jeudi, 08 octobre 2009
Prologue tardif
Situation du blog
Texte écrit (c'est une exception) par Pierre Dupont.
Sans commentaires.
Les corpus de la langue: le corpus scientifique, le corpus littéraire, le corpus juridique. En France les scientifiques écrivent de plus en plus en anglais, alors on s'inquiète, la langue va se perdre au rythme où les revues spécialisées et les colloques internationaux créent une langue qui ressemble à l'anglais mais qui la plupart du temps n'est l'anglais d'aucun natif. Au moins je suppose que tous les spécialistes d'un domaine particulier peuvent s'accorder sur un lexique technique précis (j'imagine cela en l'écrivant, je ne suis pas un scientifique), mais se comprennent-ils dans le liant des phrases et la finesse des arguments?
Le corpus littéraire, c'est autre chose. Du moins tout est affaire d'échelle de valeurs, de limite, de seuil en-dessous ou au-delà duquel un texte est considéré comme une tentative maladroite, impropre, importune, un ratage, ou comme un chef-d'oeuvre (même parmi les chefs-d'oeuvre il existe des gradations: chaque époque s'en mêle, qui enterre Ronsard au XVIIe siècle, le qualifiant péjorativement de gothique, l'exhume au XIXe en mélangeant outrageusement la mode troubadour, les rêveries et les approximations sur la Renaissance, et lui assure longue vie au XXe siècle dans les anthologies et les manuels scolaires. Il faut remettre cet exemple dans le contexte français, même si des Américains et des Japonais désoeuvrés développent pour notre précieux corpus une passion qui se résout en thèses et en articles complétant des bibliographies monumentales.)
L'empilement du savoir oblige tôt ou tard à opérer des discriminations. Quand j'ai écrit mon mémoire de maîtrise sur les descriptions architecturales dans les romans de la Renaissance (française), il fallait établir une bibliographie exhaustive. J'avais de la chance pour Amadis de Gaule, Palmerin d'Olive et Alector qui n'intéressaient que quelques rares érudits il y a une dizaine d'années. Par contre les romans de Rabelais suscitent depuis longtemps une abondante littérature critique que je n'ai pu ni assimiler ni lire intégralement. J'ai passé l'agrégation pour préparer une thèse, avec l'idée de devenir un spécialiste, un seixiémiste comme on dit. Je lis et je relis mes chers auteurs, et j'en découvrirai jusqu'à la fin de mes jours, mais j'ai vite renoncé à participer à l'accroissement du savoir. D'une part je ne suis pas fait pour la compétition (ou jusqu'à un certain point seulement, c'est-à-dire que mon milieu socio-culturel ne m'a pas préparé à jouer le jeu social nécessaire à la promotion dans le milieu intellectuel comme dans celui de l'entreprise ou de la politique). D'autre part ma directrice de recherche m'a encouragé à abandonner mes beaux sujets quand je lui ai parlé clairement de mon dilemme: faire de la musique (c'est-à-dire composer: c'était ma seule préoccupation il y a dix ans, avec la photographie) ou me consacrer à la recherche, c'est-à-dire à écrire sur, à écrire admirativement sur, ne faire que ça, écrire au second degré, écrire mal selon la mode universitaire (elle-même très changeante) des textes abstraits et compliqués sur d'autres textes merveilleux. Depuis, la maîtrise n'existe plus, remplacée par le master (le lexique scientifique évolue: on vient d'en parler). Je crois qu'un jour on n'obligera plus les étudiants en lettres ou en histoire à établir des bibliographies exhaustives parce que le recensement des textes critiques sera devenu impossible (ou alors ils seront disponibles sur des bases de données informatiques mais qui pourra les lire intégralement?), et qu'on fera le tri dans les corpus littéraires qui mobilisent le plus d'énergie chez les professeurs et les étudiants: ceux du XIXe et du XXe siècle. Et que diront ces textes des époques qui les ont produits?
