mardi, 31 août 2010
Du vide
CI PARLE L’ACTEUR SANS FRIVOLLE…
J’avais deux heures à tuer à Yvetot, en milieu d’après-midi, un dimanche de fin août ressemblant à septembre. Ce n’est qu’en m’apprêtant à écrire que je pense à la ville d’Annie Ernaux, l’idée traînait au fil de ma promenade mais je n’y pensais pas vraiment, ça n’avait pas d’incidence sur ce que je remarquais, je m’en protégeais certainement, écartant le parasitage du modèle, et la ville s’offrait comme immédiate littérature, dans le suspens dominical, le tourbillon des feuilles mortes qui n'était que pour mes yeux, les feuilles mortes anticipant l’automne, je les vis partout, et je notais rapidement quelques mots sur mon carnet, choses vues, noms de rues, passants, enseignes, associations d’idées, amorces de réflexions à développer peut-être. Yvetot, vague souvenir de lecture, La Place, petite ville de province qui pour moi n’évoquait rien quand je lus le roman il y a une dizaine d’années, Yvetot que je ne situais pas, une ville qu’il faut quitter un jour ou une ville comme l’impasse salutaire d’une vie, je ne sais plus quel personnage de Sagan choisissait ainsi Poitiers, vivait à l’hôtel en espérant qu’une femme vienne l’y rejoindre, et moi depuis bientôt un an je fais deux ou trois fois par mois des aller-retours entre Paris et Yvetot pour chercher ou raccompagner ma fille, les quais de la gare d’Yvetot, une flaque, toujours là, toujours au même endroit, le soleil s’y reflète intensément entre deux averses, dépression du sol à cause d’une plaque métallique, le hall de la gare d’Yvetot, le marchand de journaux qui le dimanche déplie au sens propre sa minuscule boutique entre dix-huit et vingt heures, demande à une vieille de rester assise sur un banc à distance raisonnable, je l’avais vue se lever, elle doutait si elle pouvait laisser son sac à main sur le banc ou s’il fallait l’emporter, il n’y avait pas plus de deux mètres entre le banc et les présentoirs à journaux, elle prit son sac finalement, mais on la fit rasseoir le temps de disposer les derniers présentoirs formant une enceinte éphémère, le gros homme les garnit maintenant des journaux qu’il vient de prélever dans une espèce de container situé à l’extérieur de la gare, et qui doit lui servir de boîte aux lettres car il n’est là que par intermittence, je l’ai vu faire tandis que je fumais une Camel.
Ce qui me gêne le plus dans les romans, ceux que je n’arrive pas à lire ou que je me force à lire quoiqu’ils me contrarient parce qu’il y a parfois quand même de bonnes ou mauvaises raisons d’aller jusqu’à la dernière page, c’est, dans la technique narrative, la fausseté du point de vue, ou la naïveté avec laquelle un auteur conduit un récit sans savoir, sans faire comprendre au lecteur qui est son narrateur, d’où il parle pour accomplir cette tâche extraordinaire qu’est la trame d’un récit: ainsi quantité de narrateurs illégitimes vous content des histoires insensées. C’est classiquement la fameuse question, la nécessité, la règle de la vraisemblance. Houellebecq y excellait dans La Possibilité d’une île, et semble ne pas y déroger non plus dans son prochain roman, dont je lus quatre pages dans le supplément que Les Inrockuptibles consacraient à la rentrée littéraire, acheté chez le marchand de journaux enfin disposé à participer à l’animation soudaine de la gare une vingtaine de minutes avant le passage du Le Havre-Paris. On y remarqua même une actrice connue, habituée des comédies à succès, des plateaux de télévision, des grandes cérémonies du monde du spectacle: elle faisait la queue au guichet, s’inquiétant des billets de chacun de ceux qui l’accompagnaient. Sa présence à Yvetot perturbe l’étrangeté familière de ce que je vis là-bas, une ville médiocre c’est-à-dire moyenne, l’étirement d’un dimanche et l’alignement de façades si respectueuses du repos dominical, l’image est-elle juste, "respectueuses", traduit-elle ma sensation, et déjà la construction d’un texte, canevas de quelques bouts de fils, promesse, non pas le fantasme de la province, la province vieillotte, province, mot de Parisiens, comme au bureau je barrais sur une note de service rédigée par une collègue la fin d’une phrase qui disait "les académies d’Ile-de-France et celles de province", je barrais "celles de province", comment le formuler, on cherchait, et la solution venait naturellement: "les académies d’Ile-de-France et les autres", je pense à ce mot, province, comme à une mystification d’usage, il y en a tant.
Yvetot, ce n’est pas la connaissance de cette ville qui m’occupe, je sais bien aussi qu’elle épèle dans mon cerveau enfantin le premier prénom d’Yves-Noël Genod, qu’elle a dans sa finale l’un de ses deux o, lui qu’on appelle souvent Yvno, et que l’Ophélie de Rimbaud aussi bien que les vendeurs d’occasions psychanalytiques me font entendre Yves tôt, quelque chose qui résonne comme Yvto. On ne regardera pas non plus du côté de l’absente de tout bouquet. Cherchera-t-on l’expression, sera-t-on expressionniste tel Ponge se le reprochant, pratiquant l’autocritique, bilan décevant de longs jours de labeur passés à écrire mille variantes d’un poème sur le bois de pins et concluant que "tout cela n’est pas sérieux". Il précise que "[s]on dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner [lui]-même quelque chose". Plus loin: "Petitement, voici ce que je veux dire: différence entre l’expression du concret, du visible, et la connaissance, ou l’expression de l’idée, de la qualité propre, différentielle, comparée du sujet." En lisant les variantes dans le train de l’aller, je rêvais au mot lacustre qu’on trouve dans les premières versions, et j’imaginais cette Vénus, que faisait-elle dans ce bois de pins car je ne comprenais pas alors lacustre, je voyais bien les aiguilles s’assemblant en peigne, et logiquement l’image du peignoir, qui rimait avec baignoire, mais la baignoire était pour moi immédiatement celle de la Vénus anadyomène de Rimbaud, elle en charriait toute l’horreur, et dès lors le poème de Ponge ne s’en pouvait déparer. Le ressassement des images dans ces mille variantes, et précisément celle des aiguilles de pins, sans doute me fit observer plus intensément les feuilles virevoltantes des trottoirs d’Yvetot sur une place quadrangulaire, immensément vide, des prospectus et des feuilles de presqu’automne, émus par le vent comme on voit, dans les villes fantômes des westerns, des rues désertes traversées par des vents compliqués dont les buissons d’épines mêlés de sable et de poussière tracent les chemins aériens. La ville semblait positivement fermée, et la rue des Victoires égrainait des enseignes peu amènes. Devant La boîte à couture l’herbe ondulait joliment sous le vent. Ailleurs, d’imposantes maisons demeuraient au milieu de parcs bombés d’humidité, élégants toits à la française, douceur de l’ardoise fine. Je vis aussi, à l’entrée d’une villa, un décor grotesque comme au Palazzo Vecchio à Florence ou au château de Neuschwanstein. Le plus inattendu fut cette église panoptique de béton rose, comment croire que le béton armé figure l’élan vers Dieu si ce n’est par l’erreur d’imiter ce qu’ailleurs et en d’autres temps on construisit dans la douleur et la foi, église salie par l’intention pragmatique de rationnaliser les coûts, piètre fantaisie.
