mercredi, 29 septembre 2010

"Je ne m'ennuie jamais dans la solitude, je ne m'ennuie jamais auprès de toi"

Je ne parviens pas à trouver sur internet la lettre de Baudelaire à Madame Aupick datée du 6 mai 1861. Dans mon édition de poche elle s’étend sur neuf pages, je n’ai pas le courage de la recopier, de la saisir. "Ma chère mère [commence-t-il], si tu possèdes vraiment le génie maternel, si tu n’es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même me chercher." Je ne rendrai pas compte de cette lettre, il faut donc que vous la lisiez, car elle est de la plus haute importance. Par exemple: "Pour en revenir au suicide, voici une idée non pas fixe, mais qui revient à des époques périodiques, il y a une chose qui doit te rassurer. Je ne puis pas me tuer sans avoir mis mes affaires en ordre. Tous mes papiers sont à Honfleur, dans une grande confusion. Il faudrait donc, à Honfleur, faire un grand travail. Et une fois là-bas, je ne pourrais plus m’arracher de toi. Car tu dois supposer que je ne voudrais pas souiller ta maison d’une détestable action. D’ailleurs tu deviendrais folle. Pourquoi le suicide? Est-ce à cause des dettes? Oui, et cependant les dettes peuvent être dominées. C’est surtout à cause d’une fatigue épouvantable qui résulte d’une situation impossible trop prolongée. Chaque minute me démontre que je n’ai plus de goût à la vie. Une grande imprudence a été commise par toi dans ma jeunesse. Ton imprudence et mes fautes anciennes pèsent sur moi, et m’enveloppent. Ma situation est atroce. Il y a des gens qui me saluent, il y a des gens qui me font la cour, il y en a peut-être qui m’envient. Ma situation littéraire est plus que bonne. Je puis faire ce que je voudrai. Tout sera imprimé. Comme j’ai un genre d’esprit impopulaire, je gagnerai peu d’argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais, — pourvu que j’aie le courage de vivre." Par exemple.

Il faudrait aussi que je parle des Nuits de Paris, que je lis la plupart du temps dans les transports en commun, mon plan de Paris n’est jamais loin, je m’y reporte souvent pour y chercher des noms de rue que je localise quand c’est possible, la forme d’une ville… Certains noms n’ont pas changé depuis le XVIIIe siècle, parfois une rue actuelle correspond à deux anciens segments qui portaient des noms différents, mais dans l’ensemble on s’y retrouve assez bien, on reconnaît la tranquillité du Luxembourg, la richesse commerçante de la rue Saint-Honoré, la rue Saint-Jacques, Louis-le-Grand… les parties fines du Jardin des Plantes, festins sur l’herbe, couples libertins, le Spectateur-Nocturne les dénonce et Buffon met fin à ces pratiques honteuses. Je rencontre surtout, dans ces promenades, des traits particuliers de la langue classique, dont le charme tient à tel "emploi du matin" (quand notre moderne userait d’un affreux "emploi du temps du matin", ou, guère plus gracieux, d’un "emploi du temps de la matinée") ou tel "vers le minuit": "Je m’en revins doucement, et sans excursion, vers le minuit. Au milieu de la rue Saint-Antoine, je vis sortir une fille nue en chemise, qui se sauvait. Elle prit par la petite rue Percée." Vous ne trouverez pas la rue Percée dans un plan de Paris. Une note précise qu’il s’agit de l’actuelle rue du Prévôt, dans le 4e arrondissement. Ce vieux Paris m’intéresse comme notre vieille langue, parce que tout ce que je connais y est, mais avec cette espèce de profondeur qui manque tellement au paysage à deux dimensions de l’époque actuelle, non que notre époque soit plus plate et l'ancienne plus riche ou plus diverse, mais la profondeur dont je parle est ce chemin impensable de l'une à l'autre, cet entrechoquement des consciences. L’actuel, qui succède au contemporain, qui succède au moderne. La conscience du temps écoulé ne suffit pas. Il faut tâter de l’ancien temps, le fréquenter quelque peu, si possible sans le truchement d’un film ou d’une mise en scène, sans le truchement surtout d’une traduction, et accepter, donc, d'être borné.

