lundi, 23 janvier 2012

Nuit blanche en mode Muray (ou relation du "Monde en marche")

"Le consensus est la Jérusalem céleste d'un univers sans ciel, le Royaume de Dieu d'un homme sans Dieu, la Terre promise d'un globe sans ailleurs, le Messie d'une histoire qui ne va plus vers aucune fin, l'esprit d'un monde sans esprit."

Philippe Muray, "Le Bicentenaire est terminé", Art Press, n°141, 1989 (repris dans Désaccord parfait)

Dans le train, Clélie rédigea une poésie qu’elle fit aussitôt mine d’apprendre par cœur pour me la réciter sur le ton appliqué de l’élève soucieux de plaire au maître: "Pierre la litière / Axelle la reine / Hugo l’escargot / Emma l’as du désastre / Louis la souris / Samara le rat / Quentin le crétin / Adrien le lapin". Elle arracha la feuille du carnet, enleva un à un les bouts de papier déchirés par la spirale métallique de façon à ce que la feuille formât un rectangle parfaitement régulier, puis confectionna un bateau selon des règles de pliage qu’elle avait apprises récemment et qu’elle s’était efforcée tout le week-end de mettre en pratique sur tout ce qui voulait bien se soumettre à sa nouvelle occupation par une succession de pliages de plus en plus rapides et habiles. Elle me fit remarquer que mon nom occupait une place de choix sur la coque du bateau, même s’il était tronqué. Elle amènerait son bateau à l’école, le montrerait à ses copines. Je me demande comment réagira cette Samara, qui semble avoir tous les torts. Je suspectais la formule "as du désastre" mais n’avais pas posé de question sur son origine, je la devinais empruntée à quelque conte de littérature jeunesse ou à une bande-dessinée, mais ce soir mes recherches sur internet sont infructueuses: l’as du désastre n’est pas référencé.

Comme je lisais L’Express, elle me posa des questions sur le "mariage homo" et me dit sans hésiter qu’elle était contre. Ce n’était pas l’endroit pour en discuter. Je me contentai de noter la spontanéité de sa réponse, sans lui dire que j’étais du même avis. Dans L’Express, j’avais surtout lu avec un mélange d’effroi et de ravissement le programme des festivités parisiennes prévues en 2012, qui s’étalaient idiotement dans un cahier central de vingt-huit pages, preuve parmi tant d’autres que Muray a mille fois raisons, d'où mon ravissement (humanité cordicolâtre de l’ère post-historique, festivocratie, truismocratie, rebellocratie, juvénomanie, artistisme, etc.). Cela commençait très mal avec le titre en couverture: "Paris / 40 adresses cultes / 100 dates culturelles", puis, pêle-mêle, les "brillants événements": des "talents prêts à éclore" avec un "tour d’horizon des artistes en devenir" pleins de "fougue juvénile", de la "musique contemporaine… et toujours vivante!" (Muray noterait l’agressivité du point d’exclamation et son potentiel de menace), des "établissements émergents" comme le Théâtre de Belleville, qui "entend défricher et innover" et qu’il faudrait "découvrir" pour trois raisons: "Il soutient les jeunes compagnies" (il a donc la vertu moderne de rébellion, ne faisant pas allégeance à l’establishment culturel qui ne soutient que les dinosaures ou les blockbusters du théâtre public), "Il offre un confort étonnant" (alors que, c’est bien connu, tout ce que Paris compte de compagnies de théâtre qui comptent offre à ses spectateurs des dispositifs inconfortables et précaires qui semblent jouer avec les limites des normes de sécurité aussi bien qu’avec l’esthétique de l’Arte Povera en réduisant le spectateur au mode escarre - on l’entend même dire au Théâtre du Rond-Point, comme si l’élitaire pour tous passait par le mal au cul de chacun), et pour finir "[s]a programmation se révèle accessible" - et le directeur du théâtre d’expliquer: "Pas de spectacles trop abscons ici. Le théâtre, c’est fait pour rigoler", et, en véritable terroriste du Bien universel (comme dit Muray): "Il faut privilégier le plaisir partagé et la poésie" (par opposition, sans doute, à la masturbation intellectuelle et à l’âpreté des spectacles soutenus par le Ministère des Farces et Attrapes). Dans l’égout de ce supplément culture de L’Express, une colonne permet de balayer l’essentiel des "pièces politiques" de 2012, présentées selon leur "mode" (car ce mot s’est doté récemment - 2010? 2011? - d’une acception vaseuse qui en l’occurrence pourrait correspondre à ce qu’on appelle couramment un registre): "En mode pamphlétaire", "En mode médiatique", "En mode soixante-huitard", "En mode zygomatique", "En mode révolutionnaire". Il y aurait des tonnes à écrire, ou des litres à déverser sur ces cinq misérables bouts de textes, sur ce jus journalistique qui annonce des jus pires encore répandus sur les planches parisiennes. On pourra aussi exercer sa haine sur "Aragon en slam" dans le cadre du Printemps des Poètes, "La Fabrique de Babar" à la BNF, le manga au Salon du Livre, ou le programme que concocte Laurent Le Bon pour la Nuit blanche: "Paris à l’infini, tant au niveau temporel que spatial…" (Ce qu’a ressassé Muray en 1998 et 1999 pourrait l’être encore aujourd’hui et avec les mêmes mots, car les déclarations d'intentions festives se suivent et se ressemblent, on continue de vouloir "rendre la ville aux piétons" [sic] - ainsi ledit Le Bon explique qu’il va mettre fin aux files d’attente dans la rue, tout simplement en "faisant sortir l’événement dans la rue", et il innove en transportant la Nuit blanche de l’autre côté du périphérique… on lui souhaite un franc succès, proportionnel à ses ambitions esthétiques: "J’aime le brut. Je préfère vider que remplir." - Celui qui s’exprime ainsi  dirige le Pompidou Metz.)

