jeudi, 10 juin 2010

Sans titre

Les paragraphes du texte qui suit sont placés de manière parfaitement aléatoire. Je ne suis pour rien dans l'ordre de ces vingt-neuf fragments. C'est un programme informatique qui les a distribués, tels qu'ils se présentent:

Guizot: Tu as un visage de femme, peint de la main de la nature, toi le maître et la maîtresse de ma passion; tu as le cœur tendre d'une femme, mais tu ne connais pas les inconstances auxquelles la perfidie des femmes est sujette…

Ecrire à coups de dés, semer au hasard des paroles volages, examiner, combien de fois par jour, la texture des cieux. L'inconcevable, chez nous, se dit en adjectifs, pauvres extensions de la chose qu'on ne sait plus nommer: l'absolu, l'infini, le sublime, comme si les vieilles formes souffraient de l'étroite clôture d'un suffixe: sublimité, infinité, absolution.

A la première attraction, une crise de larmes, le visage enfoui dans les bras, maintenant des hurlements, la machine de plus en plus folle, elle ralentit soudain, accélère à nouveau, je n'y peux rien, j'essaie de rassurer la petite fille, je ris aussi à cause de la vitesse, la force centrifuge, tourbillon dérisoire.

La robe pliée depuis la fin de l'hiver, je l'ai emmenée dans mon sac de voyage, motifs géométriques, figures roses et violettes, cœurs à la renverse, mais elle ne les voit pas, ne s'en rend compte qu'à l'écran de mon téléphone, se voyant loin, petit corps détaché sur la ligne d'horizon, ne comprend pas comment tout cela dessine de si gros coeurs, analyse ses poses, les bras tendus, dansant et chantant un refrain de dessin animé, courte phrase en anglais, toujours la même face à la mer, cela n'a pas de sens, le plaisir des mots qu'on ne comprend pas, "we'll push it", gestes répétés comme une transe inoffensive.

Dans la salle du petit déjeuner il y a surtout de vieilles femmes, et ma fille étrangement boit de l'eau dans un verre à pied, on lui dit qu'elle peut prendre un jus d'orange, on pense que je n'ai pas remarqué la carafe de jus d'orange, on entend des phrases qu'on n'entendra sans doute plus quand toutes ces vieilles seront mortes, comme "le ciel de Normandie est changeant".

Montégut: Tu as le visage d'une femme peint de la propre main de la nature, ô toi maître et maîtresse de ma passion; tu as le gentil cœur d'une femme, mais non sujet à la changeante inconstance comme c'est la menteuse façon des femmes…

Le camion de la sécurité routière, son gyrophare éblouissant scrute les bois artificiels, les corps tombant sur un lit de feuilles mortes, les sèves se rétractent dans leurs poches de survie, on se relève sans désir quand le danger s'est éloigné, on échange des numéros de téléphone pour jamais.

Je lis naïvement les sonnets de Shakespeare, du premier au vingtième en front de mer, le soleil de midi brûle mon cou, la serveuse s'absente longuement, la terrasse loin du café, descendre quelques marches, franchir la rue, les clients s'impatientent, une femme appelle la serveuse sur son téléphone portable, Le Drakkar, c'est le nom du café, je note sous le sonnet XVII: sonnets de la procréation.

Paraphrase: A woman's face, colored by Nature's own hand / Have you, the master/mistress of my desire; / You have a woman's gentle heart, but you are not prone / To fickle change, as is the way with women...

Un visage d'Indien tatoué sur l'épaule, chevelure idéalement enroulée autour d'un buste, deux loups hurlant dans un sens et dans l'autre, et l'avant-bras fleuri d'incompréhensibles arabesques: le père, sa femme et sa progéniture, gravés d'images frelatées.

Je reviendrai le week-end prochain, roulerai la nuit, dormirai quelques heures sur une aire d'autoroute, écouterai des émissions littéraires à la radio, reprendrai la route à l'aube, traverserai la campagne sans me souvenir des paysages si ce n'est ces nappes de brouillard et l'impression générale du matin gris.