— J’essaie de me consacrer à mon roman. C’est une entreprise difficile, mais il est grand temps que je m’y mette sérieusement.

lundi, 27 septembre 2010

"Dans des régions sauvées par la mort"

A la télé il y a un débat sur le goût français: sur le plateau, on revient sur l'exposition des résines de Murakami à Versailles. Marc-Edourd Nabe parle des croûtes de Versailles, et rappelle que Louis XIV a lui-même joué les travestis dans une pièce de théâtre. Il parle du côté fun, drôlatique, successfull de Koons et Murakami. Laurent Fabius parle de l'effort méritoire pour aller vers l'art contemporain, et cite Picasso: "L'art, c'est comme le chinois, ça s'apprend." Il parle aussi du Loneseome cowboy, vendu quinze millions d'euros, jeune blondinet faisant un lasso de son sperme. Il conclut sur la faiblesse de Murakami, à quoi s'oppose Jean-Jacques Aillagon, qui prétend ne pas aimer Renoir, à la différence de Fabius, qui demande, interloqué: "Vous n'aimez pas... tout Renoir?... Vous faites un blocage psychologique?" A l'écran, la problématique, en sous-titre: "Versailles, galerie d'art contemporain?"

Entretemps j'ai relu le rapport de stage de Renato, tout en échangeant par intermittence avec Benjamin sur msn, où je ne m'étais pas connecté depuis plus d'un an. Benjamin est à Montréal cette année, il prépare une thèse, m'envoie une pièce de théâtre qu'il a écrite.

Il y a eu surtout ce sms d'Yves-Noël, en début de soirée, qui commençait ainsi, fulgurant: "Âme, j'ai failli perdre le regard dans le train, tout à l'heure. Maintenant, ça va. Mais j'ai pensé comme j'étais désolé de ne pas avoir pu être à la hauteur de l'espérance de notre amour. [...]"

Je lis sur son blog:

"J’avais mal à l’œil, mais le monde réussissait à être le plus beau que j’avais jamais vu, comme si j’allais mourir ou si, comme je l’espérais, j’étais juste très fatigué. Je m’étais allongé et j’avais fermé l’œil comme sur le noir du café. Et je les avais rouverts dans des hauteurs comme si la terre touchait le ciel. Je n’avais plus de sexualité, mais j’engageais des acteurs qui en avaient. Je ne les payais pas, mais les putains, les vraies, sont celles qui font payer pas avant, mais après. L’acteur m’offrait son cul, sa sexualité massive et rebondie, ses sécrétions comme il les offrirait à tous. Le ciel touchait la terre avec les vaches et tout, tout ce que j’étais en train de voir pour la dernière fois. J’avais énuméré dans ma tête les livres du XXème siècle que j’avais aimés et qui pouvaient entrer dans la catégorie "science-fiction" (puisque Michel Houellebecq avait dit quelque part que la seule littérature valable au XXème siècle avait été la science-fiction). Oui, après tout. J’essayais d’imaginer que les livres que j’aimais du XXème siècle entraient dans cette catégorie. (Excepté la poésie qui n’est d’aucun siècle et, toujours, de toute façon, une cosmogonie.) Voyage au bout de la nuit, oui, c’est de la science-fiction. A la recherche du Temps perdu, Les Vagues, Moderato Cantabile, Le ravissement de Lol V. Stein, oui, à l’égal des Chroniques martiennes. Disent les imbéciles, Les Fruits d’or, Entre la vie et la mort, science-fiction. Les Georgiques, La Route des Flandres, Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden, Eden, Eden, science-fiction. Coma, Formation. Kafka, Borges, Gombrowitch, Nabokov. Pessoa (avec les hétéronymes: science-fiction). Le Bleu du ciel, Ma mère, oh, j’arrête là! Ma mère, science-fiction. Modiano, Handke, Strauss, Simenon. Rauque la ville, science-fiction, c’est vrai. La ville rauque, c’est vrai. L’aspect contemplatif du monde est absolument sans menace. J’avais la sensation extraordinaire de glisser au-dessus du monde. L’ordinateur vibrait sur la table, mais, moi, à travers ma respiration difficile, j’avais la sensation de glisser, la sensation technologique. J’étais heureux d’être recueilli. Les gros nuages moelleux s’échappaient de mon cœur. Je ne pourrais bientôt plus écrire. Il y avait tout près… tout était là… Tout était de nouveau découvert. Ecrire n’était jamais décrire car tout était vivant. On ne pouvait rien toucher (de cette manière). On ne pouvait rien toucher d’aucune manière. La terre touchait tout. Et le ciel ne s’envenimait pas. Le ciel reflétait, (…), modérait. Redorait. La lumière, c’était la lumière. C’était ce que je n’allais plus cesser de ne jamais voir. Ma maladie. –"

samedi, 25 septembre 2010

Escapade (suite)