S'émouvoir qu'un artiste comme Roman Polanski qui a ajouté au si récent et déjà si vaste corpus cinématographique quelques films dont beaucoup de gens dans de nombreux pays portent plus ou moins la mémoire soit depuis quelques jours dans une geôle suisse, regretter qu'un homme de sa qualité soit poursuivi comme un homme de rien, croire qu'il fait l'objet d'un acharnement malsain de la part d'un système judiciaire inique et d'un peuple vil qui cristalliserait ses frustrations dans une curée d'autant plus sanglante que les médias en rendent compte et l'amplifient avec la vertigineuse instantanéité des technologies actuelles, c'est être dans son temps sans doute, c'est peut-être s'engager, lutter pour un idéal en rejetant l'absurdité, certaines dérives, les erreurs inévitables générées par l'interprétation des lois. Que restera-t-il de cette affaire? Qui en parlera? Les historiens? Les ethnologues? Les critiques d'art?
Voltaire écrivit des tragédies en alexandrins comme le fit Racine avant lui et pensait qu'elles assureraient sa postérité. Seuls quelques érudits lisent maintenant les tragédies de Voltaire, et la plupart des gens ne le connaissent que par ses contes philosophiques, au premier rang desquels, Candide. La plupart des jeunes gens en France ont lu au moins un extrait (c'est-à-dire, réglementairement, vingt-cinq lignes au maximum) de Candide dans chacun des six chapitres qu'une majorité de professeurs de français mettent au programme en classe de première (l'année où l'on passe le bac français). Ils ont appris à expliquer en quoi par exemple l'incipit (c'est comme cela qu'on appelle techniquement le début d'un texte) de Candide est ironique. Ils le font très mal en général, du moins pour ce que j'ai pu observer dans plusieurs lycées du Nord de la France. Les situations de Candide sont datées, mais l'école de la République a sans doute raison d'y trouver six exemples de dénonciation violente de l'iniquité des actes et des lois des hommes. C'est un petit corpus qui forme à l'éveil des consciences par la connaissance du pouvoir de la langue.
On pourrait aussi bien se focaliser sur quelques séquences du corpus de Polanski, et parler à travers eux de l'homme Polanski. Certains commentateurs ont déjà établi un parallèle entre l'oeuvre et le destin de l'homme Polanski.
Au siècle dernier Proust avait dit qu'il fallait distinguer le moi social du moi de l'écrivain. On en tient rarement compte.
Voltaire ne défendait pas que la veuve et l'orphelin. Il était aussi un riche propriétaire qui faisait tourner son affaire.
Beaumarchais, pareil. Le monologue de Figaro, d'accord, et puis...
Evidemment, nous ne sommes plus à l'époque des Lumières, mais à celle des écrans. Les pamphlets ne circulent plus sous le manteau, on n'édite plus les textes contestataires aux Pays-Bas: les informations circulent de manière tellement rapide et avec une telle abondance que les censeurs ne peuvent prendre connaissance d'un corpus qui s'accroît sans cesse dans des proportions extravagantes. On appelle ce corpus blogosphère. C'est un corpus mouvant, parfois éphémère, voué à disparaître dans la plupart des cas. Il y a des buzz, quand un site, une page, une vidéo est consultée par un très grand nombre d'internautes, et des disparitions fulgurantes. Devant l'écran, les émotions peuvent être décuplées, et devenir néant aussi vite. C'est la même chose pour les écrans de télévision, mais je ne peux parler de la télévision car je ne la regarde plus depuis plus de trois ans.
Des informaticiens sont peut-être occupés à effectuer des relevés d'occurrences sur le corpus du réseau social Facebook: "polanski", "justice", "injustice", "mitterrand", "pédophilie", "mineure", "dégueulasse", "salaud", "pute", "sodomie", "écoeurant", "pétitions", "bien fait", etc. Je pense à cela parce que j'ai lu récemment un article sur la mesure du bonheur national brut, par un relevé d'occurrences dans les statuts des utilisateurs de Facebook.