[A ce stade avancé de ma lecture de Muray, j’en suis à la nécessaire et jouissive phase de pastiche - et à l’irrépressible pulsion de citation: "L’Histoire vaincue par l’Hétéroclite rigolo, l’utopie révolutionnaire travestie en néo-troubadours électronisé, il fallait le faire. C’est fait." (parlant des festivités du bicentenaire de la révolution.)]

Dans l’affreux, donc, supplément culture de L’Express, il y a pourtant une belle découverte: une photographie d’Helmut Newton, Bergström over Paris, où une odalisque aux talons aiguilles domine la ville qui n’est pas encore, comme la qualifiait Muray, "la grande rue piétonne de l’avenir":

bergstrom_over_paris.jpg

Au retour, un passager fit un scandale parce qu’une contrôleuse lui signifia qu’il était en infraction et qu’il devrait payer une amende de vingt-cinq euros. Il réussit, en hurlant ses insultes, à l’accuser de vouloir "faire du chiffre", à lui demander ce qui n’allait pas dans sa vie personnelle pour qu’elle s’en prenne à lui, lui qui avait pour seul tort de "venir de la banlieue", et à lui reprocher enfin de ne pas le regarder dans les yeux, ce qui constituait, aux siens, un manque d’éducation patent, estimant qu’il était le seul à dialoguer, proposition dont l’absurdité lui échappera sans doute éternellement (voilà encore un des vices du Bien universel: même la plus ignoble crapule de la plus mauvaise foi vous réduit la bonne vôtre en s’emparant du catéchisme ambiant dont nul maintenant n’est plus censé ignorer la mécanique simpliste). Pendant ce temps, un autre contrôleur arrivé en renfort tentait de justifier l’amende en prodiguant un sourire qui dissimulait mal son état de panique et qui de toute façon ne pesait rien face aux protestations de vertu effarouchée du grand Noir à grosse voix - et moi je lisais Muray, narrant en 1992 son excursion à Marne-la-Vallée et sa visite du chantier d’Eurodisney: "Pour commencer il y a cette autoroute A4 Metz-Nancy autour de laquelle un paquet de Lego géants semble avoir crevé en vrac, et qui fait tout ce qu’elle peut pour vous détourner. J’ai mis un temps fou avant de comprendre que Marne-la-Vallée appartenait à cette catégorie de pays où on n’arrive jamais. Comme toujours, l’étymologie a raison: la banlieue n’est pas un lieu, c’est le bannissement même de l’idée de lieu, une délocalisation radicale et définitive." A Saint-Lazare, je pris le bus 43 vers la Gare du Nord, où je décidai de poursuivre ma lecture dans un café plutôt que de rentrer directement chez moi (craignant d’y trouver mon colocataire trop musclé moulé dans un t-shirt trop étroit et son copain trop blond, trop mignon et trop intelligent - il laisse depuis quelques semaines un petit livre de géopolitique sur la console dans l’entrée de l’appartement, dont j’ai lu l’introduction ce matin -, craignant donc ce face-à-face gênant avec l’"humanité en survêtement Adidas", car "ce qui reste d’humanité [ce qui restait, en 1992, quand l’article que je cite a été publié dans la revue Label France] est en train de se transformer en un gigantesque club ridicule de musculation" [et tout l’art, ici, tout l’art comique est de flanquer le substantif "club" de deux adjectifs, l’un antéposé, l’autre postposé]: "On a les héros qu’on mérite."). Je m’installais à la terrasse chauffée et vide d’un café, rêvant