Plutôt que de couvrir le monde et les hommes de paroles, on les découvrirait, les livres auraient le parfum de la terre fraîchement retournée, chaque phrase, un vigoureux coup de bêche, et le jardin dévasté, la promesse d'un lit ensemencé.

D'immenses poches sous les yeux, il a laissé sa fille chez lui, il précise que c'est "à dix-sept kilomètres" chez lui, Evreux, me propose de le suivre, je dis non, il a un restaurant, achète des terres, invente des chantiers, dit qu'il y a toujours du travail pour qui veut travailler.

Dans cette ville de pêcheurs, je ne vois la beauté que dans les corps juvéniles, adolescents rassemblés sur la plage samedi soir, cigarettes précieuses comptées sur les doigts, ils se déplacent en grappes, s'approchent de la mer, y tremperont bientôt les pieds, je ne peux savoir à quoi ils rêvent, s'ils rêvent devant la mer.

Shakespeare: A woman's face with Nature's own hand painted / Hast thou, the master-mistress of my passion; / A woman's gentle heart, but not acquainted / With shifting change, as is false women's fashion...

Quelques heures devant moi, je m'endors sur la plage, ne sais pas ce que j'attends, il n'y a vraiment rien à attendre, le rendez-vous fixé l'après-midi, la petite fille, toujours la même et toujours différente, la volonté de cristal quand on a six ans, la machine du corps et de l'esprit, formulation ininterrompue des rêves, guirlandes de mots, l'absolu baroque du présent.

La nuit on regarde par la fenêtre les lumières de la fête, les corps accélérés dans les centrifugeuses géantes, on imagine les cœurs palpitants, et que les chaînes se brisent, et des danseurs acrobates à la télévision construisent une pyramide humaine, une fildefériste serre les pieds comme on serre les poings, un vaste mobile, quelque chose d'organique, sur le crâne d'un homme: il retire la plus petite des branches, une brindille inaperçue, et tout s'effondre sous les applaudissements du public. Ainsi chacun devrait chercher son centre de gravité.

On voudrait nommer l'incommensurable, le chanter et le peindre, mais la langue, si belle dans la finitude de sa matière, et si pauvre le troupeau des mots: qu'espérer sinon le saisissement du coup de dés, le rêve de l'amour infini que je connais si bien et que je ne connaîtrai jamais, l'oeuvre terrestre des accouplements brutaux, le goût de la mort dans la nuit inconsciente.

Wikipédia: Dans le sonnet 13, le poète s’adresse au jeune homme en lui disant "mon cher amour" et annonce, dans le sonnet 15, qu’il mène "une guerre contre le temps par amour pour toi". Dans le sonnet 18, il s’enquiert : "Dois-je te comparer à nos journées d’été? Tu dépasses leur charme et ta chaleur est douce", suivi du sonnet 20 où il s’adresse à lui en tant que "maître-maîtresse". Les critiques butent donc contre une simple question: les sonnets sont-ils réellement autobiographiques? Doit-on les interpréter littéralement, et considérer que c’est véritablement Shakespeare qui est l’émetteur? Dans l’édition qui retraçait toutes les variations enregistrées (La Variorum Edition de 1944), l’appendice dédié aux sonnets retraçait les critiques contradictoires d’une quarantaine de commentateurs... La controverse commença véritablement en 1780 avec George Steevens, qui s’attarda sur le sonnet 20 pour remarquer: "il est impossible de lire ce panégyrique dégoulinant de flatteries, adressé à un jeune homme, sans un mélange de dégoût et d’indignation."

L'hôtel, j'aimerais m'y sentir mieux, ne pas compter les heures, ne pas penser aux minutes qui suivent ni au lendemain, ne pas déjà fuir alors que je suis là vraiment.

