dimanche, 31 mai 2009

Fantasia

On regardait le dvd de Fantasia, ouverture, Toccata et fugue en ré mineur, étrange version pour orchestre, dessin animé abstrait, on est happés par l’écran, on ne connaissait que la séquence de L’Apprenti sorcier. Je me demande si Yves-Noël connaît, me dis qu’il aimera. Ce soir il est à La Villette, concert en plein air. Avec Clélie, on vient de regarder la vidéo d’Yvonnick sur Youtube.

Surtout j’ai un nouveau lecteur, mon père. Je précise : il y a le personnage que j’appelle "Père" dans mon blog. "Père", avec une majuscule, et pas "mon père". "Parallélisme des formes", comme on dit au bureau, Yves-Noël compte son père parmi les lecteurs de son blog. Son père, mais pas sa mère, pense-t-il.

Cet après-midi, sur la terrasse, gâteau d’anniversaire, soleil, guitare rose, baby-foot dans le chalet au fond du jardin, on parle des prénoms, Clélie, Jean-Cosmos, Périphérique-Nord, les statistiques des prénoms, Père dit "oui, je l’ai lu sur ton blog", moi : "tu es allé loin dans la lecture".

Dixit Matthieux

"Ce qui est compliqué, ce n’est pas l’absence d’inspiration, la prétendue page blanche, mais l’absence de désir, comme si notre corps était en creux, vidé de sa prétention à aspirer l’encre autour."

Matthieux

lundi, 25 mai 2009

"Le Monde" du 25 mai 2009

Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.

Source: Le Monde

dimanche, 24 mai 2009

Bruits d'eau

Bruits d'eau, écoulement, le temps passe, canalisations comme tuyaux qui dégouttent ou les falaises lointaines, de craie rousse, verdie par endroits comme le voient mes souvenirs, quoi de plus surnaturel qu'enregistrer l'écoulement minéral, la terre nue, liquide primal sourdant à mon oreille abrutie, cap Gris-Nez, cap Blanc-Nez, je ne sais déjà plus, il y avait la transpiration sonore des falaises dans la fraîcheur du printemps, et la mer, non pas basse continue, mais choeur infini, foule des vagues, dodécaphonie des âges lointains.

(Dans le couloir de béton, clapotis diffus, liquidité par l'enceinte accrochée au mur, brique noire inexpressive, bruits d'eau canalisés en impulsions électriques, membranes de carton, les tympans vibrent mécaniquement, tout est factice mais tout serait vrai.)

samedi, 23 mai 2009

The biggest french pig ever

"He is the biggest french pig ever, I can't believe it", on se retrouvait sur le quai, Kate et Felix épiloguaient sur l'incident, et plus loin Yves-Noël, Rémi, et cette dame, cette femme, je ne sais comment dire, qui accompagnait Rémi et qui ne m'avait pas été présentée, danseuse, écrivain je crois. Plus tard, dans le métro, Yves-Noël remarquait ses chaussettes dépareillées, l'une grise, l'autre rouille, et un homme assis à côté d'elle suivait la conversation, visiblement amusé. On avait parlé des chaussures de Kate aussi, Martin Margiela, cuir clair et souple, mais impossibles à décrire.

Il y a toujours ce moment, dans la première partie, où Kate s'essuie les pieds d'un air dégoûté avant de chausser ses santiag, la culotte est tantôt rose tantôt impression léopard. Le moment où elle ramasse le soutien-gorge de Marlène et dit au public "c'est pas à moi" (rires). Et aussi: "c'est ma secrétaire, j'aimerais vous dire qu'elle est bien mais c'est pas vrai, c'est tellement dur de virer les gens en France".

Il faut dire que Felix avait un ticket de métro mais qu'il ne l'avait pas utilisé, s'était faufilé derrière Kate comme un black du neuf trois vous demande s'il peut passer avec vous, et vous sentez un corps étranger derrière vous, mais là Kate ne s'était rendu compte de rien, et le contrôleur lui était tombé dessus, Felix, il a failli passer la nuit au poste, le billet de cinquante euros qu'avait fini par tendre Kate l'avait sauvé. "If I had been alone and not drunk, I would have run away", il aurait bondi comme il le fait dans le spectacle, le contrôleur n'aurait rien pu faire.

