jeudi, 26 janvier 2012

Sans titre

Avant l’horreur matinale, je veux dire les paroles d’horreur proférées porte fermée à neuf heures du matin, il y eut une nuit courte, une soirée d’abord allongée de fatigue, d’air froid et humide par la fenêtre entrouverte de la cuisine, des pavés de saumon bizarrement cuits au four à micro-ondes, une crème brûlée industrielle prétendument fermière et qu’on réchauffa une minute trente au four en mode grill en respectant scrupuleusement les indications sur l’emballage. L’Étoile lut deux textes qu’elle avait écrits dans un atelier d’écriture, c’était son écriture sur les feuilles blanches, je croyais des photocopies mais elle me dit que non, que son feutre était simplement usé: c’était l’autoportrait d’une fermière qui lisait des biographies de personnages historiques, elle se regardait dans un miroir et décrivait ses joues rebondies – je me demandais s’il était vraisemblable que la fermière qualifiât ainsi ses joues, s’il était vraisemblable qu’elle l’écrivît, mais L’Étoile répliqua qu’elle n’écrivait pas, cette fermière, que c’était sa voix intérieure – ce que je ne comprends pas car pour moi, dans un conte, tout je, hors les dialogues, est écrit par qui dit je. Dans l’autre texte, il y avait je ne sais quelle expression, les derniers mots qui pulvérisaient la possible réalité de l’histoire car ils n’étaient à personne ces mots, ou à L’Étoile qui avait cherché ses mots, des mots, et ne les trouvant pas, avait choisi l’usage, celui des autres et le sien par contamination. Puis je lus un de mes textes, intitulé "La Frise de la vie" en référence à Munch, mais la lecture fut heurtée, malhabile, impossible sans doute dans la cuisine, dans la soirée allongée de fatigue, avec ces bouts de Montaigne en italique au milieu de citations des journaux. L’Étoile me dit pour finir qu’elle me reconnaîtrait de dos entre mille, qu’elle reconnaîtrait ma démarche, aussi assurée que maladroite.

lundi, 23 janvier 2012

Nuit blanche en mode Muray (ou relation du "Monde en marche")

"Le consensus est la Jérusalem céleste d'un univers sans ciel, le Royaume de Dieu d'un homme sans Dieu, la Terre promise d'un globe sans ailleurs, le Messie d'une histoire qui ne va plus vers aucune fin, l'esprit d'un monde sans esprit."

Philippe Muray, "Le Bicentenaire est terminé", Art Press, n°141, 1989 (repris dans Désaccord parfait)

Dans le train, Clélie rédigea une poésie qu’elle fit aussitôt mine d’apprendre par cœur pour me la réciter sur le ton appliqué de l’élève soucieux de plaire au maître: "Pierre la litière / Axelle la reine / Hugo l’escargot / Emma l’as du désastre / Louis la souris / Samara le rat / Quentin le crétin / Adrien le lapin". Elle arracha la feuille du carnet, enleva un à un les bouts de papier déchirés par la spirale métallique de façon à ce que la feuille formât un rectangle parfaitement régulier, puis confectionna un bateau selon des règles de pliage qu’elle avait apprises récemment et qu’elle s’était efforcée tout le week-end de mettre en pratique sur tout ce qui voulait bien se soumettre à sa nouvelle occupation par une succession de pliages de plus en plus rapides et habiles. Elle me fit remarquer que mon nom occupait une place de choix sur la coque du bateau, même s’il était tronqué. Elle amènerait son bateau à l’école, le montrerait à ses copines. Je me demande comment réagira cette Samara, qui semble avoir tous les torts. Je suspectais la formule "as du désastre" mais n’avais pas posé de question sur son origine, je la devinais empruntée à quelque conte de littérature jeunesse ou à une bande-dessinée, mais ce soir mes recherches sur internet sont infructueuses: l’as du désastre n’est pas référencé.

Comme je lisais L’Express, elle me posa des questions sur le "mariage homo" et me dit sans hésiter qu’elle était contre. Ce n’était pas l’endroit pour en discuter. Je me contentai de noter la spontanéité de sa réponse, sans lui dire que j’étais du même avis. Dans L’Express, j’avais surtout lu avec un mélange d’effroi et de ravissement le programme des festivités parisiennes prévues en 2012, qui s’étalaient idiotement dans un cahier central de vingt-huit pages, preuve parmi tant d’autres que Muray a mille fois raisons, d'où mon ravissement (humanité cordicolâtre de l’ère post-historique, festivocratie, truismocratie, rebellocratie, juvénomanie, artistisme, etc.). Cela commençait très mal avec le titre en couverture: "Paris / 40 adresses cultes / 100 dates culturelles", puis, pêle-mêle, les "brillants événements": des "talents prêts à éclore" avec un "tour d’horizon des artistes en devenir" pleins de "fougue juvénile", de la "musique contemporaine… et toujours vivante!" (Muray noterait l’agressivité du point d’exclamation et son potentiel de menace), des "établissements émergents" comme le Théâtre de Belleville, qui "entend défricher et innover" et qu’il faudrait "découvrir" pour trois raisons: "Il soutient les jeunes compagnies" (il a donc la vertu moderne de rébellion, ne faisant pas allégeance à l’establishment culturel qui ne soutient que les dinosaures ou les blockbusters du théâtre public), "Il offre un confort étonnant" (alors que, c’est bien connu, tout ce que Paris compte de compagnies de théâtre qui comptent offre à ses spectateurs des dispositifs inconfortables et précaires qui semblent jouer avec les limites des normes de sécurité aussi bien qu’avec l’esthétique de l’Arte Povera en réduisant le spectateur au mode escarre - on l’entend même dire au Théâtre du Rond-Point, comme si l’élitaire pour tous passait par le mal au cul de chacun), et pour finir "[s]a programmation se révèle accessible" - et le directeur du théâtre d’expliquer: "Pas de spectacles trop abscons ici. Le théâtre, c’est fait pour rigoler", et, en véritable terroriste du Bien universel (comme dit Muray): "Il faut privilégier le plaisir partagé et la poésie" (par opposition, sans doute, à la masturbation intellectuelle et à l’âpreté des spectacles soutenus par le Ministère des Farces et Attrapes). Dans l’égout de ce supplément culture de L’Express, une colonne permet de balayer l’essentiel des "pièces politiques" de 2012, présentées selon leur "mode" (car ce mot s’est doté récemment - 2010? 2011? - d’une acception vaseuse qui en l’occurrence pourrait correspondre à ce qu’on appelle couramment un registre): "En mode pamphlétaire", "En mode médiatique", "En mode soixante-huitard", "En mode zygomatique", "En mode révolutionnaire". Il y aurait des tonnes à écrire, ou des litres à déverser sur ces cinq misérables bouts de textes, sur ce jus journalistique qui annonce des jus pires encore répandus sur les planches parisiennes. On pourra aussi exercer sa haine sur "Aragon en slam" dans le cadre du Printemps des Poètes, "La Fabrique de Babar" à la BNF, le manga au Salon du Livre, ou le programme que concocte Laurent Le Bon pour la Nuit blanche: "Paris à l’infini, tant au niveau temporel que spatial…" (Ce qu’a ressassé Muray en 1998 et 1999 pourrait l’être encore aujourd’hui et avec les mêmes mots, car les déclarations d'intentions festives se suivent et se ressemblent, on continue de vouloir "rendre la ville aux piétons" [sic] - ainsi ledit Le Bon explique qu’il va mettre fin aux files d’attente dans la rue, tout simplement en "faisant sortir l’événement dans la rue", et il innove en transportant la Nuit blanche de l’autre côté du périphérique… on lui souhaite un franc succès, proportionnel à ses ambitions esthétiques: "J’aime le brut. Je préfère vider que remplir." - Celui qui s’exprime ainsi  dirige le Pompidou Metz.)