Ce matin le film continue, le train est mis en place avec vingt minutes de retard, c'est un de ces trains où l'on est très mal assis, où vos jambes sont trop grandes pour le minuscule espace qui vous sépare du siège de devant, alors on appuie les genoux en hauteur, on les glisse d'un côté puis de l'autre et on se casse le dos. J'ai prévenu qu'il faudrait tout décaler pour le retour à Paris avec Clélie, que ce serait à midi trente-quatre au lieu de dix heures trente-quatre. J'ai attendu presque deux heures à la gare d'Yvetot, où l'on réservait des taxis, pris en charge par la SNCF, pour les passagers égarés qui avaient raté leur correspondance. L'un d'entre eux, furieux, refusait le taxi, s'obstinait à diffuser sa musique dans le hall, son iphone posé sur un banc, une espèce de dance abominable. Le ton monta entre lui et les employés de la gare, à qui il conseillait de prendre leur retraite au plus vite. Je mangeais du chocolat, lisais quelques pages des Nuits de Paris, patientais.

Dans le train, Clélie me montre ses exercices de musique, elle déchiffre le do, le ré et le mi, en chantant les notes. Parfois elle invente, alors elle se cache derrière la partition, et refuse que je suive avec elle. Elle me parle de son école, qui porte le nom de François Rabelais. On lui a parlé de Gargantua et de Pantagruel. Je lui lis, en sautant les passages incompréhensibles pour elle, et en transposant souvent la syntaxe et le vocabulaire, le récit de la naissance extraordinaire de Gargantua, sorti de l'oreille gauche de sa mère Gargamelle au onzième mois de grossesse. Elle trouve une explication à cela, me dit que de toute façon, les mois des géants sont plus longs que ceux des hommes normaux.

Sur Deezer on écoute Morts-Vivants de Philippe Katerine, Clélie fredonne et s'amuse beaucoup d'y entendre le nom d'Yves-Noël. Ces deux-là ne se sont pas vus depuis le mois de mars, et ne se reverront sans doute pas avant longtemps. Je ne m'étendrai pas sur le sujet, mais il faut bien que j'en parle un jour, pour la cohérence de mon récit.

Escapade

Je devais être avec Clélie ce soir, mais ça n'a pas été possible finalement, c'est bien compliqué d'habiter loin d'elle, de ne pas oser prendre ma voiture qui sommeille depuis deux mois dans le parking, changer les billets de train, il a fallu quarante minutes au guichetier pour changer mes billets, je les ai comptées, il s'énervait, suait, n'y arrivait pas, son chef non plus, me disant, son chef, qu'il faudrait arrêter ces combines, que ce n'était pas réglementaire, moi je protestais que c'étaient les combines qu'on m'avait conseillées ici-même, seulement c'était la première fois depuis en un an qu'il me fallait changer mes billets, et je n'y pouvais rien, et j'ajoutais que c'était une galère de plus pour les pères divorcés. Mais le guichetier était malin, il voulait non seulement changer mes billets de train pour que je puisse partir samedi matin au lieu de vendredi soir, mais aussi me rendre de l'argent, parce qu'on passait de la période blanche à la bleue ou l'inverse. Il avait imprimé trois nouveaux billets sur les six, son chef les lui fit annuler, il reprogramma les trois allers-retours, me donna dix euros quatre-vingt-dix , m'en fit rendre un quatre-vingt-dix, suait toujours, me disait que sa colère n'était pas contre moi mais contre les autres, ceux qui me proposaient des combines pareilles. Je répétais que ça marchait très bien comme ça depuis un an que je faisais des allers-retours en Normandie, et que c'était une de ses collègues qui m'avait premièrement expliqué le procédé, auquel je n'avais alors rien compris, mais j'avais accepté, m'en remettant à sa bonne foi apparente.