L'après-midi s'égraine longuement, le roulis des galets, une mère dit à l'homme à ses côtés qu'elle veut voir les embruns. Allongés sur la plage, le vent fort dans nos oreilles se mêle à nos imaginations, j'oublie un mégot entre deux galets, la petite fille ferme les yeux, mon sac en guise d'oreiller, une serviette de bain, couverture d'une sieste feinte: quelques minutes plus tard, on nous trouve cherchant les plus gros galets, pour faire une sculpture au pied de la mer.

Dans Le Monde on s'interroge sur les intellectuels français, il paraît qu'il n'y a plus de maître à penser, le mot révolution est tabou, les facultés de philosophie désertées, les philosophes devenus vulgarisateurs, puis cette liste de revues que je n'ai jamais lues: Esprit, Les Temps modernes...

Vivre quelques heures à coups de dés, n'attendre que le défilement des heures et de la route, le mouvement du ciel endolori, l'estompement progressif de la douleur, le sentiment d'une pureté radicale, les racines nerveuses, n'être que moi, être tous les autres avant moi, tous les autres autour de moi, le coup de dés de la vie.

Je raconte une histoire, c'est un rituel, je l'appelle ce soir La grotte du temps, les enfants explorent les confins du jardin, au-delà des chateaux miniatures où ils jouent habituellement, ils empruntent un couloir, c'est comme un long terrier piégeur, et quand ils rebroussent chemin, effrayés par la profonde solitude, mais alors c'est un autre chemin, on ne comprend pas pourquoi, il y a trois issues, ils hésitent entre la porte du passé, celles de l'avenir et du présent. A la première, ils contemplent leurs plus jeunes années, à la deuxième leur maturité, à la troisième ils retrouvent leurs parents désolés: ils se sont absentés de longs mois, alors qu'il leur semble que le jeu n'a duré qu'une après-midi.

Bonnefoy: Maître de ma passion — ou sa maîtresse, Nature t'a donné visage de femme, et des femmes tu as le cœur aimant, sans l'inconsistance de celles qui sont perfides.

Je m'arrête souvent parce qu'il y a tant à noter. Je coupe le contact, baisse le volume, écris à la lumière orange des lampadaires: "l'universel vient du particulier le plus particulier / je découvre l'inconnu, que ce que je fais n'était pas programmé / je n'avais rien à droite ni à gauche — derrière, oui / comment écrire la chose la plus inavouable, la plus subversive". Guyotat commence souvent ses phrases en disant "du reste", comme si chaque proposition éclosait d'un recoin de pensée, l'artiste qui refuse qu'on l'appelle écrivain.

Au seuil de la plage, avant de sombrer dans les eaux, des évangélistes vous tendent la Bonne nouvelle, "venir et boire, goûter soi-même la réalité, la puissance, le bonheur d'une vie que le monde est incapable de procurer". C'est une petite bible bariolée, "une bible par foyer" lit-on en forme de slogan dans les premières pages.

Il reste une chambre à l'hôtel parce qu'un groupe s'est désisté. Il n'y a pas d'ascenseur. La chambre 207 est équipée d'un téléviseur, poste de télévision, générateur de simulacres. Les toilettes sentent le chlore. Je m'essuie avec une serviette blanche comme sont les serviettes dans les chambres d'hôtel. Dans mon sac je n'ai qu'une crème pour les mains, que j'étale sur mon visage.

Il faut s'éloigner de la côte, suivre sur les panneaux les noms les plus obscurs et les plus champêtres, traverser quelques villages dans la lenteur du dimanche après-midi, il reste une heure avant de se quitter, on s'arrête au bord de la route, s'asseoir sur l'herbe, jouer avec les herbes, arracher des pétales, imaginer l'horreur d'une rivière au loin parce qu'on déchiffre le mot "vase" sur un écriteau, et souffler dans une trompette en plastique chaque fois qu'une voiture passe.

mardi, 01 juin 2010

Ode

Les lèvres, je les imaginerais peintes de suave liqueur, le débordement des sentiments, ce qu'il reste de doute et de joie avant de parler, avancer le premier mot, se souvenir de l'instant d'avant, plonger du même bond dans l'immémorable arrachement de l'âme: je le quittais ce matin vers sept heures, dévalais six étages, paradigme des vies dans un immeuble qui s'éveille, lumière un peu grise d'un printemps qui ne s'est pas encore décidé.