J’écoute pendant ce temps les boursouflures du Stabat mater de Rossini.
Avant de relire Ponge, et pendant ma promenade: je l’avais emmené dans le train pour en lire les dernières pages, j’étais occupé par le Traité des élégances, I de David di Nota, l’invraisemblance d’un personnage féminin appelé Miss Henderson, les roueries du narrateur, la formulation ironique du vide assumé sur lequel un écrivain bâtit ce qu’on appelle œuvre dès lors qu’un éditeur lui accorde sa confiance, ces livres donc accumulés inutilement selon la belle Anglaise dépitée qui voulait faire la leçon à l’écrivain en position d’accusé, et lui, nonchalant, répondant frivolement, insouciant du gâchis ou feignant de l’être. Elégance de l’hésitation entre vide cosmique et vide cosmétique, mais c’est tout un. La cosmétique narrative s’embarrasse du miroir de soi, les livres déjà écrits formant tas ou pile, pièce à conviction, la prudence ou la circonspection des parents oubliant, à l’occasion d’un repas en famille dans une brasserie place du Châtelet, d’interroger le fils sur ses activités scripturaires, faute de pouvoir les qualifier d’artistiques, et le grand mystère, dans les premières pages du roman, la "plaque bleu sombre" de la mer, métaphore de l’en-finir, l’encre potentiellement fabuleuse de la mer, réservoir d’histoires dans les teintes sombres d’une mer nocturne, plus loin et plus tard le mouvement de la lumière, luminescence du roman à défaut d’incandescence, et je m’attarde sur les phrases qu’Yves-Noël souligna au crayon de bois, puisque c’est un livre qu’il m’a prêté, ou donné, je vois qu’il en a tourné toutes les pages, je sais aussi qu’il y eut l’amorce d’une histoire d’amour entre ces deux-là, et très vite un orage après quoi plus rien, ce serait donc, dans ma rêverie, un livre qui se transmet d’amant à amant, et je le reconnais, Yves-Noël, dans sa lecture, à ces quelques soulignements, je l’entends, je le rêve, je l’entends répéter une phrase comme on contemple un bijou: "Au bout, la mer était indivisiblement noire", et plus loin: "Devant nous, la mer brillait au soleil et ses reflets semblaient claquer en l’air comme une danse", en somme, embrasser le lecteur où il concentra quelque temps son attention sans penser à vous, un jour.
En somme le Traité des élégances, I ne commence pas très différemment du Roman de la rose. L’auteur, qui est aussi le narrateur, y présente à la première personne — lui-même et le lecteur — son œuvre: "Cy est le rommant de la rose / Ou tout l’art d’amour est enclose", et l’autre écrit: "Il est assez remarquable que cette histoire d’être en vie, dans mon cas, ne soit pas encore terminée. On m’excusera d’aller à l’essentiel, mais le temps presse. Voici, pour simplifier, un livre sur la vie. Dont on ne fera jamais le tour? Non. Mais pour en expliquer l’éclat, un bref récit fera l’affaire." Le premier conte un songe "qui pourtant n’est pas mensonger", son arrivée au jardin du plaisir, et le récit paresse en longs portraits entrerompant ses aventures; le second ne cueillera jamais sa rose du Wessex, concluant, au chapitre de ses funérailles, à la volupté de perdre dans les règles du jeu. Un narrateur stendhalien aurait conquis le belle Anglaise, mais ici le narrateur avec constance s’applique à l’atonie, et la tentation du fait divers ne génère que la retranscription intégrale d’un article de journal au titre racoleur, Cinq morts pour un suicide raté, "procès d’un homme qui rate sa vie, qui rate sa mort, mais qui tue sans le faire exprès ses derniers et seuls amis", transposition, donc, récit cruellement symbolique des ratages du présent roman, avec la pleine conscience sans aucun doute de tout cela. Le roman raté et ses parades, les pirouettes romanesques, les échafaudages sans bâti, d’ailleurs c’est écrit: "N’est-il pas souhaitable d’analyser les choses en profondeur? Et la réponse est non. Il faut s’intéresser à la superficie. La superficie d’un cercle est égale à la somme des marottes qui la constituent." La surface des choses, la lumière dansant au dessus de la mer, les phrases noircissant les pages. A l’époque où écrit Guillaume de Lorris, le vide n’est pas un sujet, vide est un adjectif, pas un substantif. Dans Le Roman de la rose, le mot rien signifie très exactement quelque chose ou quelqu’un, on dit une rien comme dans ces vers évoquant "celluy temps délicieux / Ou toute rien d’aymer s’esjoye", ce que très précisément le narrateur élégant ne fait pas. Le vide n’est pas un sujet, ce n’est pas non plus une catégorie de la pensée. On objectera que Le Roman de la rose est aussi en surface, juxtaposition de portraits empesés des conventions du genre, femmes aux cheveux longs et fins occupées à se peigner, peaux très blanches, larges entrœils, robes merveilleuses. Mais cette immense surface invite à une fouille infinie, que complique encore l’histoire des lectures qu’on en fit.