Cela consiste à combiner l'aller du vendredi avec les retour du dimanche, l'aller du dimanche avec le retour du vendredi, le même vendredi, ce qui me permet d'obtenir une réduction grâce à ma carte Escapade. En clair, sur le papier comme on dit, quand je vois Clélie le week-end, je passe deux week-ends avec elle en Normandie, nous vivons même deux fois le même week-end en même temps, dans un sens puis dans l'autre, et la logique voudrait peut-être qu'ils s'annulent: le premier week-end je passe deux nuits dans le sens des aiguilles d'une montre, et le second, deux autres nuits dans le sens contraire: je pars à Yvetot, le dimanche, avant de rentrer à Paris, le vendredi d'avant. Autrement dit, je rentre avant de partir. Ce sont des nuits écrasées, je dis nuits parce que ce qui compte avec la carte Escapade, quand on part le vendredi, c'est de passer une nuit au loin, la réduction n'étant possible qu'à condition de ne rentrer que le samedi ou le dimanche.

C'est partout pareil: un mauvais arrondi ou une erreur de calcul ont parfois des conséquences fâcheuses. Un événement imprévu dans une procédure rigide met tout un système en danger. Une collègue qui avait travaillé dans le privé me racontait cet après-midi qu'une phrase trop complexe avait ainsi provoqué l'irre de son patron. Elle avait d'abord été enseignante, et à l'époque maniait encore la double négation dans un cadre professionnel qui nécessitait plus de clarté dans la rédaction: c'est ainsi qu'un jour une malheureuse double négation dans une consigné qu'elle avait formulée, mal interprétée par les exécutants, faillit faire perdre cinq millions d'euros à l'entreprise.

Ce soir quand je suis rentré à l'appartement il y avait M, que je voyais pour la deuxième fois, son joli sourire et ses lèvres comme Lucien. Soirée avec AM, sur les canapés allongés, écoutant sa musique et la mienne, jusqu'à la voix d'Eon retrouvée sur des mini-disques non titrés. Finalement j'aurais pu aller à cette soirée electro VIP, mais de toute façon je n'avais eu aucun moyen de savoir comment il faut s'habiller dans ce genre de circonstances où les institutionnels sont amenés à se mélanger à des personnalités provenant d'autres sphères.

Pendant ce temps Yves-noël est à Marseille, Renato dans le Nord.

Je ne sortirai pas non plus, il est plus d'une heure, et demain je partirai tôt pour Yvetot, mon point de chute doux-amer.

vendredi, 24 septembre 2010

Le cerveau de la capitale

"J'allai dans les quartier, qui est comme la quintesssence de l'urbanité française. Ce n'est pas la Cour, mais il vaut peut-être beaucoup mieux; car il a un ton souvent meilleur; il corrige la Cour elle-même; il lui porte la loi impérieuse de l'usage national, et la force de s'y conformer. Il la siffle, si elle ne lui plaît pas, et la force à changer. Ce quartier, qui est comme le cerveau de la capitale, c'est la rue Saint-Honoré, unie au quartier du Palais-Royal. La rue Saint-Honoré ne paraît composée que de marchands: mais il est une infinité de gens de goût dans les étages supérieurs, et surtout dans les rues adjacentes. Il est même des étrangers, qui ne vivent que là, sans y demeurer. Il quittent le matin leur demeure, au faubourg Saint-Germain, au Marais, à la Chaussée d'Antin, et le reste, pour venir dans le beau quartier manger, faire leur partier, causer, se promener; ils ne rentrent chez eux que le soir, et ne connaissent du Marais, du faubourg Saint-Germain, ou du quartier Montmartre, que leur appartement."

Rétif de la Bretonne, Les Nuits de Paris

jeudi, 23 septembre 2010

Whore

"Pas beaucoup de plaisir dans ma vie. Peu d’estime de moi. Pas de croyance dans le fait que cette vie vaut d’être vécue avec énergie et volonté, juste avec grâce, avec une touche d’ivresse, mais pour finalement servir à quoi?

Je me réfugie dans le pseudo-désir que j’inspire. C’est stupide, ça ne résout rien, ça me donne juste une raison d'exister. Ce n’est pas avec cette absence majeure de construction que je vais poser un regard heureux sur ma vie dans quelques années. Mais comment juger l’intérêt d’une vie ?

Est-ce au nombre de fois où on a dit je t’aime?