[A ce stade avancé de ma lecture de Muray, j’en suis à la nécessaire et jouissive phase de pastiche - et à l’irrépressible pulsion de citation: "L’Histoire vaincue par l’Hétéroclite rigolo, l’utopie révolutionnaire travestie en néo-troubadours électronisé, il fallait le faire. C’est fait." (parlant des festivités du bicentenaire de la révolution.)]

Dans l’affreux, donc, supplément culture de L’Express, il y a pourtant une belle découverte: une photographie d’Helmut Newton, Bergström over Paris, où une odalisque aux talons aiguilles domine la ville qui n’est pas encore, comme la qualifiait Muray, "la grande rue piétonne de l’avenir":

bergstrom_over_paris.jpg

Au retour, un passager fit un scandale parce qu’une contrôleuse lui signifia qu’il était en infraction et qu’il devrait payer une amende de vingt-cinq euros. Il réussit, en hurlant ses insultes, à l’accuser de vouloir "faire du chiffre", à lui demander ce qui n’allait pas dans sa vie personnelle pour qu’elle s’en prenne à lui, lui qui avait pour seul tort de "venir de la banlieue", et à lui reprocher enfin de ne pas le regarder dans les yeux, ce qui constituait, aux siens, un manque d’éducation patent, estimant qu’il était le seul à dialoguer, proposition dont l’absurdité lui échappera sans doute éternellement (voilà encore un des vices du Bien universel: même la plus ignoble crapule de la plus mauvaise foi vous réduit la bonne vôtre en s’emparant du catéchisme ambiant dont nul maintenant n’est plus censé ignorer la mécanique simpliste). Pendant ce temps, un autre contrôleur arrivé en renfort tentait de justifier l’amende en prodiguant un sourire qui dissimulait mal son état de panique et qui de toute façon ne pesait rien face aux protestations de vertu effarouchée du grand Noir à grosse voix - et moi je lisais Muray, narrant en 1992 son excursion à Marne-la-Vallée et sa visite du chantier d’Eurodisney: "Pour commencer il y a cette autoroute A4 Metz-Nancy autour de laquelle un paquet de Lego géants semble avoir crevé en vrac, et qui fait tout ce qu’elle peut pour vous détourner. J’ai mis un temps fou avant de comprendre que Marne-la-Vallée appartenait à cette catégorie de pays où on n’arrive jamais. Comme toujours, l’étymologie a raison: la banlieue n’est pas un lieu, c’est le bannissement même de l’idée de lieu, une délocalisation radicale et définitive." A Saint-Lazare, je pris le bus 43 vers la Gare du Nord, où je décidai de poursuivre ma lecture dans un café plutôt que de rentrer directement chez moi (craignant d’y trouver mon colocataire trop musclé moulé dans un t-shirt trop étroit et son copain trop blond, trop mignon et trop intelligent - il laisse depuis quelques semaines un petit livre de géopolitique sur la console dans l’entrée de l’appartement, dont j’ai lu l’introduction ce matin -, craignant donc ce face-à-face gênant avec l’"humanité en survêtement Adidas", car "ce qui reste d’humanité [ce qui restait, en 1992, quand l’article que je cite a été publié dans la revue Label France] est en train de se transformer en un gigantesque club ridicule de musculation" [et tout l’art, ici, tout l’art comique est de flanquer le substantif "club" de deux adjectifs, l’un antéposé, l’autre postposé]: "On a les héros qu’on mérite."). Je m’installais à la terrasse chauffée et vide d’un café, rêvant quelques secondes encore au Monde en marche* quand un serveur se précipita pour me proposer une Kriek, se souvenant de ce que j’avais commandé il y a deux semaines, dans des circonstances analogues (même heure, même manteau, même auteur dans la main). La terrasse se remplit rapidement: un couple insolent et grossier qui fit danser le serveur à cause d’un coca pas assez frais et d’une cuillère "poussiéreuse", deux Néerlandaises qui s’installèrent bruyamment à côté de moi, et une dame à ma droite, qui commanda une glace et une bière et raconta qu’elle était "enfin en week-end", elle, en week-end, dimanche soir, car elle avait fini sa semaine, elle était aide soignante, dans un service (elle hésitait à le dire, et disait qu’elle hésitait) de cancérologie, et ce café, le dimanche soir, c’était son réconfort - elle parla des futurs grands travaux de l’hôpital Saint-Louis, qui manquait de tout, ce que j’avais expérimenté moi-même il y a deux mois, quand on m’avait attribué, en guise de fauteuil roulant, une chaise percée à roulettes, ou qu’un médecin m’avait demandé, après plus de trente heures passées aux urgences, à quel genoux j’avais mal, alors que c’était ma cheville gauche qui était infectée.

