lundi, 10 octobre 2011
Honore ton père et ta mère
Il est deux heures, je suis sorti du commissariat il y a une heure, ma déposition signée à la main. Ça n’a pris que vingt minutes, et les heures avant je les ai passées à lire l’autobiographie de Gérard Garouste, le récit de sa folie: "Je suis parti sans rien, j’ai fait du stop, donné mon alliance au conducteur et pris le train à Brive-la-Gaillarde. Dans le wagon, deux jeunes filles ont pouffé de rire en me voyant, un rire nerveux, je dégageais quelque chose d’étrange. Je me suis mis à les regarder fixement, elles se sont tues. Puis je me suis assis en face d’une religieuse, j’ai posé mes yeux sur elle, j’ai vu sur ses lèvres qu’elle priait, alors je me suis levé et je lui ai dit: Vous voyez, mon Dieu est plus fort que le vôtre!"
Quand Garouste raconte son lent apprentissage de l’hébreu, je pense à mon père qui s’est converti au protestantisme il y a quelques mois. Le mot Dieu ne se dit pas, comme un trou dans la langue qu’on a masqué par un Yahvé trompeur. "Je continue d’apprendre l’hébreu et à tout entendre autrement. Il n’est pas dit dans la Bible: Honore ton père et ta mère, comme on nous l’a si bien appris. La racine du mot hébreu caved, qui signifie "honorer", est aussi celle du mot lourd. On peut donc entendre: Considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire."
Hier soir Clélie a préparé des décorations pour le dîner. Elle avait scotché sur les murs du salon des feuilles où elle avait joliment écrit les prénoms, Pierre, Clélie, Michel, avec de gros points de couleur au feutre, et sur chaque feuille dessiné une croix. Michel ne voulait pas de la croix, et Clélie ne comprenait pas, qui soutenait que Dieu et Jésus sont la même personne. Dans la confusion, je n’arrivais pas à parler de la trinité. Clélie veut croire en Dieu alors qu’elle s’en moquait avec légèreté l’année dernière encore. Mais ses deux grand-mères sont mortes d’un cancer, elle me parle souvent d’elles, pose des questions sur la décomposition des corps.
J’ai sorti mon pupitre pour elle, pour qu'elle sache qu'il y a un espace pour elle, pour sa musique, je lui ai acheté de la colophane. Les séances de violon ont été difficiles, le la ne sortait pas, "c’est la porte qui grince" disait-elle, prête à abandonner, écrasée par la perspective d’un apprentissage de plusieurs années alors qu’elle rêvait le violon depuis deux ans déjà, la grâce et la facilité. Sa mère m’a appelé ce soir pour me dire que les exercices au violon sont un désastre, me demandant si on a vraiment travaillé pendant le week-end. Elle m’a passé Clélie, qui parlait à peine, sanglotait. Je lui ai dit de faire du violon son ami, de le soigner, d’essayer de le comprendre.



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