samedi, 21 janvier 2012

Le jardin de la France

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De l'incongru plutôt que du dérangeant

En 1988, Muray publiait dans Lignes un article intitulé "Outrage aux bonnes moeurs ou comment l'esprit vient aux romans". Ce qui est insestimable, dans ce papier comme dans bien d'autres du même auteur (et par bonheur j'ai encore à peu près deux mille pages à lire, de prose et même de vers), c'est que je vieillis d'un coup, chaque page portant l'éclosion d'un argument ou d'une formule neuve, souvent haineuse, et neuve et haineuse dans le cheminement d'une pensée ressassante, dans une marge inacceptable d'où quelques-uns parviennent encore à communiquer leur lucidité malgré le peu de réalité qui subsiste sur cette terre. Il me faut vieillir, et je vieillis car la jeunesse est devenue plus trompeuse que jamais. Il faut échapper au Bien qu'on nous sert sur tous les tons.

Relisant ses articles pour les rassembler dans un volume sous le titre Désaccord parfait, Muray corrige un mot en mars 1997 et s'en explique dans une note de bas de page: "J'avais écrit "dérangeants" [adjectif remplacé par "incongrus"], mais c'était en 1988 et les néo-cagots du prestigieux journal Le Monde n'avaient pas encore inventé d'intégrer le "subversif" ou le "dérangeant" à leur discours de soumission intégrale; je suis donc obligé d'y substituer un autre mot." De la même façon le mot "indigné" s'est vidé de son jus depuis quelques mois. Mardi dernier, après un concert au Théâtre des Champs-Elysées où l'on donnait le 5e Concerto pour piano et orchestre de Beethoven et la Paukenmesse de Haydn, je patientais sur le quai de la ligne 9, contemplant une affiche à la gloire de la marque Coca-Cola: trois bouteilles (authentique, light et zero) auxquelles étaient associées des qualités qui sont autant de valeurs récupérées qui ne dérangent plus personne: "rebelle" (pour le Coca zero je crois), "créatif" (le light, et pourquoi créatif?), et je ne sais plus quoi pour la dernière, mais je me suis dit qu'il y aura dans quelque temps la bouteille indignée qui sera aussi festive que les autres.

Je relève, pour moi, quelques phrases dans l'article de Muray:

"La littérature entre presque fatalement, organiquement pourrait-on dire, en conflit avec l'idéal philanthropique."

"La description des moeurs est la voie royale du roman."

"Le roman est dangereux pour ceux qui croient au monde et aux communautés. Pour tous les vertueux de profession. Le roman est immoral par définition."

"Tout grand roman, par principe, défait en la racontant la tapisserie d'intérêts et de besoins qui constitue notre réalité."

"Un romancier est toujours, dans son genre, un déserteur de la société, une sorte d'abstentionniste actif."

"Il n'existe pas, en fin de compte, une seule grande oeuvre qui ne porte les cicatrices de la lutte qu'il aura fallu mener contre l'encouragement à disparaître, à se dissoudre dans le consensus de l'époque où elle était en train d'essayer de se déployer."

Stéphane Hessel expliquait dans Le Nouvel Observateur que la poésie l'a toujours accompagné, dans ses fonctions diplomatiques il y a longtemps, et encore maintenant. Il connaît quantité de poèmes par coeur et s'amuse à déranger un dîner en récitant des vers à table. Je me souviens de ce chapitre de Si c'est un homme, où Primo Levi explique que La Divine comédie l'a aidé à survivre: ce n'est pas comparable. Comme Hessel, Xavier Darcos, qui a publié récemment une anthologie poétique, expliquait à la la radio, devant une journaliste béate qui était aussi son ancienne élève, qu'il s'est tourné vers la poésie depuis plusieurs années car la lecture de formes courtes est compatible avec ses fonctions politiques qui lui laissent peu de temps libre. Par ce supplément poétique, ses journées sont ainsi, plus que des journées de travail, des "journées de vie" (pour reprendre le propos de Jacques Duhamel que j'ai cité dans la note précédente sur ce blog), et l'homme de lettres se coupe de tout ce que la littérature peut avoir d'incongru, de vraiment dérangeant.