Il est quatre heures, je fais ce qu’on appelle une nuit blanche, à vrai dire la meilleure qui puisse être, dans la compagnie des livres et en écrivant. Tout à l’heure, je partirai au bureau, où l’on parlera forcément du suicide de la femme de Luc Chatel, et on ne dira pas, par pudeur, qu’on se demande s’il est lié de près ou de loin à la vie qu’on imagine infernale d’un homme politique (j’ajoute: d’un homme politique à l’ère du Bien universel - l'Enfer du Bien, ce serait le travail d’un romancier).

Les bateaux du week-end sont restés sur la table du salon, échoués sur le seul îlot domestique auquel j’ai épargné momentanément ma manie du rangement, mais qui n’ont rien d’incongru dans mon décor de papier où déjà tant de frêles constructions abritent des souvenirs en tous genres, comme ces pyramides de métal embrassées par leur base quadrangulaire, dont les trésors suspendus, collés, entrelacés, fascinent la petite fille d’autant plus que je lui ai interdit d’en modifier lla disposition - elle a cependant coiffé l’édifice de deux minuscules bateaux, en a ôté, pour mieux l’admirer, la cuillère en bois que Maria Paz a ramenée de Moscou, et m’a demandé la permission d’utiliser la petite boîte en forme de livre que m’a offert Viviana.

* Je me paierai bientôt la tête de cette néo-sculpture, sorte de grand totem couleur banquise à la gloire du tourisme par le rail, qui clignote pendant trois minutes une fois par heure, gigote, vrombit et fait même retentir un choeur solennel dans la fumée jaillie de ses entrailles mécaniques - si l'on en croit le candide néo-artiste plasticien Fabien Chalon, ce ne serait pas un ours de la banquise, mais plutôt un oiseau: "Cette fois j'avais envie de faire un oiseau-nuage qui vole dans une gare. J'aimais bien cette idée. Je trouvais que ça pouvait donner envie de voyager." Et le crétin signe de son prénom, le tout est manuscrit, artifice suprême dans le dossier consultable ICI (voir page 7), comme si vraiment pareil machin pouvait donner une autre envie que celle de vitupérer contre tant de laideur consensuelle.

dimanche, 22 janvier 2012

Dans les poubelles de l'Histoire

"Pas de roman sans Chute, pour résumer, sans l'épisode de la Dégringolade originelle universelle qui met tout cul par-dessus tête pour que commence l'histoire de l'humanité. L'histoire des hommes et des femmes et l'épopée de leur curiosité, de leur tentative d'élucider, siècle après siècle, cette étrange affaire de renversement. La fiction, toute la fiction, toute la nécessité du roman, sortent du coup de théâtre du péché, de l'intuition d'une impureté ou au moins d'un malentendu de base, d'une racine sombre et gluante au fond du fond, d'une Défaite terrible à l'heure du big-bang... Evidemment devient romancier celui qui sent le mieux cette première défaite, elle est dans ses nerfs, il en a pris acte, il est pour commencer dans les poubelles de l'Histoire. Poubelles globales, générales, c'est déjà son triomphe de l'avoir compris tout de suite au lieu de le découvrir, comme la plupart, en cours de route, et trop tard pour en tirer autre chose que du ressentiment vaniteux ou de la tristesse mesquine..."

Philippe Muray, "Il n'y a que la mauvaise foi qui sauve" (1985), in Désaccords parfaits

samedi, 21 janvier 2012

Le jardin de la France

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De l'incongru plutôt que du dérangeant

En 1988, Muray publiait dans Lignes un article intitulé "Outrage aux bonnes moeurs ou comment l'esprit vient aux romans". Ce qui est insestimable, dans ce papier comme dans bien d'autres du même auteur (et par bonheur j'ai encore à peu près deux mille pages à lire, de prose et même de vers), c'est que je vieillis d'un coup, chaque page portant l'éclosion d'un argument ou d'une formule neuve, souvent haineuse, et neuve et haineuse dans le cheminement d'une pensée ressassante, dans une marge inacceptable d'où quelques-uns parviennent encore à communiquer leur lucidité malgré le peu de réalité qui subsiste sur cette terre. Il me faut vieillir, et je vieillis car la jeunesse est devenue plus trompeuse que jamais. Il faut échapper au Bien qu'on nous sert sur tous les tons.

Relisant ses articles pour les rassembler dans un volume sous le titre Désaccord parfait, Muray corrige un mot en mars 1997 et s'en explique dans une note de bas de page: "J'avais écrit "dérangeants" [adjectif remplacé par "incongrus"], mais c'était en 1988 et les néo-cagots du prestigieux journal Le Monde n'avaient pas encore inventé d'intégrer le "subversif" ou le "dérangeant" à leur discours de soumission intégrale; je suis donc obligé d'y substituer un autre mot." De la même façon le mot "indigné" s'est vidé de son jus depuis quelques mois. Mardi dernier, après un concert au Théâtre des Champs-Elysées où l'on donnait le 5e Concerto pour piano et orchestre de Beethoven et la Paukenmesse de Haydn, je patientais sur le quai de la ligne 9, contemplant une affiche à la gloire de la marque Coca-Cola: trois bouteilles (authentique, light et zero) auxquelles étaient associées des qualités qui sont autant de valeurs récupérées qui ne dérangent plus personne: "rebelle" (pour le Coca zero je crois), "créatif" (le light, et pourquoi créatif?), et je ne sais plus quoi pour la dernière, mais je me suis dit qu'il y aura dans quelque temps la bouteille indignée qui sera aussi festive que les autres.

Je relève, pour moi, quelques phrases dans l'article de Muray:

"La littérature entre presque fatalement, organiquement pourrait-on dire, en conflit avec l'idéal philanthropique."

"La description des moeurs est la voie royale du roman."

"Le roman est dangereux pour ceux qui croient au monde et aux communautés. Pour tous les vertueux de profession. Le roman est immoral par définition."

"Tout grand roman, par principe, défait en la racontant la tapisserie d'intérêts et de besoins qui constitue notre réalité."

"Un romancier est toujours, dans son genre, un déserteur de la société, une sorte d'abstentionniste actif."

