mardi, 09 juin 2009

Esthète aux ressources primaires

Quand l'instinct a le dernier mot, le danger de dévaler la pente de la disparition diminue. Ceux qui appartiennent à une culture décadente ne l'ont plus, le salut n'est donc plus possible. La protestation des réflexes contre la tentation du déclin suppose un fonds secret de santé et de force, que n'ont pas pu étouffer les reflets crépusculaires.

Et puis, il existe dans l'individu une avidité d'être qui désarme les appels du néant, une appétence miraculeuse pour l'existence, qui écrase la complicité dilettante sous la noblesse équivoque des crépuscules. Quelque plaisir que puisse provoquer en vous le démembrement d'une civilisation, tant que vos articulations résistent, vous demeurez un esthète aux ressources primaires, n'étant ni assez mûr (sauf en pensée) pour mourir, ni suffisamment pourri pour couler à pic, mais seulement assez fier pour ne pas vous laisser souiller par des leurres exaltants. Tant que vous n'avez pas déposé les armes, tant qu'une vaste vision ne vous a pas rongé la moelle, vous disposez de la force nécessaire pour affronter tout spectacle. Une sorte de fureur moribonde gît dans les esthètes de la décadence. Mais ils préfèrent la vue de la mort  à la mort. La question est: jusqu'où seront-ils entraînés dans le jeu fatal, jusqu'où pourront-ils résister à son attraction morbide?

Cioran, De la France (inédit, L'Herne, 2009)

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