samedi, 17 octobre 2009
A quoi bon un blog?
Congés forcés et salutaires, je dois garder Clélie cette semaine, on est chez mon père, elle ne va pas à l’école. Triangulation: Paris, Normandie, Nord. Le ciel est celui des photographies de la mare à Goriaux que j’ai retrouvées et publiées jeudi, ou c’est comme ça que je veux le voir (et les arbres, pas encore tout à fait dégarnis). En scannant ces photographies je me demande, pour reprendre les catégories de Depardon que j’ai découvertes en lisant Errance, si ce sont des windows ou des mirrors: fenêtres sur le monde ou miroirs ― me réfléchissant. J’y trouve les deux: les paysages sont fenêtres, les sols sans horizon sont miroirs. J’aime surtout la première photographie, celle où l’eau est comme un ciel, l’eau qui reflète le ciel avec comme une ligne d’horizon invraisemblable.
J’ai publié beaucoup de photographies jeudi, mais pas l’essentiel, du moins ce qui me paraît d’autant plus important que j’ignore où cela se trouve: la plupart de mes négatifs, soigneusement classés, si bien classés que, comme souvent cela m’arrive, je ne parviens pas à les retrouver. Quelques films étaient restés dans des pochettes, elles-mêmes dans des boîtes à chaussures, à la poussière du grenier: j’ai scanné des négatifs de Valenciennes, des Pyrénées (ceux-là, brûlés à la flamme du briquet après ébouillantage et piétinement), d’Auschwitz. Le reste, ce sont des scans de photographies, des formats 10/15.
Tout ça n’intéresse que moi, restes d’expositions locales, ou simples clichés de vacances (mais pour être honnête, je n’ai jamais fait de photos ni de musique ni écrit sans songer à la publicité, sans doute depuis ma première ébauche de roman à huit ans).
Pour le reste, les documents privés, j’en jette beaucoup, des lettres surtout, et je donne quelques photographies à Clélie: ses parents à deux, se souriant, se serrant. Parfois Clélie ne nous reconnaît pas: vingt ans, cheveux longs tous les deux. J’ai publié deux photographies qu’A* a prises de moi: la première dans notre studio lillois et la seconde sur un banc à Paris, nous avions vingt-et-un ans.
J’ai réécouté d’abord avec détachement et un peu de nostalgie les maquettes d’albums réalisées avec Eon entre 2002 et 2004, puis avec beaucoup d’émotion Mister Parachute Said, qui est, je crois, une chanson géniale, du moins les couplets, le break, et l’envolée surprenante à la Queen qui a toujours été plus belle dans nos têtes que sur mon douze-pistes. Ces mélodies qu’Eon créait et chantait si maladroitement, jusqu’à perdre la justesse du chant à mesure qu’il répétait, jusqu’à parfois se trouver dans l’incapacité de chanter ce qui lui était si naturel dans le premier jet, quand il débarquait chez moi le mercredi ou le vendredi après-midi, se précipitant dans le couloir dès que je lui avais ouvert la porte, et commençant à gratter : "Listen Pierre, I just got an idea, I think it’s fantastic", détachant les syllabes: fantastic, c’est le mot qu’il répétait le plus souvent en parlant de notre musique, et c’était sa façon de me motiver, c’est-à-dire de s’assurer que je continuerais de travailler avec lui, mais il y croyait sincèrement sans doute autant qu’il mesurait à certains de mes regards ou de mes silences ma propension à abandonner dès que je n’aurais plus de désir ou que j’aurais le sentiment de m’y perdre ― un jour il avait forgé l’adjectif gaytastic, aussi drôle et ridicule que j’étais refoulé, à propos de l’une des rares chansons que je chantais quand d’habitude je ne faisais que les chœurs: If I Stopped Moving, que ses amis anglais avaient selon ses dires trouvée so sexy à cause de mon accent français. Ça flattait mon narcissisme, et encore maintenant. La chanson est bonne ceci dit, je crois que je peux le dire pour en avoir composé, arrangé, débrouillé à peu près quatre-vingts en moins de deux ans qu’a duré le projet Plasticpopland.