"Il n'existe pas, en fin de compte, une seule grande oeuvre qui ne porte les cicatrices de la lutte qu'il aura fallu mener contre l'encouragement à disparaître, à se dissoudre dans le consensus de l'époque où elle était en train d'essayer de se déployer."

Stéphane Hessel expliquait dans Le Nouvel Observateur que la poésie l'a toujours accompagné, dans ses fonctions diplomatiques il y a longtemps, et encore maintenant. Il connaît quantité de poèmes par coeur et s'amuse à déranger un dîner en récitant des vers à table. Je me souviens de ce chapitre de Si c'est un homme, où Primo Levi explique que La Divine comédie l'a aidé à survivre: ce n'est pas comparable. Comme Hessel, Xavier Darcos, qui a publié récemment une anthologie poétique, expliquait à la la radio, devant une journaliste béate qui était aussi son ancienne élève, qu'il s'est tourné vers la poésie depuis plusieurs années car la lecture de formes courtes est compatible avec ses fonctions politiques qui lui laissent peu de temps libre. Par ce supplément poétique, ses journées sont ainsi, plus que des journées de travail, des "journées de vie" (pour reprendre le propos de Jacques Duhamel que j'ai cité dans la note précédente sur ce blog), et l'homme de lettres se coupe de tout ce que la littérature peut avoir d'incongru, de vraiment dérangeant.

Ce qu'il faut ajouter à une journée de travail pour en faire une journée de vie

[Ce mail est affecté d'une étoile. Samedi 21 janvier 2012 1h23]

Bonne idée, je crois que je n'ai rien de prévu le 7 (il me semble que Barbara m'a invité le 6 à une projection presse de Los Indignados, je vérifierai lundi au bureau...).

Demain après-midi, j'irai sans doute faire un peu les soldes avec Clélie, mais tout dépendra, du temps, de l'humeur et de l'énergie dont je disposerai! Je te dirai en tout cas si on y va, on pourrait se voir quelque part autour d'un verre ou d'un café.

Clélie est de bonne humeur, elle est dans son lit, regarde la fin d'un Harry Potter et commence à sombrer... On est rentrés en bus jusqu'à Jaurès, puis métro. A*** nous avait acheté des crèpes pour manger dans le train, ô grâce, mais Clélie m'a avoué dans le train qu'elle a pété les plombs il y a deux semaines après que je lui ai dit que Clélie avait bousillé la fermeture-éclair de l'une de ses bottines: "ton père est un connard". Je me demande si ce n'est pas préférable, de temps en temps, à la mollesse d'une relation amicale post-divorce. Au moins les choses sont claires, même si c'est un peu rude parfois. Quoi qu'il en soit, A*** a échangé lesdites bottines contre une autre paire, plus belle je trouve.

Je ne t'ai pas dit: hier j'ai trouvé une pile de Libé au-dessus d'une poubelle: tous à mon nom et intacts, même pas ouverts! Je me demande ce qui s'est passé, je n'y comprends rien, pas plus qu'à ces (mes, et celles de Gilles) histoires de bactéries.

J'ai acheté ce midi, en revenant de la gare d'Orsay, le bouquin du Ministre des Farces et Attrapes (comme qui dirait), qui porte le pompeux titre de Le Désir et la Chance. Il ne devait sortir que lundi, et je n'ai pas résisté: 21€ de conneries sur papier recyclé, qui en vaudront 3 dans quelque temps chez les bouquinistes du boulevard Saint-Michel. J'ai lu quelques pages dans différents chapitres, assez pour comprendre que c'est un exercice très appliqué de soumission au Bien universel, multiculturel, pluridisciplinaire et donc fourre-tout, avec quantité de citations de ses augustes prédécesseurs, parmi lesquels le "curé rassurant" (comme le même dirait) Jack Lang: "Culture et économie, même combat. Les investissements dédiés à la culture nous seront remboursés au centuple, en art de vivre, en emplois, en rayonnement international.", et un que je ne connais pas, Jacques Duhamel, mais qui a tout compris à la dissolution de l'art dans le loisir: "La culture est ce qu'il faut ajouter à une journée de travail pour en faire une journée de vie". Il en faudrait, des guillemets de réserve ou de dégoût, à tous ces mots qu'ils balancent avec autant de candeur... Le magazine du Monde illustre bien tout cela, avec un portrait d'un "artiste" cynique qui se définit comme une "pute à médias", Francesco Vezzoli, sans compter les platitudes et les horreurs du supplément littéraire (à part un article assez drôle de Pierre Assouline sur l'engouement des Parisiens pour les conférences sur la poésie: on se bouscule au Collège de France et à la Maison de la poésie...). Je pense que, en parallèle de ma lecture de Muray, il faut que je continue à lire des textes qui m'insupportent (la presse et de mauvais livres comme celui de Mitterrand, ou Les Indignés que je ne regrette pas non plus d'avoir acheté finalement), c'est une question de "progrès moral" (comme dirait Baudelaire). Je dois dire aussi qu'au boulot le catéchisme laïque des associations m'impressionne: à force des les entendre ressasser, de lire leurs papiers, de synthétiser à l'écrit leur doxa, je vois à quel point c'est grossier (vraiment aucune finesse dans la conceptualisation de la trinité "laïcité, citoyenneté, solidarité").

Le mal le plus grave, dans la campagne électorale qui a commencé, dans le discours des politiques et des journalistes, et même dans des livres qui se veulent analytiques ou littéraires, c'est que le langage est déconnecté d'une réalité déjà tellement ancienne qu'il tourne à vide et qu'on ne s'en rend pas compte (ou qu'on feint de ne pas s'en rendre compte). Mais ça fait déjà un bail que ça se passe comme ça (depuis que la communication est devenue une profession - depuis que l'histoire est terminée dirait Muray). Bref, je lis tout avec méfiance, et c'est passionnant de voir à quel point, et surtout par quels mécanismes nos opinions sont polarisées. Je lis plein d'âneries dans Le Monde, et je vais pouvoir en profiter quotidiennement maintenant! C'est même une matière romanesque... Mais j'espère trouver bientôt quelques plumes (vivantes, je veux dire) lucides et honnêtes; c'est une recherche également réjouissante.qu'il ne s'agit pas que de m'amuser des bonnes pages de Muray (qui est plus que mon "supplément culturel" du soir et du matin dans le métro...).