Ce matin Yves-Noël disait qu'il faudrait encore lutter, les techniciens avaient mis des gélatines sur les Svoboda, question de sécurité, une ampoule avait éclaté mardi soir au cours de la deuxième partie, morceaux de verre répandus sur le plateau, mais avec les gélatines la lumière était moins dorée maintenant, c'était moins beau, alors il faudrait négocier.

mardi, 19 mai 2009

Le réseau Chaillot

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vendredi, 15 mai 2009

Im Abseits (crise violente mais passagère)

Le 14 mai 09 à 00:19, Pierre Courcelle a écrit :

T'inquiète pas, j'ai besoin de me mettre en retrait, de me taire, et d'écrire. Fatigue accumulée sans doute, habitude d'être seul à nouveau. J'aime le spectacle, je m'y sens bien. Il faut qu'Yvonnick fasse gaffe à ne pas dénaturer sa chanson: il a perdu la pureté du chant, la fluidité, c'est dommage. Il joue avec sa voix, fait des effets, qui seraient peut-être permis sur une chanson que le public connaît et reconnaît, mais là c'est pas le cas du tout. Du coup c'est gênant, il y a un truc qui cloche, et ça communique moins avec le public. Enfin c'est mon avis de musicien, je ne parle que du chant.

A demain!

Je t'embrasse,

Pierre

En date de : 14.5.09, le dispariteur <ledispariteur@gmail.com> a écrit :

Ah bon, bon, c'est bien, je peux t'imaginer... Depuis hier j'étais un peu "en manque", depuis qu'Erik m'a dit, après ton départ: "Tu lui roules pas un palot à Pierre?", je me suis aperçu que je t'avais embrassé comme n'importe qui et tu étais parti et puis voilà, tu n'étais plus là, plus rattrapable, je me trouvai bien faible du cerveau (ou du cœur) de ne pas pouvoir vivre un travail de théâtre et un amour à plein temps, en même temps (et pourquoi pas autre chose aussi d'ailleurs en plus) comme si la vie devait s'amenuiser... 

Mais ce soir devant la tour Eiffel, avant le spectacle, avec cette lumière d'orage, de plein été, non, je n'étais plus du tout en manque, et pas du tout loin de toi non plus...

Voilà pour moi, blabla...

Tu vas bien? 

J'ai cru voir un soupçon de mélancolie dans ton dernier texte très beau. Non? je t'aime. J'espère que je pourrai encore t'apporter quelque chose. C'est si magique.

Si jamais ta retraite est finie, vendredi? tu ne travailles pas le lendemain, tu restes à Paris? on pourrait peut-être dormir ensemble, non?

Si tu es heureux, je serai heureux.

Yours,

Yvno

(J'avais déjà dit à Yvo, mais je lui ai transmis tes mots.)

Le 14 mai 09 à 07:33, Pierre Courcelle a écrit :

Oui, comme n'importe qui, j'ai ressenti ça plusieurs fois. Quand on était l'autre jour au Kleber, écouteurs à l'oreille, portable à la main, en attendant que tu parles à la radio, Eric m'a demandé: "Ca fait quoi d'être avec une star?". J'ai répondu: "Faudrait d'abord discuter de star et de être avec". Je n'ai aucune volonté dans le domaine amoureux, je prends ce qu'on me donne, et je donne quand on me donne, mais je ne vais pas chercher l'autre, et je n'ai pas envie de rôder au théâtre. Je comprends que tu sois accaparé par le spectacle, et je n'ai pas de restriction là-dessus (j'ai lu et compris Rendez-vous). Tu me compares souvent à un chat ou à un chevreau: le chat a besoin de caresses. La mélancolie... un peu comme le "hautbois mélancolique" dans l'enregistrement de Pierre et le loup par Gérard Philippe.

Ce soir j'arriverai plus tôt.

Je suis là ce week-end, oui, et j'aimerais qu'on dorme ensemble, oui.

Je vais mettre nos mails sur mon blog. "Hystérie de la transparence", comme tu dis dans Têtu.

A ce soir, serre-moi fort.

Pierre

Entretemps, Yves-Noël poste sur son blog un billet intitulé "Pierre a disparu".

En date de : 14.5.09, le dispariteur <ledispariteur@gmail.com> a écrit :

La véritable formule de Laurent Goumarre n'est pas "l'hystérie", mais "l'ivresse de la transparence" (Danser de janvier).

YN

mercredi, 13 mai 2009

Pierre avait toujours mal quelque part

"Pierre avait toujours mal quelque part, au dos, au ventre, ou il avait sommeil, ou la migraine tout d'un coup, ou besoin d'un bain, besoin de manger, ou d'un café pour se réveiller, toujours quelque chose. Il disait qu'il se sentait fatigué, il prenait un bain, quand il en sortait il se sentait tellement épuisé qu'il s'allongeait en peignoir et sans éteindre les lumières."