Ce qu'il faut ajouter à une journée de travail pour en faire une journée de vie

[Ce mail est affecté d'une étoile. Samedi 21 janvier 2012 1h23]

Bonne idée, je crois que je n'ai rien de prévu le 7 (il me semble que Barbara m'a invité le 6 à une projection presse de Los Indignados, je vérifierai lundi au bureau...).

Demain après-midi, j'irai sans doute faire un peu les soldes avec Clélie, mais tout dépendra, du temps, de l'humeur et de l'énergie dont je disposerai! Je te dirai en tout cas si on y va, on pourrait se voir quelque part autour d'un verre ou d'un café.

Clélie est de bonne humeur, elle est dans son lit, regarde la fin d'un Harry Potter et commence à sombrer... On est rentrés en bus jusqu'à Jaurès, puis métro. A*** nous avait acheté des crèpes pour manger dans le train, ô grâce, mais Clélie m'a avoué dans le train qu'elle a pété les plombs il y a deux semaines après que je lui ai dit que Clélie avait bousillé la fermeture-éclair de l'une de ses bottines: "ton père est un connard". Je me demande si ce n'est pas préférable, de temps en temps, à la mollesse d'une relation amicale post-divorce. Au moins les choses sont claires, même si c'est un peu rude parfois. Quoi qu'il en soit, A*** a échangé lesdites bottines contre une autre paire, plus belle je trouve.

Je ne t'ai pas dit: hier j'ai trouvé une pile de Libé au-dessus d'une poubelle: tous à mon nom et intacts, même pas ouverts! Je me demande ce qui s'est passé, je n'y comprends rien, pas plus qu'à ces (mes, et celles de Gilles) histoires de bactéries.

J'ai acheté ce midi, en revenant de la gare d'Orsay, le bouquin du Ministre des Farces et Attrapes (comme qui dirait), qui porte le pompeux titre de Le Désir et la Chance. Il ne devait sortir que lundi, et je n'ai pas résisté: 21€ de conneries sur papier recyclé, qui en vaudront 3 dans quelque temps chez les bouquinistes du boulevard Saint-Michel. J'ai lu quelques pages dans différents chapitres, assez pour comprendre que c'est un exercice très appliqué de soumission au Bien universel, multiculturel, pluridisciplinaire et donc fourre-tout, avec quantité de citations de ses augustes prédécesseurs, parmi lesquels le "curé rassurant" (comme le même dirait) Jack Lang: "Culture et économie, même combat. Les investissements dédiés à la culture nous seront remboursés au centuple, en art de vivre, en emplois, en rayonnement international.", et un que je ne connais pas, Jacques Duhamel, mais qui a tout compris à la dissolution de l'art dans le loisir: "La culture est ce qu'il faut ajouter à une journée de travail pour en faire une journée de vie". Il en faudrait, des guillemets de réserve ou de dégoût, à tous ces mots qu'ils balancent avec autant de candeur... Le magazine du Monde illustre bien tout cela, avec un portrait d'un "artiste" cynique qui se définit comme une "pute à médias", Francesco Vezzoli, sans compter les platitudes et les horreurs du supplément littéraire (à part un article assez drôle de Pierre Assouline sur l'engouement des Parisiens pour les conférences sur la poésie: on se bouscule au Collège de France et à la Maison de la poésie...). Je pense que, en parallèle de ma lecture de Muray, il faut que je continue à lire des textes qui m'insupportent (la presse et de mauvais livres comme celui de Mitterrand, ou Les Indignés que je ne regrette pas non plus d'avoir acheté finalement), c'est une question de "progrès moral" (comme dirait Baudelaire). Je dois dire aussi qu'au boulot le catéchisme laïque des associations m'impressionne: à force des les entendre ressasser, de lire leurs papiers, de synthétiser à l'écrit leur doxa, je vois à quel point c'est grossier (vraiment aucune finesse dans la conceptualisation de la trinité "laïcité, citoyenneté, solidarité").