[...]

Pierre

lundi, 16 janvier 2012

La frise de la vie

Je peaufine, c’est-à-dire que je ratatine ma petite, petite fiche, parfois je fais profession de fichiste au bureau des farces et attrapes, ma fiche faisait quatre pages et c’était bien trop, je le savais, je le savais bien, mais voilà, j’avais fait quatre pages ponctuées de cafés au lait en poudre et de petits biscuits ronds au sésame, j’avais copié-collé du Wikipédia et un affreux texte moins bien écrit sur un site pourtant plus respectable mais l’histoire était tellement intéressante que je m’étais piqué au jeu, avais raboté un peu tout cela quand même, piqué au jeu, gommé les formules trop militantes et pour tout dire gauchistes, il restait une histoire de quatre pages quand même, qui commençait avec Jean Macé qui pour moi n’avait été jusque-là qu’un nom de collège et se terminait avec le ministère du comte Chatel (dirait Patrick Rambaud), du combat pour la gratuité de l’école aux actions citoyennes les plus vertuistes (dirait mon maître à penser), de l’Histoire au néant contemporain. En rédigeant une autre fiche sur une autre ligue de vertu, je découvris l’existence d’un Festival des solidarités locales, cette fiche-là ne faisait qu’une page, et il y avait une autres fiche d’une page aussi, mais la première était beaucoup trop longue, ma chef effrayée par le temps passé sur le superflu que le directeur ne lirait pas, elle fixait les strass disposés en cercle de mes boutons de manchette, car le directeur avait besoin d’éléments concis, ma chef effrayée par le temps qu’il me faudrait pour ratatiner la fiche, mais ce soir tout rentrait dans l’ordre, elle me demandait simplement de dériver le mot histoire en son adjectif substantivé historique car c’est comme une problématique pas un problème, jamais de problème, un événementiel pas un événement, un différentiel pas une différence, l’historique, donc, de l’association plutôt que son histoire – avant-hier on découvrit en réunion l’adjectif serviciel que l’on s’empressa de noter chacun sur son cahier et que l’on reprit en conclusion avec la gratitude la plus soumise à l’époque pour signifier au communicant qui l’avait énoncée que la notion était en voie d’intégration festive dans nos cerveaux ministériels.

A treize heures je m’échappe du bureau pour compléter ma bibliothèque murayenne à la Librairie Gallimard, mais ce n’est que ce soir que je trouve Festivus Festivus, puis Minimum respect à La Hune, d’où ce quatrain rimé, car LE MONDE EST DETRUIT, IL FAUT MAINTENANT LE VERSIFIER:

L’Histoire a basculé
Dans le fossé
Elle y a retrouvé
Le monde entier

Dans Le Monde, un journaliste parle de l’espace mouvant du monde et de la splendide fragilité, dit-il, de notre patrie, dit-il, la littérature, "trois auteurs semblent avoir trouvé un chemin pour préserver encore, pendant quelque temps, la splendide fragilité de notre commune patrie, la littérature", notre commune patrie ne meurt pas d’être ainsi vocalisée, "l’inscription de l’écrivain dans l’espace mouvant du monde", oh, mon texte est un chant, l’auteur y "intègre des vers en même temps que des passages en prose", oh, l’oralisation, bien sûr, cette voix est polyglotte, puisque l'auteur défend un placement entre les langues, oh, l’on cite Verlaine, la musique, toute chose, son texte comme un chant, si souvent allusion, oh, quand tombe la sentence la plus honteuse de cet infâme papier, "la voix, ce serait la musique humaine en littérature, avec ses aspérités, ses douleurs, ses imperfections aussi", aussi, aussi, et la sainte effraction aussi, et l’interdit de l’Alceste car je est un autre, comme le titre de cette anthologie aperçue à la librairie, Je est un autre, pour une identité-monde, oh, les trois livres "posent un seul et même problème: celui de la relation de l'écrivain avec le monde, à l'époque où l'idée même de littérature paraît remise en cause par la société du spectacle",
oh,
"la question fondamentale réside bien dans la communication",
question fondamentale, question fondamentale, les autres forment l'homme,
"la littérature repose sur un dialogue entre un auteur et un lecteur",
question fondamentale, les auteurs se communiquent au peuple,
"ce dialogue semble désormais menacé: par l'emprisonnement du lecteur dans la passion du divertissement, d'un côté", par quelque marque particulière et étrangère,
question fondamentale, les traits de ma peinture,
"par l'enfermement de l'écrivain dans la citadelle de son intériorité, de l'autre",

je ne suis pas mort, je ne suis pas mort, claironnerai-je, je suis bien vivant, moi, bien vivant, le monde, je n’y suis pas, à peine je le vois, le monde, toutes choses y branlaient sans cesse, le monde, à peine le vois-je dans les interstices du jour-le-jour des fantômes mes voisins, la terre, les rochers de Caucase, oh, les interstices,

les traits de ma peinture ne fourvoient point,

Paris se visite en coulisses,
la citadelle de son intériorité,
"Paris face cachée", farce cachée, face crachée,
"cette opération inédite entend faire, cette opération, découvrir, inédite, des endroits de Paris que touristes et habitants ne connaissent pas",
Paris vache sacrée,
"selon l'adjoint chargé du tourisme",
Paris va se fâcher,
selon l’adjoint chargé du tourisme, de l’effraction et de l’interstice,
selon l’adjoint chargé du tourisme intraveineux et des communions mortifères,
cette opération, le culte de l’effraction, de l’interstice, selon l’adjoint du tourisme et de l’effroi local, Paris, notre commune patrie d'effroi, notre moi-monde tombe à la flaque plusieurs fois par jour et autant de fois par nuit,

parenthèse,

pourquoi m’as-tu battu cette nuit,
m’as-tu griffé,
m’as-tu l’oreille englouti,

parenthèse,

"l'engouement pour les téléphones portables de la marque
américaine est tel
que des échauffourées éclatèrent vendredi devant
le magasin du quartier de Sanlitun dans la ville capitale, 
où s'étaient massées mille personnes,
qui avaient en vain attendu pendant plusieurs heures
vendredi matin, longues heures dans le froid,
des clients jetèrent des œufs
contre la devanture du magasin,
où le dernier-né
des téléphones de la marque devait être
officiellement proposé aux clients à compter
de 7 heures du matin",