Au moins sait-on d’où ça parle, dans le Traité des élégances, I, avec toute la dérision, l’amusement, la légèreté qui sont la traduction acceptable d’une dépression sans doute bien française. Peut-être cette confusion toute médiévale, génératrice de fausse étymologie, doit-elle être restaurée: dans Le Roman de la rose, le mot auteur est en effet écrit acteur, souvenir de l’auctor latin.
dimanche, 29 août 2010
Ce qu'on n'entend pas
Droit du sol
Hier je faisais lire à Ikaaki les premiers vers du Roman de la rose, "Cy est le rommant de la rose ou tout l’art d’amour est enclose...", il déchiffrait à peu près, on parlait de sa langue, les mille façons de dire merci, puis les autres langues, il comparait les accents, celui du Sud de la France qu’il aimait dans la bouche des jeunes garçons, celui rugueux du Nord, le débit trop rapide des Parisiens, les Anglais qui en rajoutent quand ils parlent à des Américains, la beauté virile de la langue allemande, je tentais de le deviner chantant sa partition de Haendel, il chante en italien, il ne parvenait pas à changer les chaînes sur son écran géant qui semblait couvrir tout un mur, alors ce fut une vidéo sur son ordinateur, les avions parce qu’il aime les avions, son père au Japon, sa mère en Australie, au retour il passait, je ne parvins pas à conduire sa voiture trop automatique, je ne compris pas tout de suite qu’il passait d’impeccables chansons de Céline Dion, et quand il me déposa devant chez moi, je l’avais laissé dépasser la sortie, ne m’en étais pas rendu compte, il m’avait tendu son téléphone pour que j’entre mon adresse, à quoi bon le gps, je connaissais la route, ne parvenais pas à utiliser son iphone, j’avais laissé passer la sortie, il entrait lui-même l’adresse, il était difficile d’écrire correctement le nom de Germaine Tailleferre, nous arrivions près de chez moi, j’étais déçu, Ikaaki ne comprenait pas pourquoi l’Etat français accorde la nationalité française aux enfants d’étrangers nés en France.
Amour, Doux Regard et Joliveté
Je continue de lire Le Roman de la rose à l’écran de mon ordinateur. C’est une transcription complète en ancien français. J’y suis venu à cause de ce conte que j’ai fabriqué il y a deux jours. Yves-Noël avait dû écrire à propos d’une rose dans son blog, et cette idée étonnante de tailler un costume dans une nappe aux motifs floraux. Encore aujourd’hui, la lecture du portrait du dieu Amour, vêtu d’une robe couverte de fleurs, oiseaux, lionceaux, léopards:
"Le dieu d'Amours cil qui départ
Amourettes a sa devise
C'est cil qui les amans attise
Et qui abbat l'orgueil des braves
Et fait des grans seigneurs esclaves
Qui fait servir royne et princesse
Et repentir, nonne et abbesse.
Ce dieu d'Amours de sa facon
Ne ressembloit point ung garson
Ains fut sa beaulté a priser
Mais de sa robe deviser
Crains grandement qu'enpesché soye
Il n'avoit pas robe de soye
Mais estoit faicte de fleurettes
Tres bien par fines amourettes
A losenges et a oyseaux
Et a beaulx petis leonceaux
A aultres bestes et lyepardz
Sa robe estoit de toutes pars
Bien faicte et couverte de fleurs
Par diversité de couleurs
Fleurs la estoient de maintes guises
Bien ordonnées par divises
Aucune fleur en esté n'est
Qui n'y fust ne fleur de genest
Ne violette ne parvenche
Jaune soit inde, rouge, ou blanche
Par lieux estoient entremeslées
Fueilles de roses grandz et lées
Au chief estoit ung chapellet
De roses bel et nettelet
Les rossignolz autour chantoient
Qui doulcement se délectoient
Il estoit tout couvert d'oyseaulx
Reluysans tresplaisans et beaulx
De mauvis aussi de mésange
Si qu'il ressembloit a ung ange
Descendant droictement du ciel
Amour avoit ung jouvencel
Aupres de luy tout a delé
Qui Doulx Regard fut appellé.
Ce beau bachelier regardoit
Les oyseaux et aussi gardoit
Au dieu d'Amours deux arcz turquoys
Dont l'ung d'iceulx estoit de boys
Tout cornu et mal aplané
Remply de neudz et mal tourné
Et estoit dessoubz et desseuré
Comme je vis plus noir que meure."
Parmi toutes ces figures allégoriques, il y a le couple formé par Richesse et Joliveté:
"Richesse tenoit par la main
Ung jouvencel de beaulté plain
C'est son amy Jolyveté
Ung homme qui au temps d'esté
Joyeusement se délectoit
Il se chaussoit bien et vestoit
Et avoit les cheveulx de pris
Bien eust cuydé estre repris
D'aucun meurtre ou larrecin
S'en son estable n'eust roucin
Pour cela avoit l'acointance
De richesse et la bien vueillance
Et tousjours avoit en pourpenses
De maintenir les grans despences"
L’Etoile
N’est point Richesse et je ne suis
Joliveté mais bien je puis
Jetant les yeux au firmament
L’écouter conter son tourment
Comme on confie au téléphone
La trame d’une vie atone
Secouée de fières tempêtes
Et tempérée par les défaites:
Ce sont amoureuses reliques
Troubles physiques et psychiques
Dont toujours renaît Fol Espoir.
Au mouvement de l’encensoir
Le rêve est ombre de fumée:
Les pas ravis de mon aimée
Ont déserté la capitale.
J’ai une peine capitale
Que peut-être consolera
Corona et Coronilla:
"Ici je pense à qui, peut-être, pense à moi:
En l’absence de vous, ton souvenir est roi
Ce que tu ne vois pas, vers tes yeux me ramène
Et tout ce que je vois, je le vois ton domaine"
"Silence: langage",
écrit le poète savant.
Je poursuivais en me levant
Le chapitre de son délire
Il y faut la lenteur de lire
Et la constance d’être seul
Non pas drapé d’un blanc linceul
Mais inquiet de poésie
Et d’insondable fantaisie.
Le jour déroule un fabuleux
Tissu de songes et de vœux
Mes archaïsmes sont sincères
Et mes tristesses point amères:
Je continue de découvrir
Le pays dont je vais partir
Le sol et la langue connue
La fleur des champs par moi tenue.
"Tout le peuple voit les voix"
Je ne peux lire La rime et la vie que très lentement, tout y est question, tourment ou révolution. Je pense souvent à cette phrase d’André Breton que Dimitri, un camarade de classe comme on dit, nota un jour sur une feuille, qui est restée depuis dans mon manuel de littérature du XXe siècle: "Les siècles boule de neige n’amassent en roulant que des petits pas d’homme." Je n’en connaissais pas la suite, mais la voici, car internet permet aussi bien de lire les manuscrits du Roman de la rose que de retrouver Les Pas perdus: "On n’arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête" me ramène à la semaine, déchante l’élan si proche maintenant du sommeil, et vertige n’est le plus souvent que souvenir de ce qui a si peu de chance d’advenir. Mais dit le poète en fol espoir:
"Si la poésie est chaque fois un recommencement de la poésie, un poème est un recommencement du sujet pour tout sujet. Il ne se fait pas dans le signe, pas plus dans le son que dans le sens, ni écart ni compensation du signe, mais dans cette matière que le signe n’a jamais su comprendre, et qui échappe à son pouvoir. Parce que ce qui transforme les mots se passe entre les mots. Le poème se fait dans le silence du signe, qui est le langage du corps, le corps dans le langage. Corps individuel-social.
