mardi, 10 août 2010

... de l'eau coule, passe sous les ponts, ...

On mangeait des légumes fondants sur la terrasse, l’Etoile était embarrassée à cause des plateaux, les assiettes posées sur des plateaux en plastique, feuillages de plastique, brillance de plastique, couleurs acidulées, les plateaux gênant le mouvement des bras peut-être, ou c’est le souvenir des plateaux repas, nourriture conditionnée, l’âme empaquetée, on voudrait vous guérir.

Son amant dormait puisqu’il ne répondait pas au téléphone, ni le mobile ni le fixe, il dormait, elle imaginait, sur un canapé, ne répondait pas même aux appels de détresse d’une amie, sa meilleure amie, elle s’était brûlé les mains à la soude, tentait de contenir une montée soudaine des eaux, débordements incontrôlables, elle pleurait et je glissais la liste des numéros, police, pompiers, plombiers, serruriers à la lueur d’une chandelle, la nuit tombait, la cire violette coulait en stalactites périlleuses, comme un jour Yves-Noël versa de la cire brûlante dans mon dos.

Avec Yves-Noël, plus tard, on se rejoignait à Jaurès, j’avais remonté le canal de l’Ourcq avec l’Etoile, elle partait en vacances, me laissait aux abords d’un café, Yves-Noël arrivait, j’étais content de le reconnaître, ce n’est pas qu’une formule, je le reconnaissais vraiment, j’ai retrouvé il y a quelques jours cette page de Claudel sur la connaissance/co-naissance. Nous parlions, Avignon, Régy, Bachelard, Sagan, un peu plus tard nous nous palpions, consistance des corps, cloisons poreuses, j’étais obsédé par cette idée de la valence des corps, capacité d’un corps à s’associer à d’autres corps, nombre maximal de corps auquel un corps peut s’associer, je lis des définitions scientifiques, j’avais appris ça au lycée, la valence, fascination pour les particules élémentaires, leur poids, la rotation des électrons, la vibration continue de la matière, le repos n’existe pas — permanence de l’intranquillité.

L’Etoile avait déroulé quelques subterfuges, hypothèses, parades: continuité des consciences, vie après la mort, disparition, je ne sais comment on le formule, affaiblissement, extinction du champ magnétique de la Terre, ça ne prendrait pas plus de mille ans, que deviendrait-on… — quoi? Je répondais système nerveux, neurobiologie. J’imaginais une jeune fille paumée au milieu d’un appartement envahi d’eaux sales, la bougie continuait de pleurer ses larmes violettes, je comptais les minutes qui me séparaient de mon rendez-vous.

Dans notre délire cosmique, on embrassait naïvement, lui toutes les eaux, courantes, dormantes, transparentes, salées, profondes, moi tous les minéraux, terres meubles, roches, concrétions calcaires, sables, on s’était reconnus dans tous les paysages, il me l’a avoué hier soir, et je ne le disais pas, trop étonné qu’il me le dise, lui, j’avais eu les mêmes hallucinations, paix infinie des correspondances universelles. Il l’écrit encore, aujourd’hui, dans un haïku :

Oui, de l’eau coule,
passe sous les ponts,
les ponts de Pierre

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