et toute la journée, nouvelle journée, encore je rédige des fiches, nouvelles fiches, on pense aux pauvres arbres, on dit "les pauvres arbres" (je ne dis pas "les pauvres arbres"), ce matin d'ailleurs pour la santé des arbres et des comptes de l'Etat il y avait à neuf heures moins le quart en face l'ascenceur une montagne d'imprimantes qui avaient déserté les bureaux, et les agents, qui ne les reverrions plus, nous les agents de l'Etat nous nous lamentâmes, il faudrait maintenant courir dans les couloirs jusqu'aux mères copieuses de notes de service, d'excellents tableaux et d'efforts publics, et dans l'après-midi on apprit que la commune patrie perdait un A, que la commune patrie soudain se dégradait, ne valait plus rien sur le marché même si un ministre racontait que la commune patrie ne perdait aux yeux du monde qu'un point, petit point, que c'était presque l'excellence la plus excellente et que même ça l'était encore, qui le croyait, qui le croyait, pas nous, les fourmis, interminablement à la file, laborieuses et toutefois hésitantes, c'était un mouvement fou, dis-je,

une horde de rolleristes venant de l'avenue de Flandres déboula devant les Bouffes du Nord où l'on donnait Katja Kabanova, c'était la générale, l'opéra avait été réduit à sa plus simple caricature en une heure et demie où la belle-mère vibrait d'une démesure vociférante, David m'expliquait qu'il y avait souvent des histoires de belles-mères chez Janacek, et tandis que les rolleristes se répandaient dans le carrefour, une vieille cantatrice que David connut prima donna clamait sur le trottoir devant une assemblée soumise qu'elle avait écrit à Mazarine pour l'inviter au Bourgeois gentilhomme, qu'elle n'en avait rien à faire des racontars et des histoires de fesses de la politique, et que c'était une occasion unique d'entendre sonner l'imparfait du subjonctif,

dans Le Monde encore j'avais lu un sinistre article sur les règles d'accord dans la langue française, il fallait à tout prix que le masculin ne l'emportât plus, qu'il achèvât de disparaître dans la langue même. La journaliste, Anne Chemin, égratignait comme convenu "la compagnie de lettrés" de l'Académie Française, je retrouvais la bêtise qu'avait patiemment analysée Muray en 1999 à propos des revendications sur la féminisation des fonctions, les mêmes pauvres arguments et les mêmes accents citoyens, mais il y avait sous l'article le commentaire réjouissant d'un lecteur qui sonnait comme du Muray dans le texte, proposant à Clara Domingues, "docteure ès lettres et secrétaire générale de l'association L'égalité, c'est pas sorcier", de rebaptiser son association L'égalité, c'est pas sorcière,

voilà à quoi nous nous perdons, et l'on se perd en conjonctures aussi sur la perte du triple A, expression qu'il faudra sans doute décrypter dans quelques années à grands renforts de notes de bas de page pour expliquer ce qui arriva, qui est en train d'arriver, c'est-à-dire rien: pas une catastrophe, pas même un événement, rien d'autre que ce qui était prévu et qui ne changera rien au quotidien répétitif et à la permanence du temps flaccide de la posthistoire.

Un faux prophète se pencha sur l'alevinier
où mille alevins aliénés
attendaient l'elixir tant promis:
quelques paroles vénielles
suffirent à les enivrer
et la mare tarit.

— Ainsi le mauvais temps nielle les blés.

lundi, 09 janvier 2012

Des agents de la RATP soufflaient des bulles de poésie de Jacques Prévert

Une étude récente de l'Institut national des études démograhiques indique que de plus en plus de gens vivent seuls, "parce que le temps de la jeunesse s'allonge, que l'on s'installe de plus en plus tard en couple, que l'on divorce plus souvent", explique Olivier Donnat, auteur d'une analyse rétrospective des cinq enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, rélaisées entre 1973 et 2008. Il poursuit: Or, on sait que les sorties culturelles sont davantage le fait de personnes célibataires - e tout particulièrement des femmes, dans le domaine de la danse ou du théâtre. Voilà une autre façon de comprendre comment les salles se remplissent."

J'ai entre les mains un recueil édité par une association dénommée Poésie en liberté, et l'avant-propos précise que "ce que [j'ai] entre les mains, ce sont, réellement et pleinement, des poèmes, et non des avatars." Mais c'est un livre illisible, recueil de poèmes d'enfants et d'adolescents que personne ne peut lire in extenso, j'en suis sûr. Cet après-midi, je recevrai l'équipe du Printemps des poètes. Je les aime bien, mais je lis chez Muray tant d'horreurs sur le poésisme en général et sur l'entreprise festiviste du Printemps des poètes en particulier que j'ai honte.

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Ce matin, sur les quais du métro à Pigalle, j'avais dans le dos une affiche présentant les voeux de la RATP: "La RATP vous souhaite une année 2012 pleine de poésie". Le 3 janvier, Le Parisien décrivait ainsi l'opération: "Le temps nous égare, le temps nous étreint. Le temps nous est gare, le temps nous est train. C'est par ces vers fort bien choisis, de Jacques Prévert, que la RATP a choisi cette année de présenter ses voeux aux voyageurs. La campagne de voeux de la régie démarre ce matin sur les quais, les couloirs et les rames du métro et du RER ainsi que dans les bus: chaque affiche montre des agents de la RATP soufflant des bulles de poésie de Jacques Prévert, Louis Aragon, Andrée Chédid, William Blake..." Cela me rappelle tristement l'adage d'Erasme, Homo bulla. Et Prévert, imaginez des agents de la RATP soufflant des bulles de poésie de Jacques Prévert... Samedi, j'ai remis la main sur un Librio, un recueil de textes courts de Houellebecq: "L’intelligence n’aide en rien à écrire de bons poèmes; elle peut cependant éviter d’en écrire de mauvais. Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps; aujourd’hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire; c'est-à-dire, fondamentalement, un imbécile."

