dimanche, 24 octobre 2010
"Un petit défaut dont vous vous corrigerez en écrivant"
Lu chez Renato, le mois dernier. Lu il y a quinze ans d'abord, à la fac, un cours de licence de Claude Habib où il n'était question que du thème de l'argent dans la littérature.
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vendredi, 24 septembre 2010
Le cerveau de la capitale
"J'allai dans les quartier, qui est comme la quintesssence de l'urbanité française. Ce n'est pas la Cour, mais il vaut peut-être beaucoup mieux; car il a un ton souvent meilleur; il corrige la Cour elle-même; il lui porte la loi impérieuse de l'usage national, et la force de s'y conformer. Il la siffle, si elle ne lui plaît pas, et la force à changer. Ce quartier, qui est comme le cerveau de la capitale, c'est la rue Saint-Honoré, unie au quartier du Palais-Royal. La rue Saint-Honoré ne paraît composée que de marchands: mais il est une infinité de gens de goût dans les étages supérieurs, et surtout dans les rues adjacentes. Il est même des étrangers, qui ne vivent que là, sans y demeurer. Il quittent le matin leur demeure, au faubourg Saint-Germain, au Marais, à la Chaussée d'Antin, et le reste, pour venir dans le beau quartier manger, faire leur partier, causer, se promener; ils ne rentrent chez eux que le soir, et ne connaissent du Marais, du faubourg Saint-Germain, ou du quartier Montmartre, que leur appartement."
Rétif de la Bretonne, Les Nuits de Paris
samedi, 04 septembre 2010
Cette rêverie de me mêler d'écrire
A Madame d'Estissac.
MADAME, si l'estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et a un visage si esloigné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je m'estoy jetté, qui m'a mis premierement en teste ceste resverie de me mesler d'escrire. Et puis me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C'est le seul livre au monde de son espece, et d'un dessein farousche et extravaguant. Il n'y a rien aussi en ceste besoigne digne d'estre remerqué que ceste bizarrerie: car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, j'en eusse oublié un traict d'importance, si je n'y eusse representé l'honneur, que j'ay tousjours rendu à vos merites. Et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfans, tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufve, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous avez soustenu tant d'années et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y avez donné, par vostre seule prudence ou bonne fortune: il dira aisément avec moy, que nous n'avons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre.
Montaigne, Les Essais, "De l'affection des pères aux enfants"
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Je vois encore du pays au-delà
Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, je les sens flechir sous la charge: mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict: Je voy encore du païs au delà: mais d'une veüe trouble, et en nuage, que je ne puis demesler: Et entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux, que j'ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination: à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié, ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je vays au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que j'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: Et laisse ce neant-moins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouvert: Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là. Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett'infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.
C'estoient deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres autheurs: et en un la Medée d'Eurypides: et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y avoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'avoit pas mis une seule allegation.
Il m'advint l'autre jour de tomber sur un tel passage: j'avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevee jusques aux nües: Si j'eusse trouvé la pente douce, et la montee un peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit un precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles je cogneuz que je m'envolois en l'autre monde: de là je descouvris la fondriere d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques puis le coeur de m'y ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.
Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme je fay souvent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay je, combien audacieusement j'entreprens moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux: non sans une temeraire esperance, que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application, que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues et legeres attaintes. Je ne m'y aheurte pas: je ne fay que les taste : et ne vay point tant, comme je marchande d'aller.
Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme: car je ne les entreprens, que par où ils sont les plus roides.
De faire ce que j'ay decouvert d'aucuns, se couvrir des armes d'autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein (comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune) sous les inventions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement injustice et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur purement estrangere: et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee: desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que je vueille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons: et j'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres un, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques.
Quoy qu'il en soit, veux-je dire, et quelles que soient ces inepties, je n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: Je les donne, pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu'à decouvrir moy-mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy.
Mon taigne, Les Essais, "De l'institution des enfants"
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Suite d'amour : l'affection, pointure, et accointance, baiser, toucher, le fait, le repentance

En beau regard, en face de lyesse,
Sur cest autel est Venus la Déesse.
