dimanche, 08 janvier 2012
"C'est le dimanche de la vie qui égalise tout et qui éloigne toute idée du mal" (Hegel)
Le directeur éditorial d'Arte s'exprime ainsi dans Le Monde. Il annonce la festivisation de la chaîne avec la création d'un magazine dont le titre copie les formules éprouvées des autres chaînes: "Tout le monde en parle", "On n'est pas couché", et maintenant, donc, "Personne ne bouge". C'est bien triste, et, dimanche après-midi, poussé par la lecture de plusieurs chapitres du deuxième tome de Après l'Histoire (mars et avril 1999) dans un des rares cafés ouverts du centre-ville de Rouen, après avoir visité la cathédrale, photographié des saints, des prophètes, des anges, des femmes tenant une couronne, tous défigurés, rongés par les intempéries, voire décapités, disposés à intervalles réguliers dans l'abside, à hauteur d'homme et grands comme des hommes, alors que pendant des siècles, ornements sacrés de la façade ouvragée, ils avaient dominé les croyants qui battaient le pavé (et Monet les avait peints d'une touche imprécise comparable à l'indistinction de leur silhouette et de leurs traits rongés), j'étais reparti vers la gare, passant comme à l'aller sous le Gros-Horloge, admirant sur la route les maisons à colombage et certaines façades qui semblaient rivaliser de raffinement et d'excentricité. Il faisait nuit, et déjà tout à l'heure dans la cathédrale le soleil déclinait, j'avais observé les vitraux, sans rien y comprendre car j'avais oublié mes lunettes et que je ne distinguais rien que ma paresse sans doute et le dépit de vivre dans une époque anhistorique (ce qu'ici je nomme selon la terminologie murayenne, mais au-delà des mots, c'est toute une lecture du monde que j'adopte sans réticence, car il suffit de lire Muray et de bien vouloir observer autour de soi, écouter les conversations, la radio, lire les journaux, pour être forcé d'admettre la justesse de sa vision). Arrivé à la gare, je feuillette au Relais H plusieurs magazines et décide d'acheter Paris Match à cause de Jane Fonda en couverture, du titre ("Jane Fonda l'insoumise / L'actrice nous reçoit à Los Angeles / "A 74 ans j'aime faire l'amour" / Un entretien sans tabou"), Têtu à cause d'une interview de Frédéric Mitterrand (ministre des farces et attrapes, dirait Muray, ou de la festivocratie nationale), Courrier international ("Où va le XXIe siècle?" en couverture), et Télérama où des littérateurs font le portrait des candidats à la présidentielle. Ces feuilles de chou s'ajoutent au dernier numéro de Marianne que j'avais acheté à l'aller, où j'ai lu avec consternation les turpitudes de la Première Dame de France, présidente d'une fondation "sans aucune personnalité morale: ni conseil d'administration, ni personnalité propre", qui a confié à un artistocrate le soin de s'occuper de son site internet et de sa communication.

Le dénommé Julien Civange, compositeur interplanétaire ayant envoyé sa musique sur une sonde à la rencontre de Saturne, est officiellement chargé de mission à l'Elysée où il dispose d'un bureau, et gère la marque Born HIV free. Il aurait perçu, par le biais de ses société, plusieurs millions de dollars du Fonds mondial contre le sida. Au lieu de se piquer de philantropie en voulant imiter les First Ladies américaines, la PDF aurait été avisée de ne s'occuper que de son intimité, et c'est Jane Fonda, et non Laura Bush, qui aurait dû la conseiller. Le début de l'interview se lit très lentement:
"Paris Match. A 74 ans, vous avez l’air d’une bombe. C’est quoi, votre truc ?
Jane Fonda. Il n’y a pas de secret. J’ai de bons gènes et je m’entretiens. A part quand je voyage, je fais une heure et demie d’exercices tous les jours. De l’aérobic, du yoga, je marche, je lève des poids… Je fais très attention à ce que je mange. Mon père a passé sa vie à me dire que j’étais trop grosse. J’ai été consciente très jeune de mon physique. Cela dit, je ne suis pas non plus Superwoman. J’ai eu un cancer du sein, je n’y vois plus rien sans lunettes, j’ai une hanche et un genou en plastique. J’ai eu recours à la chirurgie esthétique. Je me suis même fait enlever des prothèses mammaires, posées quand j’étais avec Tom Hayden. Disons que j’essaie de ne pas subir les infirmités dues à l’âge, mais de les transcender."

Où l'on apprend que "l'amour, c'est exister sans se perdre soi-même", qu'il est bon d'avoir le "sens des valeurs" (mais on ne dit pas lesquelles), et qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir la "vraie intimité avec un homme", puisque Jane Fonda, ça lui est tombé dessus à 72 ans (le "troisième acte" de sa vie, dit-elle): "Je voulais absolument connaître cela avant de mourir, ça s'est passé avec Richard." Il vaut mieux, cette semaine, être une "publicité vivante pour la testostérone" (dit-elle) que l'image de la marque Born HIV free.