Le Printemps des poètes a retenu pour 2012 le thème "Enfances". La citation de Christian Viguié sur l'affiche de la RATP évoque une main d'enfant par laquelle le jour s'éclaire. Le Nouvel observateur fait sa couverture sur l'enfance des candidats à la présidentielle. La semaine dernière, un médiateur faisait le compte rendu de la Petite Métaphysique des jouets de Nicolas Witkowski où il est question des jouets classiques (bulles de savon, toupies, billes, châteaux de cartes...) et en particulier de l'enfance du "grand Albert, dont la contemplation puérile des boussoles orienta la carrière vers la structure de l'espace-temps". Le médiateur se permet ainsi de conclure: "Malheureusement, au sortir d'une enfance qu'ils n'auraient jamais dû quitter, la plupart des humains délaissent ces amusements, jugés indignes de l'âge adulte."

 

Le  déferlement  poé-

 tique actuel est un encouragement à

 consommer comme une gourmandise les plus

 piètres productions du non-génie contemporain

 et  aussi  une façon  supplémentaire  de  tester

 le degré     d'hallucination     participatrice

 de populations qui d'ailleurs ne de-

 mandent qu'à participer

 

dimanche, 08 janvier 2012

"C'est le dimanche de la vie qui égalise tout et qui éloigne toute idée du mal" (Hegel)

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Le directeur éditorial d'Arte s'exprime ainsi dans Le Monde. Il annonce la festivisation de la chaîne avec la création d'un magazine dont le titre copie les formules éprouvées des autres chaînes: "Tout le monde en parle", "On n'est pas couché", et maintenant, donc, "Personne ne bouge". C'est bien triste, et, dimanche après-midi, poussé par la lecture de plusieurs chapitres du deuxième tome de Après l'Histoire (mars et avril 1999) dans un des rares cafés ouverts du centre-ville de Rouen, après avoir visité la cathédrale, photographié des saints, des prophètes, des anges, des femmes tenant une couronne, tous défigurés, rongés par les intempéries, voire décapités, disposés à intervalles réguliers dans l'abside, à hauteur d'homme et grands comme des hommes, alors que pendant des siècles, ornements sacrés de la façade ouvragée, ils avaient dominé les croyants qui battaient le pavé (et Monet les avait peints d'une touche imprécise comparable à l'indistinction de leur silhouette et de leurs traits rongés), j'étais reparti vers la gare, passant comme à l'aller sous le Gros-Horloge, admirant sur la route les maisons à colombage et certaines façades qui semblaient rivaliser de raffinement et d'excentricité. Il faisait nuit, et déjà tout à l'heure dans la cathédrale le soleil déclinait, j'avais observé les vitraux, sans rien y comprendre car j'avais oublié mes lunettes et que je ne distinguais rien que ma paresse sans doute et le dépit de vivre dans une époque anhistorique (ce qu'ici je nomme selon la terminologie murayenne, mais au-delà des mots, c'est toute une lecture du monde que j'adopte sans réticence, car il suffit de lire Muray et de bien vouloir observer autour de soi, écouter les conversations, la radio, lire les journaux, pour être forcé d'admettre la justesse de sa vision). Arrivé à la gare, je feuillette au Relais H plusieurs magazines et décide d'acheter Paris Match à cause de Jane Fonda en couverture, du titre ("Jane Fonda l'insoumise / L'actrice nous reçoit à Los Angeles / "A 74 ans j'aime faire l'amour" / Un entretien sans tabou"), Têtu à cause d'une interview de Frédéric Mitterrand (ministre des farces et attrapes, dirait Muray, ou de la festivocratie nationale), Courrier international ("Où va le XXIe siècle?" en couverture), et Télérama où des littérateurs font le portrait des candidats à la présidentielle. Ces feuilles de chou s'ajoutent au dernier numéro de Marianne que j'avais acheté à l'aller, où j'ai lu avec consternation les turpitudes de la Première Dame de France, présidente d'une fondation "sans aucune personnalité morale: ni conseil d'administration, ni personnalité propre", qui a confié à un artistocrate le soin de s'occuper de son site internet et de sa communication.

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Le dénommé Julien Civange, compositeur interplanétaire ayant envoyé sa musique sur une sonde à la rencontre de Saturne, est officiellement chargé de mission à l'Elysée où il dispose d'un bureau, et gère la marque Born HIV free. Il aurait perçu, par le biais de ses société, plusieurs millions de dollars du Fonds mondial contre le sida. Au lieu de se piquer de philantropie en voulant imiter les First Ladies américaines, la PDF aurait été avisée de ne s'occuper que de son intimité, et c'est Jane Fonda, et non Laura Bush, qui aurait dû la conseiller. Le début de l'interview se lit très lentement:

"Paris Match. A 74 ans, vous avez l’air d’une bombe. C’est quoi, votre truc ?
Jane Fonda. Il n’y a pas de secret. J’ai de bons gènes et je m’entretiens. A part quand je voyage, je fais une heure et demie d’exercices tous les jours. De l’aérobic, du yoga, je marche, je lève des poids… Je fais très attention à ce que je mange. Mon père a passé sa vie à me dire que j’étais trop grosse. J’ai été consciente très jeune de mon physique. Cela dit, je ne suis pas non plus Superwoman. J’ai eu un cancer du sein, je n’y vois plus rien sans lunettes, j’ai une hanche et un genou en plastique. J’ai eu recours à la chirurgie esthétique. Je me suis même fait enlever des prothèses mammaires, posées quand j’étais avec Tom Hayden. Disons que j’essaie de ne pas subir les infirmités dues à l’âge, mais de les transcender."

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Où l'on apprend que "l'amour, c'est exister sans se perdre soi-même", qu'il est bon d'avoir le "sens des valeurs" (mais on ne dit pas lesquelles), et qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir la "vraie intimité avec un homme", puisque Jane Fonda, ça lui est tombé dessus à 72 ans (le "troisième acte" de sa vie, dit-elle): "Je voulais absolument connaître cela avant de mourir, ça s'est passé avec Richard." Il vaut mieux, cette semaine, être une "publicité vivante pour la testostérone" (dit-elle) que l'image de la marque Born HIV free.