Auec son filz Cupidon, l'Enfant beau.
Portant son Arc, ses Traictz, & son flambeau.
A ses piedz sont deux colombz, non volans,
Mais bec à bec s'entrebaiser voulans.
Et derriere elle, est vn gemissant Cygne.
Qui de sa mort prochaine faict le signe.
De lvxvre est ceste Image euidente.
Qui brusle au feu d'affection ardente.
Et poingt le cueur. Puys au corps approchant,
Cerche à baiser, main, & bouche touchant.
Et quand en ieu* les baisers sont venuz:
Apres se faict l'office de Venus.
Puys en dernier s'ensuyct vn repentir
En gemissant, par Mort plus pressentir.
Images Donc sur ces autelz sacrez,
Monstrent d'Amours les mysteres secretz.
L'affection, Poincture, & Accointance.
Baiser, Toucher, le Faict, la Repentance.
Barthélémy Aneau, Imagination poétique (1552)
* Sans doute feu et non jeu.
Je feuillette les emblèmes de Barthélémy Aneau, que j'ai lus à la fac. Je retrouve, sur la page de titre, la référence à Horace: "La Poësie est comme la pincture", et il me faut un certain temps pour faire le lien avec le titre malin d'Imagination poétique, la poésie faiseuse d'images.
Je suis arrivé là parce que je cherchais le texte intégral des Essais en mode texte sur internet. Ca permet de faire des recherches d'occurrences. J'ai trouvé des fac-similés, et me suis attardé sur le chapitre "Des livres" dans l'édition de 1580. "Je n'ai point d'autre sergent de bande a ranger mes pieces que la fortune."
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Des livres





Auteur : Montaigne, Michel de
Titre : Essais. Livre second
Imprimeur : Millanges, Simon
Libraire : Millanges, Simon
Date : 1580
Format : 8°
Collation : [2] f., 650, [3] p.
Titre long: Essais de Messire Michel seigneur de Montaigne, chevalier de l'ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre. Livre second.
Adresse typographique : A Bourdeaus : Par S. Millanges 1580
Langue : Français
Notes : La première édition des Essais de Montaigne.
Source: Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes
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samedi, 21 août 2010
Homo festivus (misère de l'air du temps)
Il est 12h30, je réécoute l'émission sur Philippe Muray, avec laquelle je me suis réveillé ce matin, secoué par la voix de Fabrice Luchini. Morceaux cyniques sur le culturel, la socioculture. Luchini démasque Finkielkraut, le prend en flagrant délit d'optimisme — l'autre se justifie: "C'est que j'ai un enfant." — et Luchini cite Cioran, quelque chose comme: "Si j'avais un enfant, ma connaissance de l'avenir est telle que je l'étranglerais dans la minute."
Flaubert à Louise Colet: " En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc, je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez; mon cul vous contemple."
Homo festivus — fêtes monumentales et totalitaires.
L'empire du bien: "Derrière le festif, le sympa, il y a la mort du réel et la mort de l'art."
Paradoxe: "Il y a une sorte d'extension du domaine du rire, on rit partout, on rit tout le temps, et en même temps, une réduction du domaine du risible, car de quoi rit-on, à part de la taille et des tics du president de la république? Notre société, avec ses iphones, ses ipods, ses ipads, et la fête généralisée, ne sait plus rire d'elle-même, elle se défausse de sa propre risibilité sur ses boucs émissaires, ses victimes expiatoires que sont devenus les hommes politiques, et notamment les gouvernants. Nous ne savions pas à quel point nous étions nous-mêmes risibles, à quel point notre époque était elle-même risible."
"Le fond de commerce de l'indignation du rebelle salarié est pitoyable." (Luchini, contre les salariés du comique, qui sont des nains face à un Flaubert. Ils parlent de Guillon.)
Vomir la postmodernité.
Finkielkraut citant Chesterton: "L'esprit est la raison sur son fauteuil de juge, et si les offenseurs sont parfois touchés, le juge, lui, ne l'est jamais. L'humour pour sa part, comporte toujours l'idée que l'humoriste en personne est en position de faiblesse, et qu'il est pris dans les imbroglios et les contradictions de la vie des hommes." (Pour conclure que Muray, c'est l'apothéose de l'esprit.)