A quelques pages de là, dans le même Match, dix femmes qualifiées de courageuses sont présentées dans un long reportage. Elles sont pilote d'hélicoptère de la marine nationale, démineur, sauveteur en mer, chirurgien, policier, sapeur-pompier, etc. Ce sont des Jane Fonda en devenir car elles ont non seulement comme l'actrice un courage hors du commun ("J'ai toujours été une femme courageuse, capable d'affronter des gouvernements, mais pas un homme", avoue la belle Américaine), mais aussi une indéniable photogénie qui s'étale sur une double page où sont réunis leurs sourires rayonnants et leurs dix paires de jambes que les robes de toutes les couleurs qu'on leur a prêtées pour l'occasion ne permettent pas de cacher (la démineur, quand même, se tient assez loin, sur l'escalier, derrière la rambarde en fer, et porte des collants noirs). Comme la journaliste (la médiateur, dirait Muray) n'a rien de consistant à livrer et se contente de répéter que ces femmes sont courageuses, ce dont on ne saurait douter, la parole à Maud Fontenoy, qui semble croire qu'elle énonce des idées personnelles, quand elle ne fait qu'énumérer les clichés les plus répandus, confondant ainsi le stéréotype et la réalité, et là aussi, ça se lit très lentement:
"Même au coeur de mes aventures, en plein océan, je restais une femme. Je m'épilais, je mettais de la crème antiride et de jolis sous-vêtements. Je m'étonne qu'on s'étonne. C'est très féminin d'entreprendre quelque chose de difficile, de dangereux, tout en continuant à prendre soin de soi. Où est la contradiction? Les femmes ont une approche multitâche de la vie, je crois même que leur cerveau est conçu pour ça. Le fait qu'elles accouchent, qu'elles soient la plupart du temps confrontées à la gestion du quotidien familial, qu'elles managent [sic], en plus de leur travail, les conditionne. L'homme conquiert, la femme préserve; l'homme raisonne en termes de pouvoir, la femme en termes de vivre-ensemble. [...] Je ne suis pas féministe, mais il me semble injuste de réduire la femme à n'être que l'avenir de l'homme [...] Nous avons encore un long chemin à parcourir pour arriver à une véritable parité économique, sociale, relationnelle. Mais nous le ferons en beauté, un bâton de rouge à lèvres dans notre poche."
On lui souhaite de manager sa fondation aussi bien que son quotidien familial, et quoi qu'il en soit d'être mieux conseillée et mieux entourée que la PDF. Elle ne sait peut-être pas que le rouge à lèvres, les hommes aussi le brandissent sans vergogne, tels ces métrosexuels de Tanzanie décrits par le Mail & Guardian de Johannesburg dans un article traduit par Courrier international. Après la description de la jalousie de leurs femmes, qui les attendent de pied ferme devant les salons où ils se font coiffer, raser, manucurer, masser, etc., la conclusion est sinistre:
"Il n'empêche que toute Tanzanienne moderne digne de ce nom [sic] veut absolument avoit son propre métrosexuel [sic]. La plupart ne sont pas mécontentes de s'afficher au bras d'un homme aussi beau qu'elles [sic]. Car leur éclat se paie cher, et le métrosexuel a de quoi faire garder le sourire tant à sa compagne qu'à son coiffeur [qui s'en met plein les poches comme l'a expliqué l'auteur de l'article]."
Moi qui croyais le concept de métrosexuel dépassé... Mais je me souviens avoir lu il y a quelques mois un court article sur un salon parisien prisé des hommes politiques et des grands patrons... Ce serait le moment de citer une robuste phrase de Muray sur l'indifférenciation qui règne à notre époque...

La palme à Obispo, présenté comme "le plus complexe des chanteurs de variété" dans les premières pages de Match (j'y reviens) à l'occasion de sa nouvelle comédie musicale, Adam et Eve, la seconde chance. C'est en toute simplicité, pourtant, qu'il explique que le public doit en avoir pour son argent, que les "gens" doivent "voi[r] une partie du prix du ticket sur scène". Lui, au moins, on connaît ses "valeurs" car il les révèle: "la mixité, la différence, la contestation du racisme...". A tel point qu'il a délibérément recruté des artistes sans talent (ce qui est un signe de "complexité"): "Je ne voulais pas les plus talentueux, mais les plus humains, ceux qui avaient le plus de coeur." Je découvre au passage qu'Obispo a fait une comédie musicale horrifiquement intitulée Les fleurs du bien, ce qui confirme cette volonté systématique de notre époque de positiver la réalité, de nager dans un océan de bien, et qu'Obispo synthétise de la façon la plus idiote en touchant à la Genèse elle-même: effacer le péché originel, ni plus ni moins. Obispo, vingt ans de métier lui ont appris à actualiser un mythe efficacement, et à pourfendre les clichés, puisque la médiateur lui demande précisément "comment éviter les clichés":
"Adam et Eve ne sont pas à poil! Et il n'y a pas de feuille de vigne! Le serpent, c'est le chef des rebelles, et la pomme, cette fois, on ne la croque pas. Car on accorde une seconde chance à l'humanité."
Dans cette néo-humanité de l'ère posthistorique (Muray...), on souhaite donc à Eve d'être courageuse dans le management de son quotidien, d'être aussi belle et sexuellement épanouie que Jane Fonda au troisième ou au cinquième acte de sa vie, d'avoir des valeurs, d'être fière que son Adam prenne soin de lui, et qu'il lui fasse des enfants "born HIV free".
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