samedi, 17 avril 2010

Amour imaginaire

Comme l'été de la première rupture, je recopie les pages de mon carnet dans un cybercafé. Je me suis allongé une heure sur la plage, soleil intense, vent froid, puis je me suis assis à la terrasse d'une brasserie. J'ai fait quelques photos des passants, silhouettes déformées dans un verre à pied laissé sur la table.

La rupture fut lente, d'abord, plusieurs mois, comme dans le poème de Houellebecq, "et les corps qui se désunissent", le manque, les reproches, "nos regards ne sont plus complices", puis je lui rendis ses clés puisqu'il me les réclamait, c'était avant-hier, elles étaient tachées de soupçons - dans la prairie qui verdoie, et sur la route qui poudroie, on ne verra jamais rien venir.

La fable est sombre.

J'attends le serveur, qui est déjà passé plusieurs fois sans me voir, ou trop affairé.

"The more you try to erase me..." dit la chanson, et jamais je n'entends la suite, je ne sais s'il y a menace.

C'est la forme qui me sauvera, moi, le culte de la forme, renversements d'accords, cadences suspendues, blue notes.

Dans la voiture je formulais cet aphorisme trivial: mon passé comme de la merde séchée dans les sillons d'une semelle.

Le serveur est bien joli, il m'a apporté une bière blanche.

Je te propose l'amour imaginaire!

Les galets d'Etretat me paraissent minuscules, j'en choisis cinq, je me demande si j'ai l'air d'un Parisien ici, je fais quelques autoportraits pour fixer mes cheveux tondus - puisque tu ne les serreras plus entre tes dents.

A la fin du poème: "je marche seul, qu'est-ce que je dis, la vie est rare, la vie est rare", et dans mon précieux livre: "Le seul amour qui soit vraiment humain, c'est un amour imaginaire, c'est celui après lequel on court sa vie durant, qui trouve généralement son origine dans l'être aimé, mais qui n'en aura bientôt plus ni la taille, ni la forme palpable, ni la voix, pour devenir une véritable création, une image sans réalité. Alors, il ne faut surtout pas essayer de faire coïncider cette image avec l'être qui lui a donné naissance, qui lui n'est qu'un pauvre homme ou qu'une pauvre femme, qui a fort à faire avec son inconscient."

Etretat, le 17 avril 2010.

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