Démocratie: développement de l'égalité graduelle des conditions (Tocqueville). Démocratie terminale (Muray): on va vers l'indifférenciation, le métassage. Société de plus en plus sectaire et de plus en plus dogmatique.
Cioran, cité de mémoire par Luchini: "Je suis pour toutes les réformes que vous voudrez. Il n'empêche, l'homme n'en a plus pour longtemps."
"Un homme politique ne s'occupe que de mythification." (Luchini)
Muray: "Un roman qui n'opère pas une trouée dans la réalité de propagande du réel, à quoi ça sert?"
Muray cite un directeur de centre d'art contemporain: "En Limousin, si on veut s'en sortir, il faut passer du cul des vaches à la modernité, pas maintenant, mais tout de suite." Après une rêverie sur les vaches, Muray conclut: "Le paysan regardait les vaches, il se doit maintenant de manger la vache enragée de l'art contemporain." Le directeur du centre d'art: "Aujourd'hui, une gigantesque trame, faite de toutes sortes de maillons et de rhizomes, réunit installations, textes, sons, photos. Nous devons exprimer toute cette générosité ambiante sans faire le tri. Les visiteurs se sentiront plus à l'aise dans un environnement qui exprime mieux l'air du temps. Un centre d'art n'est pas un musée, mais un lieu de vie."
Muray: "La culture ne veut que la capitulation des ultimes réfractaires. Elle n'est que l'autre nom de la fête."
Muray encore: "Malraux était étranger à l'ignoble chantage mortifère du nouveau qui a toujours raison. L'art, littéraire ou plastique, n'exprimait jamais rien d'autre à ses yeux que l'idée que la partie n'est jamais, et n'est pas jouée, qu'il n'y a pas de loi, que rien ne sera jamais complètement analysé ni bouclé, qu'aucune solution jamais n'en terminera avec le moindre problème, qu'aucune réponse ne comblera jamais le désir insatiable de questions, si possible insolubles. Il est probable qu'il n'aurait jamais imaginé la transformation de la culture en programme de soumission des populations à l'avenir qu'on a choisi pour elles, de sorte que c'est aujourd'hui l'horreur de la culture et de son haut ou bas clergé inamovible qui est la condition première de l'exercice de la liberté."
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vendredi, 20 août 2010
Plus de moi, rien que du je
"Le langage parle du langage. Ce qu'il montre le mieux, c'est ce que vous en faites. Par là nous sommes tous tout entier nous-mêmes le contenu du langage. La langue est chaque fois le sujet tout entier. Son histoire. Qui signifie plus ce qu'il ne dit pas que ce qu'il dit. L'intérêt est de découvrir quoi comment. L'incommuniqué est ce qui se communique d'abord.
C'est pourquoi le rythme, qui n'est dans aucun mot séparément mais dans tous ensemble, est le goût du sens. Sa physique. Et le signe une vieillerie théorique. Ici se situe la critique: là où ce que vous faites du poème dit ce que vous faites du langage de tous les jours. Comme s'il y en avait un autre. La théorie casse à son point faible. Le point faible des théories du langage, donc des théories de la société, est le poème.
[…]
Ainsi le poème est une critique du langage, et de la société. Cette critique, on ne la trouve pas dans la critique dite littéraire. Celle-ci n'est que littéraire, pas critique. On voit autour de soi de la polémique, du courriérisme, des sociétés d'éloge mutuel. Il n'y a que l'écriture qui soit critique, par nécessité vitale, pour découvrir sa propre historicité. C'est pourquoi, quand il y a une critique, elle a l'écriture de la passion. Comme Péguy. Elle n'est pas un quelque chose qui se mêle à l'écriture, se mêle de l'écriture. Elle est l'écriture elle-même travaillant à s'y reconnaître, dans ce Guignol.