J’ai retrouvé une photocopie de l’arbre généalogique réalisé par un oncle de mon père, l’oncle Henri, l’oncle évêque. Tous ces Dupont ont vécu à Bondues, près de Lille, du XVIIIe au XXe siècle, de Philippe, né en 1723, à Georges, le père de mon père, né en 1903, marié en 1930, mort en 1981 (je me souviens de son enterrement, et de l’avoir observé peignant un paysage à l’huile sur bois, perspective faussée d’un qui buvait trop, mais ça je l’ignorais à l’âge qui est celui de Clélie, cinq ans, c’était même plus tôt, je devais avoir quatre ans, puisque c’était pendant la dernière grossesse de ma mère, en 1979, et, calcul rapide, je n’avais même pas encore quatre ans). Tous ces Dupont sont privés de mémoire, au-delà de mon arrière grand-père Ulysse, le père de Georges et de l’oncle Henri, mort pour la France, lui, qui s’est engagé à quarante-quatre ans, laissant ses onze enfants : inconscience, bêtise, ou sacrifice pour permettre à l’aîné, Henri, qui avait dix-huit ans en 1914, de survivre et d’avoir le parcours brillant auquel on le sentait sans doute promis, celui d’un savant, historien, lettré, évêque d’une province orientale, que mon père considère, je crois, comme son père spirituel ― en quelque sorte le pendant érudit et responsable de son père alcoolique aux réactions d’enfant.
Montaigne avertit son lecteur qu’il est déraisonnable de tenter de le lire, qu’il réserve son œuvre à ses enfants: moi, je la destine autant à Clélie, qui un jour me lira, je l’espère, qu’à mon père, qui me lit régulièrement. Les autres lecteurs, je ne sais qu’en dire. Je les aime discrets et bienveillants, témoins de mes échappées quotidiennes, parce que savoir qu’on me lit entretient une espèce de devoir de continuer à écrire, et me rappelle souvent à ce devoir, m’évitant les pauses qui naturellement interrompraient mes histoires si je n’avais pas le souci du regard extérieur (ou intérieur, en repensant à la terminologie window/mirror ― Ah! Insensé qui crois que je ne suis pas toi!: citation éculée, et pourquoi pas…). Mais je préfère réfléchir avec le livre que je suis en train de lire, et en ce moment c’est Histoire de ma vie, de George Sand, qui dans les premiers chapitres évoque dans le désordre les familles de son père et de sa mère, aristocrates d’un côté, gens du peuple de l’autre, déplorant que la mémoire des seconds soit perdue dans l’oubli inhérent aux petites vies, aux vies minuscules, pour reprendre le titre révéré de Pierre Michon, espérant aussi que la démocratie naissante puisse faire enfin justice aux roturiers méritants. C’est bien un sentiment d’injustice qui lui fait écrire ces pages étonnantes, où elle critique Jean-Jacques tout en montrant à quel point elle l’affectionne, affirme péremptoirement qu’il faut dans sa vie écrire une fois pour toutes d’où l’on vient et qui l’on est et ne plus y revenir, décrit sa relation privilégiée avec les oiseaux qui la ferait passer pour folle et qui vient de son grand-père maternel (et qui me fait penser à ma mère). Laborit, que j'ai lu récemment, écrit qu’il est impossible de concevoir un monde meilleur puisqu’on ne peut l’imaginer qu’avec les représentations nécessairement limitées qui sont celles de notre époque, et c’est amusant de lire cette page où George Sand espère l’avènement des récits exemplaires de ceux qui n’avaient pas la parole avant la Révolution, quand on voit à quel point maintenant tout le monde se répand sur internet, parlant en son nom propre ou au nom d’une communauté, témoignant, donnant des conseils, échangeant, sans autre entrave qu’un respect élémentaire du droit, et sans hiérarchie des valeurs puisque seule la qualité du référencement compte, et l’événement planétaire du buzz ― ou, à moindre échelle, l’événement parisien, puisque c’est cet événement-là qui m’est le plus familier depuis quelque temps.
Ce qu’il faudrait, donc (je parle de mon hygiène personnelle), c’est ne pas faire événement, ce qui ne se résout pas pour moi à ne plus rien publier, mais qui m’oblige, pour être cohérent, et maintenir mon équilibre, à cultiver une forme d’isolement, qui m'apparaît avec d’autant plus d'acuité que je suis pour quelques jours à l’écart de Paris et de ses invitations constantes à une dispersion parfois heureuse, parfois concédée, parfois déprimante, de mon travail où je suis quotidiennement en contact avec des gens qui s’occupent d’événementiel et de communication, et du microcosme artistique où je suis encore une pièce rapportée. Je ne parle pas d’une tour d’ivoire (la terre m'intéresse plus que le ciel) mais d’une présence dans le seul espace où je sois à l’aise et parfaitement autonome, sans contrainte ni subordination, celui qui porte le nom idiot de blog.
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