Quelques personnes contribuant à l'accroissement du corpus blogosphérique se trouvent être des spécialistes du corpus juridique. (J'en reviens au plan annoncé dans mon premier paragraphe. Je parle toujours du contexte spécifiquement français.) Ceux-là essaient, ou font croire qu'ils essaient d'apporter leurs lumières aux internautes moyens qui essaient de leur côté de comprendre quelque chose aux sombres histoires déballées sur la place publique. Ce qui est étonnant, c'est que tant de personnes aient, veuillent avoir une opinion sur l'affaire Polanski, pour en revenir à cet exemple. Dans la plupart des cas, c'est l'affect qui motive les réactions, manichéennes (Polanski-salaud-qui-doit-rendre-des-comptes ou Polanski-victime). Et les réactions subjectives se voilent d'arguments de seconde main énoncés par des spécialistes. Ainsi n'importe qui peut justifier ses vues avec l'aide des autres, des communautés spontanées se créent, des appartenances nouvelles déterminent des positionnements politiques et éthiques. Ca peut être merveilleux (autonomie de réflexion du citoyen, jugement critique fondé sur un riche corpus) ou effrayant (manipulation généralisée, quelle que soit l'opinion).
J'appartiens à quelques groupes et sous-ensembles. Sur Facebook, j'ai supprimé tous mes groupes il y a quelques semaines. Je ne les fréquentais pas, et me contentais de recevoir passivement des informations, des actualités, des invitations. Ces appartenances n'étaient donc qu'un affichage, une mystification. Dans mon réseau d'amis sur Facebook, il y a beaucoup d'artistes: comédiens, metteurs en scène, plasticiens, écrivains, vivants ou morts (Marlene Dietrich, André Breton par exemple). Je ne les connais pas tous. Je parle et je corresponds avec des gens que je n'ai jamais vus, je suis ami avec des gens que j'ai fréquentés il y a quelques années et que je ne vois plus jamais (et avec qui parfois je n'ai aucun échange verbal), et je ne compte qu'un ami appartenant à mon réseau professionnel, parce que c'est un vrai ami.
Mais je me trompe. Ce n'est pas moi sur Facebook, mais Pierre Courcelle.
Je m'explique.
J'appartiens d'abord au groupe des personnes s'appelant Dupont, et au groupe de celles se prénommant Pierre. Ces noms sont médiocres, c'est-à-dire dans la moyenne, de même que j'ai un travail dans la moyenne, un travail administratif. Au travail, j'utilise une langue médiocre, j'écris des textes selon des codes stricts, j'applique les règles d'écriture qui sont celles de mon groupe professionnel, et c'est la conformité à ces règles, agrémentée d'une certaine souplesse d'expression, que ma hiérarchie apprécie. Tout ce que j'écris (lettres officielles, circulaires, notes de service, argumentaires, articles) fait partie d'un corpus réglementaire que le service des archives de mon administration prend en charge périodiquement, afin de délester mes armoires des textes obsolètes et des dossiers peu susceptibles d'être rouverts. D'un autre côté, j'écris beaucoup aussi sur mon blog, selon des codes que je suis le seul à déterminer. Mais là c'est Pierre Courcelle l'écrivain. Son nom est moins commun, mais je regrette que certains me disent qu'il est typiquement parisien, alors que pour moi il évoque mes racines familiales et la campagne, la roture. Par exemple, dans ses poèmes, Pierre Courcelle met une majuscule au début du premiers vers mais pas aux suivants. Dans la prose, il fait une économie de virgules et il a décidé d'abandonner le point-virgule, aussi aristocratique qu'une particule: la valeur antithétique du point-virgule est parfois rendue dans ses textes, comme on le faisait à la Renaissance, par les deux-points. Depuis quelque temps il s'interdit les métaphores dans la prose poétique. Il a son avis sur la question. Du coup, il confie l'usage des métaphores à son hétéronyme, Joachim Delorme, qui a publié un recueil fantôme, Panique poésie. Joachim Delorme a une cinquantaine d'années, une expérience de la vie et de littérature qui mériterait d'être précisée, et un nom de la Renaissance. Joachim comme le poète des Regrets, et Delorme comme l'architecte. Il touche à l'aristocratie, et pour cela Pierre Courcelle se méfie quelque