C’est pourquoi le poème fait entendre, dans le bruit du monde et du mondain, le silence du sujet. C’est sa fragilité et sa force. Il est l’allégorie de ce que le signe ne pourra jamais dire. De ce qu’on n’entend pas, qui est plus important que ce qu’on entend. Ce qu’est le rythme. Où une pause, qui est du silence, peut compter plus que les mots. En quoi, loin de s’opposer au langage ordinaire, le poème en est la représentation la plus visible. C’est par lui que, comme dans Exode (XX, 18), "tout le peuple voit les voix"."
vendredi, 27 août 2010
Conte matérialiste
Chevalier Désaffublé, cette Dame Oiseuse qui t'ouvre le Jardin du Plaisir, qui est-elle?
Il s’y trouve si bien qu’il prolonge son séjour. Le Jardin de Déduit, dans l’ancienne langue, on dirait joliment qu’il y est à séjour (à demeure) ou en séjour (oisif). Un poète dit aussi que les baisers languissants ou joyeux, chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, font l'ornement des nuits et des jours otieux.
Pour une raison qu'on ignore il appelait Dame Oiseuse par son prénom mais dans ses stances futures n’en écrirait que la première lettre: J.
Dame Oiseuse par un miracle commua le temps d’une nuit son jardin en une nappe fleurie, d’où elle lui cousut un costume. Elle ôta les gants qui du hâle préservaient ses mains blanches. Aussi n'avait-elle jamais tant travaillé, si bien que les rubans de soie se délacèrent de ses manches, et se dénouèrent ses tresses sombres. Impatience lui fit maintes fois perler le sang au bout du doigt: le drap léger en rougissait, cependant que les fils d’amour croisaient leurs ardeurs au long d’un corps imaginaire. Elle présenta l’ouvrage à sa mère, qu’elle consultait en toute circonstance, et sur ses avis ajouta trois boutons d’or. Le Chevalier s’en trouva éternellement heureux: il ne laissait pas d’admirer les fleurs et les fruits qui croissaient et mouraient sur lui au gré des saisons, tellement qu’il resta paré de son costume jusqu’à la tombe, où les vers naturellement parachevèrent l’ouvrage.
Certains racontent qu'il avait quitté le jardin et J sitôt qu’habillé et n’avait jamais reparu: le premier resta nu bien longtemps, de terre noire et complainte muette; la seconde se fit une raison et accueillait maintenant les chevaliers errants dans la Chambre aux Mirabelles, où chacun louait sa quiétude catastématique.
jeudi, 26 août 2010
Poème de la TS
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dimanche, 22 août 2010
La seule affaire sérieuse
La journée fut chaude mais je m’en suis à peine rendu compte car je l’ai passée dans l’appartement, dont la fraîcheur est égale en toute saison, occupé que j’étais à repasser mes chemises pour la semaine prochaine, à continuer cet interminable rangement nécessité par la redistribution des espaces, des meubles et des objets. Ce soir j’ai fixé d’un mince fil de cuivre l’abat-jour Art Déco en demi-sphère qu’A.-M. ne savait comment mettre en valeur. L’usure en est émouvante, le liseré doré un peu effacé comme on voit souvent aux vieilles assiettes. Le résultat est approximatif, c’est du bricolage comme je sais faire, mais j’en suis content, c’est droit, harmonieux dans l’à peu près, et la nouvelle douille en laiton et porcelaine aura joliment contribué à accuser mon découvert.
Pour bien comprendre, il faudrait comme moi, au moment où j’écris ces lignes, écouter Der Tod und das Mädchen, les syncopes de l’alto et les pizzicati du violoncelle, ou est-ce une contrebasse égarée dans les aigus, un volet incomplètement fermé de façon à laisser voir les jambes des passants à la lumière des réverbères, des morceaux de conversation, la caverne de Platon — je vis au rez-de-chaussée. Meschonnic parle de ce mot, Mädchen, puissance d’évocation que le français jeune fille ignore.
Ciel, la grâce virile de Schwanengesang, Das Fischermädchen… Cioran parlait si radicalement de sa passion pour Bach, qui était aussi la passion de sa mère, ce qui finit par la sauver à ses yeux quand il en prit conscience. La mienne me fit écouter indistinctement Rimski-Korsakov et… On n’avait pas d’œuvres complètes à la maison, à part la Bible, avec une préférence pour la Traduction Œcuménique. Ma mère avait la passion de Dieu et de mon père (la psychanalyse dirait que c’est la même chose. Et puis?).
Autre système clos. J’écoute quotidiennement, et je les réécoute, les cours de Michel Onfray sur Freud. C’est accablant! L’entreprise est haïssable, l’imposture se répand depuis plus d’un siècle. Un système qui invente d’emblée la parade aux critiques, machine de guerre qui avance comme une armée romaine. Onfray qualifie l’œuvre de Freud de psychologie littéraire, et l’apprécie en tant que telle (mais elle n’est rien d’autre, dit-il). Je n’ai jamais lu un livre de Onfray en entier, mais le professeur est excellent, précis et érudit, extrêmement clair, et sans aucun doute honnête. J’aimerais pouvoir lire autant que lui. Il est étonnant, mais c’est une consolation, que la radio publique diffuse ce genre de choses (je pense aussi à ce dialogue brillant entre Luchini et Finkielkraut, sur le rire de Muray).
