mercredi, 07 juillet 2010

Sans titre

"Ces images de la matière, on les rêve substantiellement, intimement, en écartant les formes, les formes périssables, les vaines images, le devenir des surfaces. Elles ont un poids, elles sont un cœur."

Gaston Bachelard, L’eau et les rêves

Le texte qui suit a été écrit entre le 21 et le 29 mai. Je n'en recopie que les premières pages. Il commençait par un poème de Houellebecq:

C’est notre vie, c’est notre mort
Qui se dessinent sur les réseaux
La ville nourrit ses bourreaux
Et le dégoût emplit nos corps.

Expériences inarticulées
J’achète des revues sexuelles
Remplies de fantasmes cruels
Au fond, il faut éjaculer

Et s’endormir comme une viande
Sur un matelas défoncé
Enfant, je marchais dans la lande
Je cueillais des fleurs recourbées
Et je rêvais du monde entier
Enfant, je marchais dans la lande
La lande était douce à mes pieds

Dans certains recueils de ma bibliothèque, dans certains poèmes: le recueillement, instinctivement la reconnaissance d’une terre commune, comme ici le rêve "du monde entier", et la lande "douce à mes pieds", le poème agencé comme un tout microcosmique où le trop de réalité s’achève sur un "matelas défoncé", puis c’est un rêve à l’imparfait, puis le contact avec le sol où l’essentiel est dit. Dans ma petite vie d’homme, dans la succession des générations jusqu’à cet homme imprévu qui est moi, il y a ce contact avec le sol, la terre brune que j’apprenais à retourner, les mauvaises herbes piégées dans les mottes de terre qu’on retournait au soleil, racines encore fraîches crûment exposées à la surface du jardin. On connaissait les vers, les fourmis, les araignées, les criquets, les papillons, et ces guêpes qui se construisirent un nid en mâchant les vieux livres de mon père remisés dans une baraque de fortune. Adolescent, je peignais des arbres poussant dans des immeubles, composais des valses orientales, regardais vers l’Afrique dans les pages d’une épopée de quatre sous. Un jour, j’étais adulte, des fleuristes me firent visiter leur maison: au milieu du salon, un mimosa, et en son sommet, un enchevêtrement d’aluminium et de verre.

Les fleurs de rhétorique, le jardin poétique, les va-et-vient des métaphores premières, sursauts inaliénables au goût amer des racines de l’écriture, et les frondaisons insoumises, les accidents des saisons, tout le cosmos convoqué dans la fécondation du sol:

Dans un sablon la semence j’épan:
Je sonde en vain les abymes d’un gouffre:
Sans qu’on m’invite à toute heure je m’oufre:
Et sans loyer mon age je dépan.

Vivre comme cela, au gré de ma semence répandue, me rappeler que le temps ne veut rien dire hors les métamorphoses saisonnières, chercher sous les masques de l’art la matière des hommes, la complète matière des hommes, comme tous les mots de toutes les langues veulent remonter tous les fleuves jusqu’à la source des premières larmes du monde. Ainsi dans la langue du poète il y a ce souvenir, et la conscience effarée des générations successives, et le tressaillement des mots du poème, la passion de l’instable matière, l’inquiétude, l’intranquillité qui fissurent quotidiennement le masque de ma vie. Souvent je pense à cette phrase de Sylvie, celle dont le nom suggère la forêt des rêves: "Il faut songer au solide". Mais dès que c’est possible je m’échappe, et je ne pense pas que je m’échapperais davantage ou mieux si j’avais une fortune et que j’arrêtais de travailler: je serais aspiré par d’autres obligations, d’autres faux besoins, je serais autrement aliéné. Ce qu’il faudrait, c’est solder mes crédits, faire des économies pour payer une dernière année d’impôts, me mettre en règle avec mes bourreaux et disparaître, m’enfuir pour de bon. Or, dans les bornes étroites de mes heures d’étude, j’ouvre des livres souvent au hasard, et dans la tristesse bon marché d’une épaisse anthologie des humanistes européens de la Renaissance, je découvre le récit d’un homme qui abandonna sa femme et ses fils pour vivre au désert où il s’imposa un jeûne de plus en plus rigoureux jusqu’à se priver totalement de nourriture, et ce pendant vingt-deux ans. "Les anges ne mangent ni ne boivent." Je reste dans la rêverie de cette note de bas de page: "Dans l’angélologie de Bovelles, l’ange est assimilé à l’acte pur."

Je tâche de prolonger ces digressions comme si chaque phrase menaçait d’être gagnée par le sommeil du monde, comme chaque jour il me manque d’être capable d’écrire des vers latins, comme je découvre chez Bovelles cette analogie où s’abîmer: "L’animal est un petit monde, comme le monde est une sorte d’animal, ainsi donc tout ce qui se produit chez un animal se produit également dans le monde, et dans les mêmes rapports; et le monde, tout comme l’animal, passe par les phases changeantes du sommeil et de la veille; et l’un comme l’autre connaissent deux sortes de sommeil et de veille…" Comment croire toujours que le déchiffrement des poèmes me tiendra lieu d’aliment, et que sans art je continuerai de perdre l’imperfection de ma pensée dans les analogies de ma bibliothèque affective: dans une conférence sur la métaphore, Borgès commentait des vers anciens, je lisais deux chapitres comme par discipline amoureuse et pour prolonger les quelques heures passées dans le lit amoureux, l’amoureux parti loin déjà, je ne le reverrai pas avant longtemps:

"J’aimerais être la nuit pour observer ton sommeil avec des milliers d’yeux."

Mon inquiétude est dans mes poèmes. J’ai du réconfort dans les livres. J’aime reconnaître ce qui meut mon écriture. Souvent je m’absente, souvent j’écris dans cet état qu’on pourrait qualifier d’absence. Les mots abstraits sont les plus menteurs. Ma vue n’est ajustée qu’à moi. Mais toi, quelle est ta surface, quel est ton tréfonds est-ce que les jours te glissent sur l’âme, as-tu le courage des fleurs qui repoussent plus belles après la coupe, as-tu peur de ma matière, parles-tu souvent aux inconnus, parles-tu la langue des pauvres, lequel de tes prénoms me donneras-tu, rêves-tu comme rêvèrent tes ancêtres, écartes-tu sans arrière-pensée les lèvres de l’amour…

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