peu. C'est-à-dire qu'il se méfie de lui comme de toutes les élites, mais il ne croit pas que Delorme soit un aristo pur jus. Disons qu'avec Delorme il n'y a pas de rapport hiérarchique, pas de subordination. Du respect il y a, à cause de l'âge et de l'expérience, mais pas de complaisance. On voit donc que je me répands sur internet sous des noms empruntés (à mes ancêtres roturiers, à mes nobles modèles), que mon blog, qui est mon support d'écriture privilégié au sens où la plupart du temps j'écris directement sur le mini Word de mon hébergeur HautEtFort, est devenu depuis plus d'un an et demi l'espace où se déploie mon imaginaire: tout ce que j'y dépose est récit (proses, poèmes, photographies, etc.). C'est à la fois beaucoup (empilement des notes, plusieurs centaines) et très peu de chose: oeuvre d'un inconnu sans papiers qui publie sur internet à compte d'auteur. Mon identité est certainement celle de ma carte d'identité, au sens courant et administratif du mot identité. Scientifiquement, elle est celle de mon ADN. Scientifiquement encore, elle est celle de mon imaginaire, et mon imaginaire, c'est d'abord ma langue, celle que je crée avec les mots et la syntaxe de la langue française. Ma syntaxe, et d'abord les ellipses, les bonds, les raccourcis, situations enjambées, jetées, rejetées, contre-rejetées, histoires désaxées, disloquées, puis rassemblées. Un peu comme les trois noms: Dupont, Courcelle, Delorme. La fuite dans les noms rêvés, et les langues à déplier. La fuite n'est pas conciliable avec l'appartenance à un groupe. La fuite se fait sans dieu ni psy. La fuite se passe de conviction. La fuite n'est pas indifférente. La fuite n'est pas aveugle. La fuite est poreuse. Il y a les autres, la conscience de leur présence, et le partage, quand ça se présente, quand c'est possible, quand c'est permis. La fuite est profondément solitaire. Elle n'est pas triste, elle n'est pas désespérée. Elle n'exclut pas le doute et la peur cependant. Elle est errance parce qu'elle n'a pas de but. Certaines fuites ont un but. Pas la mienne. Je ne sais pas où je vais, où elle va me mener, je ne m'attends pas à ce qu'elle ait un terme, je pense qu'elle n'aura pas de terme, hors la mort, qui sera la mort de l'homme et de sa langue. Et puis quoi? Je pense à ce que dit Depardon dans Errance: l'errance, c'est la quête du lieu acceptable. Il le répète plusieurs fois, le texte est le retransciption d'une interview, avec ses répétitions, ses maladresses, son ressassement. Les pages défilent, et les photos de l'errance dans des pays jamais nommés, des trottoirs et des ciels sur des photographies verticales. Et puis, à un moment, il parle de la quête du moi acceptable. Mon moi social est protégé, même exposé sur internet je crois, même en précisant que ce texte est écrit exceptionnellement par Pierre Dupont. J'espère que ce texte est assez clair. Au moins il l'est pour moi ce soir, en l'écrivant. Mon moi social n'est pas acceptable, du moins il ne me satisfait pas. Le moi de Pierre Courcelle me projette loin, me paraît infini (Pierre Courcelle n'emploie jamais ce terme, et Delorme ne peut le faire qu'avec ironie).
Epilogue
Je suis infiniment triste de m'être disputé avec Yves-Noël hier soir. C'était au sujet de Polanski. On s'est engueulés en public et j'en tremblais. Je regardais ailleurs, on était à une terrasse de café et je venais d'écrire les cinq sonnets trisyllabiques de Joachim Delorme. A un moment il m'a fait un clin d'oeil et j'ai compris que ce ne serait pas comme le soir où on s'est quittés en colère en s'insultant presque. Il y avait Marlène entre nous, Yves-noël parlait beaucoup, on se regardait peu. Après on a marché et parlé longtemps, puis on a dormi ensemble chez lui. On s'est couchés très tard, on s'est étreints au milieu de la nuit.
Ce soir je me suis enfui, il fallait que j'écrive ça, sur le moi social et l'autre moi, qu'on appellera comme on veut, disons le moi imaginaire, le moi de l'imaginaire, je ne sais pas. Je ne veux pas conclure sur Polanski, la confusion des moi, de ses moi, c'est assez évident.
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, blog, roman polanski
Les commentaires sont fermés.