Enfin, il n’y a qu’une affaire sérieuse, c’est la poésie. Je n’étais pas assez mûr à vingt ans, la poésie me fascinait, mais qu’elle était loin de mon intelligence encore adolescente! Jusqu’à l’agrégation, j’ai contemplé les étoiles et j’ai appris à lire dans le ciel en respectant les recettes qu’on m’enseignait. Ce n’était pas bien compliqué au demeurant, il suffisait d’être bon élève, d’être un peu meilleur que les autres. J’ai renoncé aux sciences politiques à dix-huit ans à cause d’un sonnet de Nerval — ce sera mon récit des origines, cette fois-ci: c’était mon premier commentaire littéraire en hypokhâgne, j’ai passé des heures à ne savoir quoi en dire, et pour cause, c’était un sonnet de Nerval. Puis tant d’années à piétiner. J’ai eu 18 à l’oral de littérature du CAPES, c’était un sonnet de Ronsard, mais 6 à ma leçon d’agrégation, sur l’extase dans Les Rêveries du promeneur solitaire — ce devait être bien mauvais. La réussite à mon oral sur Aurélia (le passage, ce n’est guère étonnant, où le narrateur déambule dans Paris guidé par une étoile), je la dois à la question de grammaire sur le complément prépositionnel — mais c’est bien dans ces petits rouages que l’on comprend l’écriture, n’est-ce pas, comme, pour l’écriture musicale, dans l’usage des renversement d’accords, des cadences, de l’altération — je me souviens d’une émission, encore une fois à la radio, il y a quelques années, où un spécialiste examinait le répertoire de plusieurs compositeurs en comparant les premières notes des opus: il y avait tant à dire sur l’équilibre d’une partition selon qu’elle commençait par la tonique, la médiane ou la dominante — mais je ne sais plus quoi, ma mémoire est ce qu’elle est, je n’ai pas non plus le loisir d’approfondir tous les sujets qui me happent. Quant à la dissertation, c’était un matin où j’eus l’intuition de réviser (je les avais appris par cœur), avant de partir à vélo au rectorat, les douze sonnets des Chimères, et ce furent Les Chimères. Pour l’anecdote, encore, j’enchaînai, à dix-sept ans, l’oral du bac français sur une page de Flaubert (la description de la pièce montée dans Madame Bovary) et mon examen de piano (une mazurka ou un scherzo de Chopin, je crois, et un Bach pour la technique). L’école de musique était à un quart d’heure à pied du lycée. Sur le commentaire de Flaubert, l’examinatrice me prit au dépourvu quand elle me demanda ce que signifiait le mot chiffres (les chiffres des mariés sur la pièce montée): je n’eus rien à répondre, je ne savais pas qu’il s’agissait des initiales. J’eus mon examen de piano à l’unanimité avec les félicitations du jury, comme chaque année, mais j’arrêtai là mon apprentissage du piano (l’année suivante je passerais le bac C, je ne pourrais pas tout concilier, j’avais commencé le piano trop tard, à douze ans, je n’avais pas accès au conservatoire, et je manquais certainement de volonté — sauf pour composer mes valses, mais ça ne regardait que moi, et dans ce domaine j’étais mon seul maître).
On voit tellement mieux la machine d’écriture sur une partition de Bach que sur une page de Flaubert car c’est évident, là, il suffit, même pas de lire, mais de contempler les grappes de notes sur la portée, elles se ressemblent, se répondent, s’inversent, se renversent, s’échangent de majeur à mineur puis de mineur à majeur, grimpent ou descendent d’une, deux ou trois lignes selon les modulations, passent de la main gauche à la main droite, puis l’inverse, s’étirent, se condensent, se ramifient, se perdent finalement dans les aigus ou les graves, ou meurent doucement sans gravité ni extase excessives, dans le milieu, le juste milieu. Avec un peu de travail, n'importe qui peut le voir. On est tellement plus démuni devant une page de prose où tout se ressemble, et tellement peu de locuteurs (terme affreux, mais j’ai enseigné le français) sont capables de décrire leur langue, a fortiori leur langue dévoyée par un romancier ou un poète…
Comme je lis L’Art de la prose, je suis un peu inquiet de la mienne, de la correction de mes phrases et de la propriété de mes termes, mais à y bien réfléchir, pas plus que d’habitude. J’ajuste au fur et à mesure ce que je viens d’écrire: rythme, sonorités, hiatus (qui m’insupportent, mais je les tolère parfois dans ce genre de texte, pas dans la poésie), ponctuation (jamais de points-virgules, usage jouissif des deux-points), propositions relatives (disgracieuses le plus souvent, le son [k] me heurte, et cette lourdeur dans la construction), etc. J’y reviendrai plusieurs fois jusqu’à demain sans doute. Bannir aussi les adjectifs substantivés colporteurs d’emphase: le sacré, le sublime, l’infini, le beau — ne valent guère mieux que le poétique. C’est que j’ai l’oreille relative, moi, pas l’oreille absolue, c’est-à-dire que je peux recomposer un morceau entendu relativement à une tonalité mal identifiée — je me prends en faute: j’ai écrit, il y a quelques jours, "Je t’aime dans l’absolu", mais je le disais, très lucidement, oui, comme un suicide, après quoi il ne devrait plus rien y avoir à dire, plus rien à écrire que des Poèmes à Toi, des Poèmes vers Toi, des Poèmes contre Toi.
Maintenant, les triolets effrénés du piano dans Erlkönig. J’entends Gesicht: le visage, si proche de Gedicht: le poème. Effets dramatiques très appuyés, le chanteur fait toutes les voix et change de registre selon qu’il est le père, le fils, ou le Roi des Aulnes. Schubert a composé ce lied à seize ou dix-sept ans…
Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.
Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage?
— Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux?
— Mon fils, c’est un brouillard qui traîne.
— Viens, cher enfant, viens avec moi!
Nous jouerons ensemble à de si jolis jeux!
Maintes fleurs émaillées brillent sur la rive;
Ma mère a maintes robes d’or.
— Mon père, mon père, et tu n’entends pas
Ce que le roi des Aulnes doucement me promet?
— Sois tranquille, reste tranquille, mon enfant :
C’est le vent qui murmure dans les feuilles sèches.
— Gentil enfant, veux-tu me suivre?
Mes filles auront grand soin de toi;
Mes filles mènent la danse nocturne.
Elles te berceront, elles t’endormiront, à leur danse, à leur chant.
— Mon père, mon père, et ne vois-tu pas là-bas
Les filles du roi des aulnes à cette place sombre?
— Mon fils, mon fils, je le vois bien:
Ce sont les vieux saules qui paraissent grisâtres.
— Je t’aime, ta beauté me charme,
Et, si tu ne veux pas céder, j’userai de violence.
— Mon père, mon père, voilà qu’il me saisit!
Le roi des Aulnes m’a fait mal!
Le père frémit, il presse son cheval,
Il tient dans ses bras l’enfant qui gémit;
Il arrive à sa maison avec peine, avec angoisse:
L’enfant dans ses bras était mort.
Tout cela finit par ressembler à une pièce montée, l’enchaînement des idées, le présent et les souvenirs, la musique et la littérature, et c’est souvent dans cette confusion à peine contrôlée que j’écris, parce que je sens qu’il y a une espèce de logique du dépareillement, une harmonie du bric-à-brac dans ce que je suis et dans ce que j’écris. En règle générale. Après tout ce n’est pas plus divers qu’une main gauche et une main droite au piano. Ça marche de concert. Enfin je n’ai jamais rien prouvé, moi, et tant mieux: restons comme la Symphonie inachevée, qui vécut muette plus longtemps que son auteur syphilitique — elle n’est jamais, pour ma fille, car nous l’avons maintes fois écoutée cette semaine, que le thème du sorcier Gargamel dans Les Schtroumpfs.