Est-ce au nombre de regards envieux qui se sont posés sur ton corps?

Est-ce au nombre de réussites dont on se sent fier, même si c’est finalement à tort, par usurpation?

Quelqu’un a-t-il une vie de rechange? La mienne est vide, faut que j'en trouve une nouvelle."

Source: http://whore.20six.fr/

mercredi, 22 septembre 2010

La bataille d'Aboukir

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mardi, 21 septembre 2010

Quatrième nuit

Maintenant que tout le monde est photographe, on s’immortalise au milieu des vieilles pierres, les appareils numériques ne craignent pas la nuit et s’adaptent aux lumières orangées des projecteurs, élucideurs de mystères: on voit bien que le Pavillon de l’Horloge a quelque chose d’incongru, par ces empilements boursoufflés inconnus de la Cour Carrée. Une statue à la mode Renaissance, dans l’esprit troubadour qu’on affectionnait au dix-neuvième siècle, prolonge un pilastre cannelé au chapiteau composite: c’est Jean Goujon, auquel le Second Empire rendit hommage, comme à quantité d’autres protestants animant les ailes de la Cour Napoléon. Sous un arc, le N impérial, et de part et d’autre du porche, des œils de bœuf, dont les membres charnus de nymphes allégoriques épousent le cercle: l’Art Antique et la Renaissance s’entreregardent dans l’immobilité d’une pierre restaurée sans doute. C’était originellement une pierre très tendre qui permit d’achever les grands travaux en cinq ans, mais bien vite le gel hivernal fit éclater la couche de silicate dont l’architecte, pensant le protéger durablement, avait fait recouvrir le calcaire oolithique. Napoléon III inaugura l’immense palais le 14 août 1857, soit moins de deux mois après la publication des Fleurs du Mal, que Baudelaire avait mis seize années à composer. La Pyramide où se massent les passants semble ainsi une excentricité au milieu d’une autre plus vaste, et pourquoi ne pas s’y adonner, la nuit tombée, à des poses touristiques, consignes futures des amours, des rires, des conversations italiennes qui résonnent par ici? Je me demande si quelqu’un enregistre le chant du violoncelle qui s’élève en lentes vibrations de sous la pénombre du porche, et qui m’attira premièrement. Je ne sais ce qu’il mouline, je ne connais pas tous les répertoires, je doute parfois s’il s’agit d’une suite classique ou d’une affreuse mélodie contemporaine, d’un goût aussi incertain peut-être que les façades impériales.

En recomposant ces impressions, je me souviens d’un poème de Ronsard, mais d’abord ces quelques vers d’un autre, où il se reconnaît dans la figure d’une déesse aux joues enflées, s’adressant à Pierre Lescot, en qui il trouve son égal:

Et pour cela tu fis engraver sur le hault
Du Louvre une déesse, à qui jamais ne fault
Le vent à joüe enflée au creux d’une trompette,
Et le montras au Roy, disant qu’elle estoit faicte
Expres pour figurer la force de mes vers,
Qui comme vent portoyent son nom par l’univers.

L’autre poème est un conte plaisant: Marguerite de Valois marchait la nuit dans la cour du château, Amour l’aperçut, fatigué d’une longue course céleste, la rejoignit aussitôt, tellement ravi par sa beauté qu’il fondit dans son œil, afin d’être tout près de sa nudité à l’heure de se déshabiller. La réalité, c’est le vertige de ces comparaisons, c’est comparer l’incomparable quand la terre a fait mille révolutions: Marguerite plus proche dans la fiction du poète que les belles étrangères dans l’objectif des caméras, le froissement d’une robe sombre plus audible, et les pas mesurés sur la dalle, ou le souffle inquiet, plus admirables que le spectacle apaisé des promeneurs de cette fin d’été. Une jeune fille s’assied assez près de moi pour que je perçoive sa rêverie, ou la feinte d’une rêverie, trop loin cependant pour autoriser une conversation. Quand elle se lève, j’observe son teint blanc et sa chevelure rassemblée en une épaisse natte blonde, rabattue sur le devant de l’épaule droite.

Je quittai moi aussi le parapet où j’avais pris quelques notes, je continuais d'examiner tout ce qui s'offrait à mes regards, et j'allais insensiblement, sans penser à mon chemin.