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A quelques pages de là, dans le même Match, dix femmes qualifiées de courageuses sont présentées dans un long reportage. Elles sont pilote d'hélicoptère de la marine nationale, démineur, sauveteur en mer, chirurgien, policier, sapeur-pompier, etc. Ce sont des Jane Fonda en devenir car elles ont non seulement comme l'actrice un courage hors du commun ("J'ai toujours été une femme courageuse, capable d'affronter des gouvernements, mais pas un homme", avoue la belle Américaine), mais aussi une indéniable photogénie qui s'étale sur une double page où sont réunis leurs sourires rayonnants et leurs dix paires de jambes que les robes de toutes les couleurs qu'on leur a prêtées pour l'occasion ne permettent pas de cacher (la démineur, quand même, se tient  assez loin, sur l'escalier, derrière la rambarde en fer, et porte des collants noirs). Comme la journaliste (la médiateur, dirait Muray) n'a rien de consistant à livrer et se contente de répéter que ces femmes sont courageuses, ce dont on ne saurait douter, la parole à Maud Fontenoy, qui semble croire qu'elle énonce des idées personnelles, quand elle ne fait qu'énumérer les clichés les plus répandus, confondant ainsi le stéréotype et la réalité, et là aussi, ça se lit très lentement:

"Même au coeur de mes aventures, en plein océan, je restais une femme. Je m'épilais, je mettais de la crème antiride et de jolis sous-vêtements. Je m'étonne qu'on s'étonne. C'est très féminin d'entreprendre quelque chose de difficile, de dangereux, tout en continuant à prendre soin de soi. Où est la contradiction? Les femmes ont une approche multitâche de la vie, je crois même que leur cerveau est conçu pour ça. Le fait qu'elles accouchent, qu'elles soient la plupart du temps confrontées à la gestion du quotidien familial, qu'elles managent [sic], en plus de leur travail, les conditionne. L'homme conquiert, la femme préserve; l'homme raisonne en termes de pouvoir, la femme en termes de vivre-ensemble. [...] Je ne suis pas féministe, mais il me semble injuste de réduire la femme à n'être que l'avenir de l'homme [...] Nous avons encore un long chemin à parcourir pour arriver à une véritable parité économique, sociale, relationnelle. Mais nous le ferons en beauté, un bâton de rouge à lèvres dans notre poche."

On lui souhaite de manager sa fondation aussi bien que son quotidien familial, et quoi qu'il en soit d'être mieux conseillée et mieux entourée que la PDF. Elle ne sait peut-être pas que le rouge à lèvres, les hommes aussi le brandissent sans vergogne, tels ces métrosexuels de Tanzanie décrits par le Mail & Guardian de Johannesburg dans un article traduit par Courrier international. Après la description de la jalousie de leurs femmes, qui les attendent de pied ferme devant les salons où ils se font coiffer, raser, manucurer, masser, etc., la conclusion est sinistre:

"Il n'empêche que toute Tanzanienne moderne digne de ce nom [sic] veut absolument avoit son propre métrosexuel [sic]. La plupart ne sont pas mécontentes de s'afficher au bras d'un homme aussi beau qu'elles [sic]. Car leur éclat se paie cher, et le métrosexuel a de quoi faire garder le sourire tant à sa compagne qu'à son coiffeur [qui s'en met plein les poches comme l'a expliqué l'auteur de l'article]."

Moi qui croyais le concept de métrosexuel dépassé... Mais je me souviens avoir lu il y a quelques mois un court article sur un salon parisien prisé des hommes politiques et des grands patrons... Ce serait le moment de citer une robuste phrase de Muray sur l'indifférenciation qui règne à notre époque...

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La palme à Obispo, présenté comme "le plus complexe des chanteurs de variété" dans les premières pages de Match (j'y reviens) à l'occasion de sa nouvelle comédie musicale, Adam et Eve, la seconde chance. C'est en toute simplicité, pourtant, qu'il explique que le public doit en avoir pour son argent, que les "gens" doivent "voi[r] une partie du prix du ticket sur scène". Lui, au moins, on connaît ses "valeurs" car il les révèle: "la mixité, la différence, la contestation du racisme...". A tel point qu'il a délibérément recruté des artistes sans talent (ce qui est un signe de "complexité"): "Je ne voulais pas les plus talentueux, mais les plus humains, ceux qui avaient le plus de coeur." Je découvre au passage qu'Obispo a fait une comédie musicale horrifiquement intitulée Les fleurs du bien, ce qui confirme cette volonté systématique de notre époque de positiver la réalité, de nager dans un océan de bien, et qu'Obispo synthétise de la façon la plus idiote en touchant à la Genèse elle-même: effacer le péché originel, ni plus ni moins. Obispo, vingt ans de métier lui ont appris à actualiser un mythe efficacement, et à pourfendre les clichés, puisque la médiateur lui demande précisément "comment éviter les clichés":

"Adam et Eve ne sont pas à poil! Et il n'y a pas de feuille de vigne! Le serpent, c'est le chef des rebelles, et la pomme, cette fois, on ne la croque pas. Car on accorde une seconde chance à l'humanité."

Dans cette néo-humanité de l'ère posthistorique (Muray...), on souhaite donc à Eve d'être courageuse dans le management de son quotidien, d'être aussi belle et sexuellement épanouie que Jane Fonda au troisième ou au cinquième acte de sa vie, d'avoir des valeurs, d'être fière que son Adam prenne soin de lui, et qu'il lui fasse des enfants "born HIV free". 

vendredi, 06 janvier 2012

Le Petit Prince (nom du restaurant)

Le restaurant où l'on a mangé du kangourou (car il n'y avait plus d'autruche) est à deux pas du Collège de France vidé de ses tripes de béton, envahi d'une monstrueuse grue et d'une inexplicable lumière dans la nuit parisienne (c'est-à-dire sans lune). Les découpes quasi funèbres du bâtiment éventré indiquent pour ainsi dire la béance de l'époque. Dans le vocabulaire architectural, cela s'appelle du façadisme, que Wikipédia définit ainsi: "Le façadisme est une pratique urbanistique qui consiste à ne conserver que les façades jugées intéressantes de bâtiments anciens dont tout le reste est voué aux démolisseurs. La façade, réduite à un décor bidimensionnel, est ensuite incorporée à une nouvelle construction, servant alors d’alibi à une architecture plus effacée." Dans une impasse adjacente, on contemple les étagères surmontées d'antiques lutrins d'une bibliothèque déserte à l'entresol punaisé d'affiches intimant un "silence absolu".

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