OU

Quatre heures d'étreinte contenue, me contant les jours passés à l'écran de son ordinateur, pages de vie déjà révolues, ce qu'il reste de joie et de doute quand s'achève la narration de soi, puis l'immémorable embrassement d'une si courte nuit, membres déclinés d'un commun accord, l'invite du rêve. Au matin je quittais la couche de sueur pour la rue déserte, lumière un peu grise d'un printemps qui ne s'est pas encore décidé.

OU

Jamais on ne voit les étoiles, les habits du voyage sur le sol, une valise béante qu'on remplirait le lendemain dans la panique du départ, le ciel chaque nuit désert d'étoiles, et moi qui arrivais si tard, frappais à la porte accoutumée, à mon tour me déshabillais: pour me souvenir des jours séparés, il lisait à l'écran de son ordinateur quelques paragraphes de sa vie, ce qu'il reste de doute et de joie dans l'imagination de soi.

PUIS OU AVANT

Il parle du style des graphistes, c'est-à-dire que les graphistes se ressemblent, dans la rue on reconnaîtra aisément un graphiste à son allure de graphiste, sa vêture de graphiste. La veille il avait lu dans une lecture publique un texte de Blaise Cendrars sur Arthur Cravan, je scrutais les portraits d'Arthur Cravan comme on trouve toujours dans ces livres compilatoires quelque portrait médusant où l'écrivain n'est plus qu'un visage qu'on baisa passionnément. Je me souviens aussi de cet autre livre plein de colère et d'Arthur Cravan l'irrécupérable: celui-là même qui se résout à s'afficher aujourd'hui sur l'affiche d'un graphiste.

AUSSI

De cela nous parlions aussi, je ne sais plus, avant l'étreinte je crois, le nom d'Arthur Cravan qui est de ces noms d'auteurs merveilleux où tournent mes rêves longtemps avant que je me heurte pour de bon à ce qu'ils osèrent écrire. Comment les hommes ressuscitent les plus révoltés d'entre eux, l'aveuglement le plus heureux dans l'invention des idoles modernes, l'exhumation de quelques lettres adressées peut-être à une mère aimante, ce qu'on fait dire aux hommes du passé quand on tient deux ou trois preuves touchantes qu'ils existèrent.

INCIPIT

Dans le métro je ressassais un sonnet de Philippe Desportes, ce serait mon bouquet de fleurs, mon amour privé depuis quelques années du sens de l'odorat, je devrais le dire, l'animalité de son corps à mes narines animales, mon ventre sur son dos, ma tête dans le creux d'une épaule au moment où se décide le sommeil. Ce matin je le quittais sans mon livre, resté sur le sol près du lit, le sonnet commençait ainsi: "Le temps s'enfuit léger sans m'en apercevoir..."

EXCIPIT

C'est la fin du printemps où les nuits sont plus rares, quatre heures de baisers sont trop courtes dans le poème de Desportes: quatre nuits, dit-il, c'est assez, mais quatre heures! Pour tout dire, j'arrivais chez mon amour une heure avant minuit, et passais chez lui deux fois quatre heures, il me lisait deux textes à l'écran de son ordinateur, pages de sa vie pleines de joie et de doute. Ce qu'il n'avait pas écrit, il me le disait: qu'il avait oublié dans un train le livre qu'une femme lui avait donné, un livre qu'elle avait écrit, le seul qu'elle avait emmené, pourtant elle devait en lire des extraits dans une lecture publique, et comment avait-elle fait...