Le mal le plus grave, dans la campagne électorale qui a commencé, dans le discours des politiques et des journalistes, et même dans des livres qui se veulent analytiques ou littéraires, c'est que le langage est déconnecté d'une réalité déjà tellement ancienne qu'il tourne à vide et qu'on ne s'en rend pas compte (ou qu'on feint de ne pas s'en rendre compte). Mais ça fait déjà un bail que ça se passe comme ça (depuis que la communication est devenue une profession - depuis que l'histoire est terminée dirait Muray). Bref, je lis tout avec méfiance, et c'est passionnant de voir à quel point, et surtout par quels mécanismes nos opinions sont polarisées. Je lis plein d'âneries dans Le Monde, et je vais pouvoir en profiter quotidiennement maintenant! C'est même une matière romanesque... Mais j'espère trouver bientôt quelques plumes (vivantes, je veux dire) lucides et honnêtes; c'est une recherche également réjouissante.qu'il ne s'agit pas que de m'amuser des bonnes pages de Muray (qui est plus que mon "supplément culturel" du soir et du matin dans le métro...).

[...]

Pierre

lundi, 16 janvier 2012

La frise de la vie

Je peaufine, c’est-à-dire que je ratatine ma petite, petite fiche, parfois je fais profession de fichiste au bureau des farces et attrapes, ma fiche faisait quatre pages et c’était bien trop, je le savais, je le savais bien, mais voilà, j’avais fait quatre pages ponctuées de cafés au lait en poudre et de petits biscuits ronds au sésame, j’avais copié-collé du Wikipédia et un affreux texte moins bien écrit sur un site pourtant plus respectable mais l’histoire était tellement intéressante que je m’étais piqué au jeu, avais raboté un peu tout cela quand même, piqué au jeu, gommé les formules trop militantes et pour tout dire gauchistes, il restait une histoire de quatre pages quand même, qui commençait avec Jean Macé qui pour moi n’avait été jusque-là qu’un nom de collège et se terminait avec le ministère du comte Chatel (dirait Patrick Rambaud), du combat pour la gratuité de l’école aux actions citoyennes les plus vertuistes (dirait mon maître à penser), de l’Histoire au néant contemporain. En rédigeant une autre fiche sur une autre ligue de vertu, je découvris l’existence d’un Festival des solidarités locales, cette fiche-là ne faisait qu’une page, et il y avait une autres fiche d’une page aussi, mais la première était beaucoup trop longue, ma chef effrayée par le temps passé sur le superflu que le directeur ne lirait pas, elle fixait les strass disposés en cercle de mes boutons de manchette, car le directeur avait besoin d’éléments concis, ma chef effrayée par le temps qu’il me faudrait pour ratatiner la fiche, mais ce soir tout rentrait dans l’ordre, elle me demandait simplement de dériver le mot histoire en son adjectif substantivé historique car c’est comme une problématique pas un problème, jamais de problème, un événementiel pas un événement, un différentiel pas une différence, l’historique, donc, de l’association plutôt que son histoire – avant-hier on découvrit en réunion l’adjectif serviciel que l’on s’empressa de noter chacun sur son cahier et que l’on reprit en conclusion avec la gratitude la plus soumise à l’époque pour signifier au communicant qui l’avait énoncée que la notion était en voie d’intégration festive dans nos cerveaux ministériels.

A treize heures je m’échappe du bureau pour compléter ma bibliothèque murayenne à la Librairie Gallimard, mais ce n’est que ce soir que je trouve Festivus Festivus, puis Minimum respect à La Hune, d’où ce quatrain rimé, car LE MONDE EST DETRUIT, IL FAUT MAINTENANT LE VERSIFIER:

L’Histoire a basculé
Dans le fossé
Elle y a retrouvé
Le monde entier

Dans Le Monde, un journaliste parle de l’espace mouvant du monde et de la splendide fragilité, dit-il, de notre patrie, dit-il, la littérature, "trois auteurs semblent avoir trouvé un chemin pour préserver encore, pendant quelque temps, la splendide fragilité de notre commune patrie, la littérature", notre commune patrie ne meurt pas d’être ainsi vocalisée, "l’inscription de l’écrivain dans l’espace mouvant du monde", oh, mon texte est un chant, l’auteur y "intègre des vers en même temps que des passages en prose", oh, l’oralisation, bien sûr, cette voix est polyglotte, puisque l'auteur défend un placement entre les langues, oh, l’on cite Verlaine, la musique, toute chose, son texte comme un chant, si souvent allusion, oh, quand tombe la sentence la plus honteuse de cet infâme papier, "la voix, ce serait la musique humaine en littérature, avec ses aspérités, ses douleurs, ses imperfections aussi", aussi, aussi, et la sainte effraction aussi, et l’interdit de l’Alceste car je est un autre, comme le titre de cette anthologie aperçue à la librairie, Je est un autre, pour une identité-monde, oh, les trois livres "posent un seul et même problème: celui de la relation de l'écrivain avec le monde, à l'époque où l'idée même de littérature paraît remise en cause par la société du spectacle",
oh,
"la question fondamentale réside bien dans la communication",
question fondamentale, question fondamentale, les autres forment l'homme,
"la littérature repose sur un dialogue entre un auteur et un lecteur",
question fondamentale, les auteurs se communiquent au peuple,
"ce dialogue semble désormais menacé: par l'emprisonnement du lecteur dans la passion du divertissement, d'un côté", par quelque marque particulière et étrangère,
question fondamentale, les traits de ma peinture,
"par l'enfermement de l'écrivain dans la citadelle de son intériorité, de l'autre",

je ne suis pas mort, je ne suis pas mort, claironnerai-je, je suis bien vivant, moi, bien vivant, le monde, je n’y suis pas, à peine je le vois, le monde, toutes choses y branlaient sans cesse, le monde, à peine le vois-je dans les interstices du jour-le-jour des fantômes mes voisins, la terre, les rochers de Caucase, oh, les interstices,

les traits de ma peinture ne fourvoient point,

Paris se visite en coulisses,
la citadelle de son intériorité,
"Paris face cachée", farce cachée, face crachée,
"cette opération inédite entend faire, cette opération, découvrir, inédite, des endroits de Paris que touristes et habitants ne connaissent pas",
Paris vache sacrée,
"selon l'adjoint chargé du tourisme",
Paris va se fâcher,
selon l’adjoint chargé du tourisme, de l’effraction et de l’interstice,
selon l’adjoint chargé du tourisme intraveineux et des communions mortifères,
cette opération, le culte de l’effraction, de l’interstice, selon l’adjoint du tourisme et de l’effroi local, Paris, notre commune patrie d'effroi, notre moi-monde tombe à la flaque plusieurs fois par jour et autant de fois par nuit,

parenthèse,

pourquoi m’as-tu battu cette nuit,
m’as-tu griffé,
m’as-tu l’oreille englouti,

parenthèse,

"l'engouement pour les téléphones portables de la marque
américaine est tel
que des échauffourées éclatèrent vendredi devant
le magasin du quartier de Sanlitun dans la ville capitale, 
où s'étaient massées mille personnes,
qui avaient en vain attendu pendant plusieurs heures
vendredi matin, longues heures dans le froid,
des clients jetèrent des œufs
contre la devanture du magasin,
où le dernier-né
des téléphones de la marque devait être
officiellement proposé aux clients à compter
de 7 heures du matin",

et toute la journée, nouvelle journée, encore je rédige des fiches, nouvelles fiches, on pense aux pauvres arbres, on dit "les pauvres arbres" (je ne dis pas "les pauvres arbres"), ce matin d'ailleurs pour la santé des arbres et des comptes de l'Etat il y avait à neuf heures moins le quart en face l'ascenceur une montagne d'imprimantes qui avaient déserté les bureaux, et les agents, qui ne les reverrions plus, nous les agents de l'Etat nous nous lamentâmes, il faudrait maintenant courir dans les couloirs jusqu'aux mères copieuses de notes de service, d'excellents tableaux et d'efforts publics, et dans l'après-midi on apprit que la commune patrie perdait un A, que la commune patrie soudain se dégradait, ne valait plus rien sur le marché même si un ministre racontait que la commune patrie ne perdait aux yeux du monde qu'un point, petit point, que c'était presque l'excellence la plus excellente et que même ça l'était encore, qui le croyait, qui le croyait, pas nous, les fourmis, interminablement à la file, laborieuses et toutefois hésitantes, c'était un mouvement fou, dis-je,

