vendredi, 20 août 2010

Plus de moi, rien que du je

"Le langage parle du langage. Ce qu'il montre le mieux, c'est ce que vous en faites. Par là nous sommes tous tout entier nous-mêmes le contenu du langage. La langue est chaque fois le sujet tout entier. Son histoire. Qui signifie plus ce qu'il ne dit pas que ce qu'il dit. L'intérêt est de découvrir quoi comment. L'incommuniqué est ce qui se communique d'abord.

C'est pourquoi le rythme, qui n'est dans aucun mot séparément mais dans tous ensemble, est le goût du sens. Sa physique. Et le signe une vieillerie théorique. Ici se situe la critique: là où ce que vous faites du poème dit ce que vous faites du langage de tous les jours. Comme s'il y en avait un autre. La théorie casse à son point faible. Le point faible des théories du langage, donc des théories de la société, est le poème.

[…]

Ainsi le poème est une critique du langage, et de la société. Cette critique, on ne la trouve pas dans la critique dite littéraire. Celle-ci n'est que littéraire, pas critique. On voit autour de soi de la polémique, du courriérisme, des sociétés d'éloge mutuel. Il n'y a que l'écriture qui soit critique, par nécessité vitale, pour découvrir sa propre historicité. C'est pourquoi, quand il y a une critique, elle a l'écriture de la passion. Comme Péguy. Elle n'est pas un quelque chose qui se mêle à l'écriture, se mêle de l'écriture. Elle est l'écriture elle-même travaillant à s'y reconnaître, dans ce Guignol.

Ecriture, et critique, quand il n'y a plus de moi, rien que du je. Alors, le rythme. Pour rapprendre à lire. Une époque a perdu l'histoire du lire. On a fait croire que lire c'était du dedans. Ainsi le lecteur ne lit pas, il est lu. C'est peut-être un moi. Ce n'est pas un je. Le je est en cours. La fable du pour qui il vit ou il écrit n'est pas pour lui. Mais pour les moralistes. Il est je comme chacun. Par là chaque je se prépare en lui.

Le poème n'en sait pas plus. N'enseigne pas un savoir. N'enseigne pas. Bien sûr. Mais il montre. Travaille l'insu. Ni en marge ni en dehors. Son utopie est d'être ici. Son parti, et celui de la critique, est le parti du rythme. Sa politique."

Henri Meschonnic, La rime et la vie (1989)

Les commentaires sont fermés.