Cette attirance pour les empilements de mauvais goût, comme la pendule dans les premières pages de Sylvie: "Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces pendules d'écaille de la Renaissance, dont le dôme doré surmonté de la figure du Temps est supporté par des cariatides du style Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, où s'étalent sur un fond niellé les chiffres émaillés des heures. Le mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux siècles. — Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette pendule en Touraine." J’ai souvent donné ce texte à lire à mes élèves, comme rêverie (pour moi), et comme exercice (pour eux) visant à repérer les balises textuelles de la description. On finissait par dessiner la pendule au tableau. Il y a tant à dire sur la droite du tiret… C’est bien comme cela que j’aime à dérouler mes phrases, en guettant la bifurcation, comme poser le pied sur la dixième marche et le perdre soudain, se découvrir ailleurs mais dans la continuité de la marche, on n’est pas tombé, on marche ailleurs. Je me souviens aussi de cet essai sur Sylvie: l’auteur affirmait que la dernière page constituait le première exemple, dans la littérature française, de mauvaise foi narrative. C’était frappant, le narrateur vous traite un peu à la légère: "J’oubliais de dire…", comme ça, dans les dernières lignes de la nouvelle.
Je disais que la seule affaire sérieuse, c’est la poésie, et me voilà à parler de construction narrative. Peu importe, je n’ai pas grand-chose à dire sur la poésie, puisque j’en fabrique. Les poèmes disent assez. La lecture de Meschonnic m’aura en tout cas remonté le mécanisme du je et du moi.
Je est là:
La ville se comble de frustrations, les drames sont à tous les coins de rue, on a même apporté un sable noir pour habiller les trottoirs le temps d'une saison. Moi, je décline toutes les offres de repos, seul m'attire le déclin. Chercher des itinéraires de soleil, je n'ai même pas le courage de faire semblant: des ballons crèvent stupidement dans les mains des enfants — cet été je n'aurai pas mangé un seul fruit d'été, mais je soupire la rumeur de tes phrases: dans la somme de tes sommeils, sans effort, chaque nuit sécrète un lendemain, nuit après nuit — puis je serai fille.
Et là:
Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton cœur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre.
(Celui-là a presque deux ans, mais je n’en changerai pas une virgule. Quand même, les "flammes jumelles", piquées à Ronsard sans doute — mais sans volonté de faire archaïque, j'en suis sûr —, et l'expression "gravé de fatigues", peut être dans Le Piéton de Paris justement.)
Et:
Sur le chemin de la trombe, la rutilance des boutons d'or, la vaste friche du jardin paternel en mer de larmes commué, l'inquiétante pauvreté du voyage, l'écrasement fécond à chaque seconde et le coup de partance, l'à-la-ligne décoratif des poèmes d'à-peu-près, la responsabilité-couperet à la commissure du discours, l'inconséquence de tout cela, cette rageuse figure où tout un monde divise la tristesse des yeux perdus, le remuement anal et l'hécatombe des sens, les lèvres roses, si roses d'une jument qui passait par là, l'oubli maîtrisé des tâches quotidiennes, les mains rassurantes dans les poches garnies de presque rien, les retournements de situation comme on s'écroule sous un corps dense et mat, frappements orgiaques d'une nuit vraiment noire.
Ce que je vis dans la stupeur de tout cela, je mangeai la fumée de quelques cigarettes moribondes pendant qu'un chat miaulait d'abandon puis sous le bruit des voitures, pauvre sol fracassé, lèvres closes maintenant, lèvres d'encre noire. Les arrestations se multiplient depuis le réchauffement de la planète, la distribution des mauvais rôles, les coups de scalpel, la médecine de l'âme, la facture des corps contemporains, la chirurgie expiatoire où l'on vous rapièce un morceau de cervelle ni vu, ni connu.
Et aussi:
J'aime livresquement et plus encore en animal, je n'ai pas trouvé mon maître et ne suis le maître de personne. Hypothèses des sens ou la vie tremblée, lendemain fébrile d'avoir trop bu: on se renifle en chiens de faïence et le chien liquéfié se meut en esclave. Mes coutures invisbles se défont peu à peu, l'après-midi me souille d'accroupissements silencieux, attentats répétés dans les crevasses de ma bibliothèque affective.
Trépas aristocratiques, cavernes encombrées, vermoulures de la chair: l'antique glas sonne l'extase des chairs laiteuses et la puissance des noirs profonds. Conversation dominicale dans le fouillis d'un appartement: bohémiens en partance, aveugles équilibristes. La pointe du récit n'advient jamais que dans le relâchement des nerfs, qui ne se dit pas.
L'avenir s'use à mesure que je me dévore. On est libre de caresse, libre de feu. On continue de creuser le sillon humain, parfois on dort à même la terre. La nuit ce sont poussières d'ange et fleurs de vertu: on n'ignore plus rien du vaste désordre.
C’est un peu long, mais je me relis, c’est compréhensible. D’ailleurs, le début d’un autre, récent, où l’on retrouve la pendule, et la musique et la littérature, etc.:
On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.
— Moi se disperse dans mes notes, mais c'est anecdotique.
samedi, 21 août 2010
Homo festivus (misère de l'air du temps)
Il est 12h30, je réécoute l'émission sur Philippe Muray, avec laquelle je me suis réveillé ce matin, secoué par la voix de Fabrice Luchini. Morceaux cyniques sur le culturel, la socioculture. Luchini démasque Finkielkraut, le prend en flagrant délit d'optimisme — l'autre se justifie: "C'est que j'ai un enfant." — et Luchini cite Cioran, quelque chose comme: "Si j'avais un enfant, ma connaissance de l'avenir est telle que je l'étranglerais dans la minute."
Flaubert à Louise Colet: " En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc, je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez; mon cul vous contemple."
Homo festivus — fêtes monumentales et totalitaires.
L'empire du bien: "Derrière le festif, le sympa, il y a la mort du réel et la mort de l'art."
Paradoxe: "Il y a une sorte d'extension du domaine du rire, on rit partout, on rit tout le temps, et en même temps, une réduction du domaine du risible, car de quoi rit-on, à part de la taille et des tics du president de la république? Notre société, avec ses iphones, ses ipods, ses ipads, et la fête généralisée, ne sait plus rire d'elle-même, elle se défausse de sa propre risibilité sur ses boucs émissaires, ses victimes expiatoires que sont devenus les hommes politiques, et notamment les gouvernants. Nous ne savions pas à quel point nous étions nous-mêmes risibles, à quel point notre époque était elle-même risible."
"Le fond de commerce de l'indignation du rebelle salarié est pitoyable." (Luchini, contre les salariés du comique, qui sont des nains face à un Flaubert. Ils parlent de Guillon.)
Vomir la postmodernité.
Finkielkraut citant Chesterton: "L'esprit est la raison sur son fauteuil de juge, et si les offenseurs sont parfois touchés, le juge, lui, ne l'est jamais. L'humour pour sa part, comporte toujours l'idée que l'humoriste en personne est en position de faiblesse, et qu'il est pris dans les imbroglios et les contradictions de la vie des hommes." (Pour conclure que Muray, c'est l'apothéose de l'esprit.)