Christine Angot, Rendez-vous

Pierre, caillou, objet trouvé inerte oublié

mercredi 13 mai 2009/Jean Tardieu

Complainte du verbe Être

Je serai je ne serai plus je serai ce caillou
toi tu seras moi je serai je ne serai plus
quand tu ne seras plus tu seras
ce caillou

Quand tu seras ce caillou c’est déjà
comme si tu étais n’étais plus
j’aurai perdu tu as perdu j’ai perdu
d’avance. Je suis déjà déjà
cette pierre trouée qui n’entend pas
qui ne voit pas ne bouge plus.

Bientôt hier demain tout de suite
déjà je suis j’étais je serai
cet objet trouvé inerte oublié
sous les décombres ou dans le feu ou l’herbe froide
ou dans la flaque d’eau, pierre poreuse
qui simule un murmure ou siffle et qui se tait.

Par l’eau par l’ombre et par le soleil submergé
objet sans yeux sans lèvres noir sur blanc
(l’œil mi-clos pour faire rire
ou une seule dent pour faire peur)
j’étais je serai je suis déjà
la pierre solitaire oubliée là
le mot le seul sans fin toujours le même ressassé.

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979, p. 45-46.

Contribution de Tristan Hordé

Jean Tardieu dans Poezibao :
Bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5, extrait 6, extrait 7, extrait 8

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Les souris de Chaillot

Me remettre au clavier, mais lequel? Acheté une flûte alto samedi, le prochain morceau est pour la flûte alto, je voudrais l'enregistrer, mais il me faut un bon micro, et je ne comprends rien quand les vendeurs tentent de m'expliquer comment choisir un micro. Juste compris le prix, sept cents euros, le prix des guêtres d'Yves-Noël je crois. Je voulais une flûte ténor, mais mains trop petites, je n'arrivais pas à boucher tous les trous. Acheté un pipo à Clélie. On a essayé tous les pianos du magasin.

Il y avait une petite fille hier soir à la répétition générale. Je pourrais peut-être y emmener Clélie. Elle en a envie. Elle fredonne des paroles de la chanson de Nathalie Quintane, sans les comprendre, d'une voix claire et avec beaucoup de justesse. Je lui ai demandé si elle voulait prendre des cours de piano, elle a répondu non. Ecole de musique, ça fait trop école. Son bébé sera sur le plateau tous les soirs, je lui ai dit que Marlène s'en occupait bien.

A l'entracte on peut fumer dehors, portes ouvertes sur la Tour Eiffel déjà illuminée dans un ciel pas encore crépusculaire. Ca fait penser à la photographie que j'ai prise au moment des manifestations tamoules, à ces rêveries sur le lieu, l'actualité, au moment des répétitions. Le théâtre, politique. Ce texte que j'entends encore, en contrepoint du spectacle, La plus belle vie de ma vie. J'ai dit à Felix que j'avais senti le plaisir de jouer. Les sourires étaient de vrais sourires, les regards, les voix, presque toujours.

Avant-hier je rentrais chez moi avec un bouquet de roses. Il était très tôt, j'avais passé la nuit chez Yves-Noël, je prenais le métro. C'était les roses de Kate. Elles sont dans un pot de confiture, épanouies. Une rose blanche et cinq roses roses. Elles sécheront et je les garderai comme toutes les roses depuis des années, dans la vieille jardinière en fonte.

Avant la générale, on discutait avec Sylvie: la lumière et la musique. Elle me montrait la lumière du soleil sur la façade monumentale du théâtre, disait son goût pour les lumières naturelles et artificielles, m'expliquait comment un jour elle avait eu l'idée de traduire par la lumière le trouble ressenti au moment où une cantatrice reprenait a cappella, essoufflée, un air de Didon et Enée de Purcell. Ne pas vouloir atteindre le degré de perfection de la diva, mais traduire le trouble, ce trouble-là, dans ces conditions particulières. Je parlais de ma musique, des trois morceaux à trois temps de la première partie, le nocturne, la valse, la passacaille. Et puis le final, mesure asymétrique que j'hésite encore à chiffrer, 2+5/8 ou 14/16. J'avais le projet d'écrire sur ma musique et sur ce qu'elle devient dans le spectacle, mais je ne sais pas. J'ai pris quelques notes sur le sujet, une trame, Montaigne (l'exercitation), Baudelaire (le chic, le poncif, la beauté bizarre, l'oiseau et le gouffre), les bas-fonds, le théâtre politique, et la petite histoire, la vie minuscule de Pierre Courselle (avec un "s", mon ancêtre), qui envoya un jour une pièce de théâtre à Jean Vilar, dont personne n'a la trace. Un peu comme Kate et Felix essaient de capturer les souris de Chaillot qui se cachent dans les anfractuosités des murs rugueux du Studio.

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