quelques secondes encore au Monde en marche* quand un serveur se précipita pour me proposer une Kriek, se souvenant de ce que j’avais commandé il y a deux semaines, dans des circonstances analogues (même heure, même manteau, même auteur dans la main). La terrasse se remplit rapidement: un couple insolent et grossier qui fit danser le serveur à cause d’un coca pas assez frais et d’une cuillère "poussiéreuse", deux Néerlandaises qui s’installèrent bruyamment à côté de moi, et une dame à ma droite, qui commanda une glace et une bière et raconta qu’elle était "enfin en week-end", elle, en week-end, dimanche soir, car elle avait fini sa semaine, elle était aide soignante, dans un service (elle hésitait à le dire, et disait qu’elle hésitait) de cancérologie, et ce café, le dimanche soir, c’était son réconfort - elle parla des futurs grands travaux de l’hôpital Saint-Louis, qui manquait de tout, ce que j’avais expérimenté moi-même il y a deux mois, quand on m’avait attribué, en guise de fauteuil roulant, une chaise percée à roulettes, ou qu’un médecin m’avait demandé, après plus de trente heures passées aux urgences, à quel genoux j’avais mal, alors que c’était ma cheville gauche qui était infectée.

Il est quatre heures, je fais ce qu’on appelle une nuit blanche, à vrai dire la meilleure qui puisse être, dans la compagnie des livres et en écrivant. Tout à l’heure, je partirai au bureau, où l’on parlera forcément du suicide de la femme de Luc Chatel, et on ne dira pas, par pudeur, qu’on se demande s’il est lié de près ou de loin à la vie qu’on imagine infernale d’un homme politique (j’ajoute: d’un homme politique à l’ère du Bien universel - l'Enfer du Bien, ce serait le travail d’un romancier).

Les bateaux du week-end sont restés sur la table du salon, échoués sur le seul îlot domestique auquel j’ai épargné momentanément ma manie du rangement, mais qui n’ont rien d’incongru dans mon décor de papier où déjà tant de frêles constructions abritent des souvenirs en tous genres, comme ces pyramides de métal embrassées par leur base quadrangulaire, dont les trésors suspendus, collés, entrelacés, fascinent la petite fille d’autant plus que je lui ai interdit d’en modifier lla disposition - elle a cependant coiffé l’édifice de deux minuscules bateaux, en a ôté, pour mieux l’admirer, la cuillère en bois que Maria Paz a ramenée de Moscou, et m’a demandé la permission d’utiliser la petite boîte en forme de livre que m’a offert Viviana.

* Je me paierai bientôt la tête de cette néo-sculpture, sorte de grand totem couleur banquise à la gloire du tourisme par le rail, qui clignote pendant trois minutes une fois par heure, gigote, vrombit et fait même retentir un choeur solennel dans la fumée jaillie de ses entrailles mécaniques - si l'on en croit le candide néo-artiste plasticien Fabien Chalon, ce ne serait pas un ours de la banquise, mais plutôt un oiseau: "Cette fois j'avais envie de faire un oiseau-nuage qui vole dans une gare. J'aimais bien cette idée. Je trouvais que ça pouvait donner envie de voyager." Et le crétin signe de son prénom, le tout est manuscrit, artifice suprême dans le dossier consultable ICI (voir page 7), comme si vraiment pareil machin pouvait donner une autre envie que celle de vitupérer contre tant de laideur consensuelle.

Les commentaires sont fermés.