dimanche, 15 août 2010

J'étais pourtant si bien désigné entre ses bras

On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.

Maintenant c’est un allegro ma non troppo, le finale du Stabat mater de Boccherini, on fourre la poupée dans la gueule du loup, plus exactement, dans son gosier large car c’est un loup marionnette qu’on enfile comme un gant, les doigts actionnent sa gueule édentée.

On passe à la Valse minute qui crépite et dégouline aussi délicatement que les bougies, pleine de ronds bémols, et déjà un Nocturne, mi bémol majeur, les habits étalés sur le parquet, il y a des murmures de petite fille, c’est un univers de peluche et de plastique, de technique et de folie douce.

Elle se transporte en rotations divines sur un tabouret chromé, pose de temps à autre les pieds au sol, voudrait déjà être au soir, fait une provision de livres bariolés, mais comme les Etudes de Chopin sont plus profondes encore, et comme la dureté d’un la mineur brille soudain!

Tout pourrait s’éteindre avec la Valse en ut dièse, qui déploie toutes les émotions, mes états divers, la peur dévorante aussi bien que la mort prochaine, le deuil amoureux, la course exaspérée, les larmes qui ne sont que sel, le sang qui enfin remonte la pente des veines.

Je continue de brûler bougie sur bougie, j’accélère la consomption en laissant l’édifice de coulures violettes quelques minutes au vent, ça crépite merveilleusement sur un napperon de papier noirci d’un texte japonais qui commence ainsi: "Pour qui avait vécu, comme moi, une jeunesse de chien bâtard, le monde n’était qu’un mot bredouillé dans un délire."

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