Ecriture, et critique, quand il n'y a plus de moi, rien que du je. Alors, le rythme. Pour rapprendre à lire. Une époque a perdu l'histoire du lire. On a fait croire que lire c'était du dedans. Ainsi le lecteur ne lit pas, il est lu. C'est peut-être un moi. Ce n'est pas un je. Le je est en cours. La fable du pour qui il vit ou il écrit n'est pas pour lui. Mais pour les moralistes. Il est je comme chacun. Par là chaque je se prépare en lui.
Le poème n'en sait pas plus. N'enseigne pas un savoir. N'enseigne pas. Bien sûr. Mais il montre. Travaille l'insu. Ni en marge ni en dehors. Son utopie est d'être ici. Son parti, et celui de la critique, est le parti du rythme. Sa politique."
Henri Meschonnic, La rime et la vie (1989)
Les braves gens ou la question du faux art
Le même jour, dan le même rayon, j'ai acheté L'Art de la prose de Lanson et La rime et le vie de Meschonnic. J'étais venu pour un autre livre, La Langue littéraire, sorti il y a presque un an, mais la vendeuse n'a pas réussi à trouver l'un des deux exemplaires mentionnés pourtant dans sa base de données. Pendant qu'elle s'affairait, je parcourais tranches et couvertures, ouvrais les livres au hasard, consultais parfois une table des matières, pendant que ma fille riait en feuilletant une grammaire qui tirait ses illustrations de bandes dessinées. A la table des programmes de concours, il y avait des piles de livres critiques sur l'oeuvre de Rimbaud.
J'en parle à Bruno, qui cite Pompidou de mémoire. Je trouve la préface de son anthologie: "Plusieurs de ses poèmes ne sont que les brillants exercices d'une jeunesse douée. D'autres, à travers un effort d'originalité parfois enfantin, contiennent de grandes beautés. Certains enfin et surtout le Bateau Ivre sont, malgré quelques bavures, parmi les plus authentiques chefs-d'œuvre de notre poésie. Par suite des règles que je me suis fixées, je n'ai rien cité des Illuminations ni d'Une Saison en Enfer. Mais Rimbaud par son destin d'étoile filante comme par les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel, continuera longtemps de faire rêver."
("Les quelques traces qu'il a laissées dans le ciel": que dirait Lanson, dans sa lecture méticuleuse des prosateurs: "platitude", "figure banale", image "sans signification précise", "mauvais effet"?)
La veille, j'avais lu l'article sur Rimbaud dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig, que je lis toujours avec plaisir comme un livre épouvantail: "C'est le discours de l'intelligence absolue. Il a tout compris ou cru tout comprendre, et s'est dégoûté de tout, à commencer de lui-même. Destruction de la comédie qui intéressait tant Malraux, et ici plus que nulle part ailleurs. Y compris la comédie du poétique, de l'illumination, de tout ce que vénèreront plus tard les rimbaldiens nunuches." L'article commence ainsi: "C'est pour les raisons les moins littéraires que la gloire de Rimbaud s'est faite." Plus loin: "Pauvre Rimbaud! Il a tellement servi qu'on dirait une vieille poupée avec une robe en lambeaux, un oeil arraché et deux bras en moins." Après avoir mentionné ceux qui l'ont pillé, détourné, récupéré, Dantzig explique pourquoi Rimbaud n'est pas un immense poète, puis: "De même, dans l'ordre des opinions, comme il n'a rien expliqué, rien démenti, il offre de quoi contenter la gauche, les surréalistes, les chrétiens, tout le mondre jusqu'à l'extrême droite."
L'"effort d'originalité", les "brillants exercices", les "quelques bavures" dont parle Pompidou sont illustrés par Dantzig, qui fait une rapide lecture comparée des poèmes de Rimbaud, sans souci de chronologie: il y trouve du Laforgue "en quantité", du Céline, du François Coppée, et même "du slogan de mai 68 avec ce que ça a de rigolo et d'inepte ("il faut être absolument moderne", "l'amour est à réinventer")".