Démocratie: développement de l'égalité graduelle des conditions (Tocqueville). Démocratie terminale (Muray): on va vers l'indifférenciation, le métassage. Société de plus en plus sectaire et de plus en plus dogmatique.
Cioran, cité de mémoire par Luchini: "Je suis pour toutes les réformes que vous voudrez. Il n'empêche, l'homme n'en a plus pour longtemps."
"Un homme politique ne s'occupe que de mythification." (Luchini)
Muray: "Un roman qui n'opère pas une trouée dans la réalité de propagande du réel, à quoi ça sert?"
Muray cite un directeur de centre d'art contemporain: "En Limousin, si on veut s'en sortir, il faut passer du cul des vaches à la modernité, pas maintenant, mais tout de suite." Après une rêverie sur les vaches, Muray conclut: "Le paysan regardait les vaches, il se doit maintenant de manger la vache enragée de l'art contemporain." Le directeur du centre d'art: "Aujourd'hui, une gigantesque trame, faite de toutes sortes de maillons et de rhizomes, réunit installations, textes, sons, photos. Nous devons exprimer toute cette générosité ambiante sans faire le tri. Les visiteurs se sentiront plus à l'aise dans un environnement qui exprime mieux l'air du temps. Un centre d'art n'est pas un musée, mais un lieu de vie."
Muray: "La culture ne veut que la capitulation des ultimes réfractaires. Elle n'est que l'autre nom de la fête."
Muray encore: "Malraux était étranger à l'ignoble chantage mortifère du nouveau qui a toujours raison. L'art, littéraire ou plastique, n'exprimait jamais rien d'autre à ses yeux que l'idée que la partie n'est jamais, et n'est pas jouée, qu'il n'y a pas de loi, que rien ne sera jamais complètement analysé ni bouclé, qu'aucune solution jamais n'en terminera avec le moindre problème, qu'aucune réponse ne comblera jamais le désir insatiable de questions, si possible insolubles. Il est probable qu'il n'aurait jamais imaginé la transformation de la culture en programme de soumission des populations à l'avenir qu'on a choisi pour elles, de sorte que c'est aujourd'hui l'horreur de la culture et de son haut ou bas clergé inamovible qui est la condition première de l'exercice de la liberté."
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En flânant sur Youtube
Henri Meschonnic (le corps et le langage)
Georges Bataille (court métrage)
Michel Foucault (parle de Bachelard)
Jacques Derrida (rien ne m'intimide quand j'écris / tu es fou d'écrire ça)
Antonin Artaud (la pléthore de ma puissance)
De Caunes et Garcia (on dit durassien ou dur à suivre?)
Cioran (la volupté de l'insoluble / ni résultat ni but / tout est sans nécessité / je rêve d'un monde où l'on mourrait pour une virgule / on fait des choses auxquelles on adhère sans y croire)
Cioran (ce qui fait durer une peuvre, ce qui l'empêche de dater, c'est sa férocité)
Cioran (s'il me fallait renoncer au dilettantisme, c'est dans le hurlement que je me spécialiserais / l'utopie, c'ets le grotesque en rose, le besoin d'associer le bonheur, donc l'invraisemblable, au devenir, et de pousser une vision optimiste, aérienne, jusqu'au point où elle rejoint son point de départ, le cynisme, qu'elle voulait combattre, en somme, une féerie monstrueuse, mais la vie est rupture, hérésie, dérogation aux normes de la matière, et l'homme, part rapport à la vie, est hérésie au second degré, victoire de l'individuel, du caprice, apparition aberrante...)
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vendredi, 20 août 2010
Plus de moi, rien que du je
"Le langage parle du langage. Ce qu'il montre le mieux, c'est ce que vous en faites. Par là nous sommes tous tout entier nous-mêmes le contenu du langage. La langue est chaque fois le sujet tout entier. Son histoire. Qui signifie plus ce qu'il ne dit pas que ce qu'il dit. L'intérêt est de découvrir quoi comment. L'incommuniqué est ce qui se communique d'abord.
C'est pourquoi le rythme, qui n'est dans aucun mot séparément mais dans tous ensemble, est le goût du sens. Sa physique. Et le signe une vieillerie théorique. Ici se situe la critique: là où ce que vous faites du poème dit ce que vous faites du langage de tous les jours. Comme s'il y en avait un autre. La théorie casse à son point faible. Le point faible des théories du langage, donc des théories de la société, est le poème.
[…]
Ainsi le poème est une critique du langage, et de la société. Cette critique, on ne la trouve pas dans la critique dite littéraire. Celle-ci n'est que littéraire, pas critique. On voit autour de soi de la polémique, du courriérisme, des sociétés d'éloge mutuel. Il n'y a que l'écriture qui soit critique, par nécessité vitale, pour découvrir sa propre historicité. C'est pourquoi, quand il y a une critique, elle a l'écriture de la passion. Comme Péguy. Elle n'est pas un quelque chose qui se mêle à l'écriture, se mêle de l'écriture. Elle est l'écriture elle-même travaillant à s'y reconnaître, dans ce Guignol.
Ecriture, et critique, quand il n'y a plus de moi, rien que du je. Alors, le rythme. Pour rapprendre à lire. Une époque a perdu l'histoire du lire. On a fait croire que lire c'était du dedans. Ainsi le lecteur ne lit pas, il est lu. C'est peut-être un moi. Ce n'est pas un je. Le je est en cours. La fable du pour qui il vit ou il écrit n'est pas pour lui. Mais pour les moralistes. Il est je comme chacun. Par là chaque je se prépare en lui.
Le poème n'en sait pas plus. N'enseigne pas un savoir. N'enseigne pas. Bien sûr. Mais il montre. Travaille l'insu. Ni en marge ni en dehors. Son utopie est d'être ici. Son parti, et celui de la critique, est le parti du rythme. Sa politique."
Henri Meschonnic, La rime et la vie (1989)
Les braves gens ou la question du faux art
Le même jour, dan le même rayon, j'ai acheté L'Art de la prose de Lanson et La rime et le vie de Meschonnic. J'étais venu pour un autre livre, La Langue littéraire, sorti il y a presque un an, mais la vendeuse n'a pas réussi à trouver l'un des deux exemplaires mentionnés pourtant dans sa base de données. Pendant qu'elle s'affairait, je parcourais tranches et couvertures, ouvrais les livres au hasard, consultais parfois une table des matières, pendant que ma fille riait en feuilletant une grammaire qui tirait ses illustrations de bandes dessinées. A la table des programmes de concours, il y avait des piles de livres critiques sur l'oeuvre de Rimbaud.