[…]

dimanche, 19 septembre 2010

Première nuit

Si Renato est un personnage, entre quatre murs ou les quatre côtés d’une page, c’est tout un, ou encore au fil des rues, l’enfilade des heures, comme dit l’auteur, le Spectateur-nocturne, avec ce bizarre tiret et la majuscule qui vous prend au sérieux, le Hibou-Spectateur et sa volonté d’érotisme, ses intentions d’érotisme, un calendrier de rendez-vous pour une année entière.

S’il est un personnage ne s’examine même pas.

Le ministre, nous ne l’attendions pas, il nous faisait l’honneur de sa présence, je luttais contre le sommeil, cet état bien connu se décrit difficilement. Au cocktail, je pensais à la facture, j’avais visé le montant dans le secret d’un parapheur, les efforts étaient patents. Symboliquement tout cela se passait dans un grand lycée parisien, sous l’œil insigne de Louis-le-Grand, et à la sortie des classes, tandis qu’on buvait dans le parloir, quelques élèves s’arrêtèrent pour nous observer sans vergogne. Il paraît que devant le lycée l’un d’eux fumait la pipe.

Quelques jours auparavant, disons lundi, j’étais au Château de Versailles pour le vernissage de l’exposition de Takashi Murakami. Marlène photographia une Versaillaise dont le tailleur s’imprimait de marguerites d’une façon qui n’avait jamais dû être à la mode. Yves-Noël photographiait des sculptures en résine et des miroirs. Je me faisais draguer aux toilettes par un qui me complimentait sur mes chaussures tandis que nous pissions. Nous avions un carton d’invitation pour la soirée, mais ce n’était qu’un carton silver qui donnait accès à un buffet payant et permettait d’assister à un concert, d’après ce qu’on nous dit. Les détenteurs du carton gold ne payaient pas et accédaient à des plaisirs que l’on ignorera toujours. Finalement rien n’avait changé depuis l’Ancien Régime. Au retour, dans le RER, je lisais les notes d’un collègue en vue d’une audition à l’Assemblée Nationale. J’avais ensuite dîné avec Yves-Noël au Beaubourg vers vingt-trois heures, il avait photographié un couple de pédés assis devant nous mais je ne les ai pas retrouvés sur son blog. Puis on était rentré en taxi, chacun chez soi.

Alors que je quittais le lycée Kim m’appela, je sortis un carnet et un stylo et notai ses coordonnées bancaires, quelques mots échangés au sujet de la rentrée. Renato m’attendait rue Bonaparte, que j’avais prise en direction de la Seine alors que la galerie où nous nous étions donné rendez-vous se situait de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. Sa nouvelle poudre l’empêchait de briller. Il fallut forcer l’entrée en forme de fente: l’entrée elle-même était une œuvre de l’artiste, deux cylindriques blancs d’à-peu-près deux mètres de haut et cinquante centimètres de circonférence dont la raideur accueillante était maintenue par une soufflerie invisible mais bruyante située à leur base. L’œuvre ainsi traversée valait huit mille euros. A l'intérieur il y avait beaucoup de blanc, beaucoup de polystyrène, du plexiglas, du verre, des sparadraps, du sang séché, des cheveux-de-l’artiste en boule suspendue à un fil de pêche, une vidéo expérimentale où les doigts d’une main photographiée en gros plan se déréalisaient en lentes volutes sous l’action stupide d’un logiciel de retouche d’image.

En somme je pense qu’une visite de galerie par semaine au moins pendant un an nous permettra de faire quelque progrès dans le domaine de l’art actuel.

Celui-ci s’appelle Honoré d’O.

Honoré d’O est un très beau nom d’artiste.

Il pleuvait un peu. L’Ecume des Pages était fermée mais nous nous réfugiâmes avec bonheur à La Hune, où j’achetai le dernier roman de Mathieu Riboulet. Il faudrait citer la première page, les premières phrases, l’art consommé des reprises pronominales, mais je crois qu’un homme n’a pas cette faculté qu’ont les femmes de jouir quand l’intellect est ravi — ainsi L’Etoile eut un orgasme dans un cours sur Ronsard.

A la terrasse d’un café j’expliquai ensuite que j’étais en chasse, et Renato me corrigea: "Non, tu es en rut, ce n’est pas la même chose."

My Lonesome Cowboy.

samedi, 18 septembre 2010

Holymane

 

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