Plus profondément, Lanson conclut son Art de la prose par un chapitre intitulé "Le faux art". Il fait rapidement l'inventaire des phrases du XIXe siècle ("la phrase plastique, harmonieuse et souvent encore solennelle de Chateaubriand, la phrase bariolée et rugissante, envolée ou convulsive des romantiques, la phrase marmoréenne et de haut relief de Gautier et des Parnassiens, la phrase nerveuse ou matérielle, vibrante ou épaisse, du naturalisme, la phrase souple, compliquée, dissonante et musicale des symbolistes"), avant de faire celui, exemples à l'appui, de styles relevant du faux art: style XVIIIe siècle, genre Rousseau; style Empire: XVIIIe siècle durci de gréco-romain; style romantique troubadour, école de Chateaubriand; style romantique catholique; style garde nationale, art Louis-Philippe; style académique sévère, faux XVIIe siècle, école d'Ingres. En quelques lignes lapidaires: "Rien n'est plus odieux que le faux art. Et c'est où arrivent fatalement les braves gens, intelligents, sincères, qui ont quelque chose à dire, et le diraient bien, s'ils se contentaient de l'énoncer justement. Mais la justesse ne leur suffit pas, ils veulent la beauté! Et c'est piteux."
Lanson analyse la prose, et Meschonnic la poésie. Le seul rapprochement entre eux, c'est que je les lis simultanément. Ma poésie se fait de plus en plus en prose. Parfois, en écrivant, je rends possible, par la disposition des segments de phrases au brouillon (propositions ou groupes nominaux le plus souvent, que j'aligne, numérote, combine), une présentation en vers libres, mais je n'en vois que rarement l'intérêt, à moins que les blancs typographiques soient rendus nécessaires par ce que je raconte. En matière de vers, je préfère le mètre. Lanson, qui dans son introduction ne peut définir la prose autrement que par ce qu'elle n'est pas (la poésie), a cette expression, affreuse, honteuse presque de "vers-librisme", qui m'amuse beaucoup. Faire profession de vers-librisme, être vers-libriste.
Et il faut bien que je cite in extenso l'introduction de "L'oreille sur l'avenir" dans La Rime et la vie:
"Les poètes sont ceux pour qui la poésie des autres existe. Différence essentielle avec ceux qui prennent l'expression narcissique de leur moi pour la poésie. S'ils étaient poètes, il y aurait bien cent mille lecteurs-acheteurs de livres de poèmes en France. Autant, paraît-il que d'écriveurs. C'est toute la différence entre le moi et le je. La sentimentalisation et la poésie.
Les poètes sont ceux pour qui la poésie est en avant d'eux. Pas derrière eux. Ceux qui ont la poésie derrière eux montrent qu'ils prennent l'histoire de la poésie pour la poésie. Ils poétisent. Il y a cent ans ils hugolisaient. Récemment encore ils mallarméisent. La poétisation, pas la poésie. Un culte, qu'ils célèbrent. Ils sont plus prêtres que poètes. Ils ne risquent rien. Mais ils savent que la poésie est un risque. Aussi certains sont-ils devenus habiles à mimer ce risque. Le risque de la lecture est de reconnaître ce mime. Je dis la lecture, puisque la critique n'existe pas.
Les poètes sont ceux pour qui la poésie se renouvelle. Ils sont donc toujours jeunes, s'ils ont l'âge de leurs poèmes. Leur aventure n'est pas un plus ou moins de vers ou de prose. Elle est dans ce que transforme une lucidité qui n'est propre qu'au poème. C'est à cela, quels que soient les temps, qu'ils sont bons. Le reste..."
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mercredi, 11 août 2010
Parce que la nature n'a pas d'intérieur
Il faut ne pas savoir ce que sont fleurs et pierres et fleuves
Pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
C’est parler de soi-même et de ses propres fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que pierres,
Et les fleuves ne sont rien que des fleuves,
Et les fleurs, fleurs, tout simplement.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
Et j’en suis content,
Parce que je sais que je comprends la Nature de l’extérieur ;
Et je ne la comprends pas de l’intérieur
Parce que la Nature n’a pas d’intérieur;
Sinon elle ne serait pas la Nature.
Fernando Pessoa, « (Alberto Caiero), Le Gardeur de troupeaux
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