J'en parle à Bruno, qui cite Pompidou de mémoire. Je trouve la préface de son anthologie: "Plusieurs de ses poèmes ne sont que les brillants exercices d'une jeunesse douée. D'autres, à travers un effort d'originalité parfois enfantin, contiennent de grandes beautés. Certains enfin et surtout le Bateau Ivre sont, malgré quelques bavures, parmi les plus authentiques chefs-d'œuvre de notre poésie. Par suite des règles que je me suis fixées, je n'ai rien cité des Illuminations ni d'Une Saison en Enfer. Mais Rimbaud par son destin d'étoile filante comme par les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel, continuera longtemps de faire rêver."
("Les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel": que dirait Lanson, dans sa lecture méticuleuse des prosateurs: "platitude", "figure banale", image "sans signification précise", "mauvais effet"?)
La veille, j'avais lu l'article sur Rimbaud dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig, que je lis toujours avec plaisir comme un livre épouvantail: "C'est le discours de l'intelligence absolue. Il a tout compris ou cru tout comprendre, et s'est dégoûté de tout, à commencer de lui-même. Destruction de la comédie qui intéressait tant Malraux, et ici plus que nulle part ailleurs. Y compris la comédie du poétique, de l'illumination, de tout ce que vénèreront plus tard les rimbaldiens nunuches." L'article commence ainsi: "C'est pour les raisons les moins littéraires que la gloire de Rimbaud s'est faite." Plus loin: "Pauvre Rimbaud! Il a tellement servi qu'on dirait une vieille poupée avec une robe en lambeaux, un oeil arraché et deux bras en moins." Après avoir mentionné ceux qui l'ont pillé, détourné, récupéré, Dantzig explique pourquoi Rimbaud n'est pas un immense poète, puis: "De même, dans l'ordre des opinions, comme il n'a rien expliqué, rien démenti, il offre de quoi contenter la gauche, les surréalistes, les chrétiens, tout le mondre jusqu'à l'extrême droite."
L'"effort d'originalité", les "brillants exercices", les "quelques bavures" dont parle Pompidou sont illustrés par Dantzig, qui fait une rapide lecture comparée des poèmes de Rimbaud, sans souci de chronologie: il y trouve du Laforgue "en quantité", du Céline, du François Coppée, et même "du slogan de mai 68 avec ce que ça a de rigolo et d'inepte ("il faut être absolument moderne", "l'amour est à réinventer")".
Plus profondément, Lanson conclut son Art de la prose par un chapitre intitulé "Le faux art". Il fait rapidement l'inventaire des phrases du XIXe siècle ("la phrase plastique, harmonieuse et souvent encore solennelle de Chateaubriand, la phrase bariolée et rugissante, envolée ou convulsive des romantiques, la phrase marmoréenne et de haut relief de Gautier et des Parnassiens, la phrase nerveuse ou matérielle, vibrante ou épaisse, du naturalisme, la phrase souple, compliquée, dissonante et musicale des symbolistes"), avant de faire celui, exemples à l'appui, de styles relevant du faux art: style XVIIIe siècle, genre Rousseau; style Empire: XVIIIe siècle durci de gréco-romain; style romantique troubadour, école de Chateaubriand; style romantique catholique; style garde nationale, art Louis-Philippe; style académique sévère, faux XVIIe siècle, école d'Ingres. En quelques lignes lapidaires: "Rien n'est plus odieux que le faux art. Et c'est où arrivent fatalement les braves gens, intelligents, sincères, qui ont quelque chose à dire, et le diraient bien, s'ils se contentaient de l'énoncer justement. Mais la justesse ne leur suffit pas, ils veulent la beauté! Et c'est piteux."
Lanson analyse la prose, et Meschonnic la poésie. Le seul rapprochement entre eux, c'est que je les lis simultanément. Ma poésie se fait de plus en plus en prose. Parfois, en écrivant, je rends possible, par la disposition des segments de phrases au brouillon (propositions ou groupes nominaux le plus souvent, que j'aligne, numérote, combine), une présentation en vers libres, mais je n'en vois que rarement l'intérêt, à moins que les blancs typographiques soient rendus nécessaires par ce que je raconte. En matière de vers, je préfère le mètre. Lanson, qui dans son introduction ne peut définir la prose autrement que par ce qu'elle n'est pas (la poésie), a cette expression, affreuse, honteuse presque de "vers-librisme", qui m'amuse beaucoup. Faire profession de vers-librisme, être vers-libriste.
Et il faut bien que je cite in extenso l'introduction de "L'oreille sur l'avenir" dans La Rime et la vie:
"Les poètes sont ceux pour qui la poésie des autres existe. Différence essentielle avec ceux qui prennent l'expression narcissique de leur moi pour la poésie. S'ils étaient poètes, il y aurait bien cent mille lecteurs-acheteurs de livres de poèmes en France. Autant, paraît-il que d'écriveurs. C'est toute la différence entre le moi et le je. La sentimentalisation et la poésie.
Les poètes sont ceux pour qui la poésie est en avant d'eux. Pas derrière eux. Ceux qui ont la poésie derrière eux montrent qu'ils prennent l'histoire de la poésie pour la poésie. Ils poétisent. Il y a cent ans ils hugolisaient. Récemment encore ils mallarméisent. La poétisation, pas la poésie. Un culte, qu'ils célèbrent. Ils sont plus prêtres que poètes. Ils ne risquent rien. Mais ils savent que la poésie est un risque. Aussi certains sont-ils devenus habiles à mimer ce risque. Le risque de la lecture est de reconnaître ce mime. Je dis la lecture, puisque la critique n'existe pas.
Les poètes sont ceux pour qui la poésie se renouvelle. Ils sont donc toujours jeunes, s'ils ont l'âge de leurs poèmes. Leur aventure n'est pas un plus ou moins de vers ou de prose. Elle est dans ce que transforme une lucidité qui n'est propre qu'au poème. C'est à cela, quels que soient les temps, qu'ils sont bons. Le reste..."
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jeudi, 19 août 2010
L'été chrysalide
La ville se comble de frustrations, les drames sont à tous les coins de rue, on a même apporté un sable noir pour habiller les trottoirs le temps d'une saison. Moi, je décline toutes les offres de repos, seul m'attire le déclin. Chercher des itinéraires de soleil, je n'ai même pas le courage de faire semblant: des ballons crèvent stupidement dans les mains des enfants — cet été je n'aurai pas mangé un seul fruit d'été, mais je soupire la rumeur de tes phrases: dans la somme de tes sommeils, sans effort, chaque nuit sécrète un lendemain, nuit après nuit — puis je serai fille.
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