous-vêtements tous les quinze jours, disparitions.

Mais on n'avait que des mots, on parlait, on ne voyait pas, on était sur la route, sur les plages, au pied des falaises, se prenant en photo, se prenant par la main puis s'éloignant l'un de l'autre comme pour mesurer l'espace d'amour et d'incertitude, on avançait sur la grève et le ciel devenait gris rose dans un absolu contrejour, être là comme à la racine d'être deux, et la marée, le "pouls de la mer", et la mer si loin que le corps d'un homme semble les contours nerveux d'une mouette.

Commentaires

Quelle chouette idée Véro, Charlotte, Calais, la mer, le Channel, en amoureux. Et quelle chance !

Écrit par : Lucien | mercredi, 25 mars 2009

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Manquait plus que toi! Mais bon, ton aventure en Espagne vaut sans doute une escapade dans le grand Nord!

Écrit par : Pierre | mercredi, 25 mars 2009

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