une horde de rolleristes venant de l'avenue de Flandres déboula devant les Bouffes du Nord où l'on donnait Katja Kabanova, c'était la générale, l'opéra avait été réduit à sa plus simple caricature en une heure et demie où la belle-mère vibrait d'une démesure vociférante, David m'expliquait qu'il y avait souvent des histoires de belles-mères chez Janacek, et tandis que les rolleristes se répandaient dans le carrefour, une vieille cantatrice que David connut prima donna clamait sur le trottoir devant une assemblée soumise qu'elle avait écrit à Mazarine pour l'inviter au Bourgeois gentilhomme, qu'elle n'en avait rien à faire des racontars et des histoires de fesses de la politique, et que c'était une occasion unique d'entendre sonner l'imparfait du subjonctif,

dans Le Monde encore j'avais lu un sinistre article sur les règles d'accord dans la langue française, il fallait à tout prix que le masculin ne l'emportât plus, qu'il achèvât de disparaître dans la langue même. La journaliste, Anne Chemin, égratignait comme convenu "la compagnie de lettrés" de l'Académie Française, je retrouvais la bêtise qu'avait patiemment analysée Muray en 1999 à propos des revendications sur la féminisation des fonctions, les mêmes pauvres arguments et les mêmes accents citoyens, mais il y avait sous l'article le commentaire réjouissant d'un lecteur qui sonnait comme du Muray dans le texte, proposant à Clara Domingues, "docteure ès lettres et secrétaire générale de l'association L'égalité, c'est pas sorcier", de rebaptiser son association L'égalité, c'est pas sorcière,

voilà à quoi nous nous perdons, et l'on se perd en conjonctures aussi sur la perte du triple A, expression qu'il faudra sans doute décrypter dans quelques années à grands renforts de notes de bas de page pour expliquer ce qui arriva, qui est en train d'arriver, c'est-à-dire rien: pas une catastrophe, pas même un événement, rien d'autre que ce qui était prévu et qui ne changera rien au quotidien répétitif et à la permanence du temps flaccide de la posthistoire.

Un faux prophète se pencha sur l'alevinier
où mille alevins aliénés
attendaient l'elixir tant promis:
quelques paroles vénielles
suffirent à les enivrer
et la mare tarit.

— Ainsi le mauvais temps nielle les blés.

lundi, 09 janvier 2012

Des agents de la RATP soufflaient des bulles de poésie de Jacques Prévert

Une étude récente de l'Institut national des études démograhiques indique que de plus en plus de gens vivent seuls, "parce que le temps de la jeunesse s'allonge, que l'on s'installe de plus en plus tard en couple, que l'on divorce plus souvent", explique Olivier Donnat, auteur d'une analyse rétrospective des cinq enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, rélaisées entre 1973 et 2008. Il poursuit: Or, on sait que les sorties culturelles sont davantage le fait de personnes célibataires - e tout particulièrement des femmes, dans le domaine de la danse ou du théâtre. Voilà une autre façon de comprendre comment les salles se remplissent."

J'ai entre les mains un recueil édité par une association dénommée Poésie en liberté, et l'avant-propos précise que "ce que [j'ai] entre les mains, ce sont, réellement et pleinement, des poèmes, et non des avatars." Mais c'est un livre illisible, recueil de poèmes d'enfants et d'adolescents que personne ne peut lire in extenso, j'en suis sûr. Cet après-midi, je recevrai l'équipe du Printemps des poètes. Je les aime bien, mais je lis chez Muray tant d'horreurs sur le poésisme en général et sur l'entreprise festiviste du Printemps des poètes en particulier que j'ai honte.

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Ce matin, sur les quais du métro à Pigalle, j'avais dans le dos une affiche présentant les voeux de la RATP: "La RATP vous souhaite une année 2012 pleine de poésie". Le 3 janvier, Le Parisien décrivait ainsi l'opération: "Le temps nous égare, le temps nous étreint. Le temps nous est gare, le temps nous est train. C'est par ces vers fort bien choisis, de Jacques Prévert, que la RATP a choisi cette année de présenter ses voeux aux voyageurs. La campagne de voeux de la régie démarre ce matin sur les quais, les couloirs et les rames du métro et du RER ainsi que dans les bus: chaque affiche montre des agents de la RATP soufflant des bulles de poésie de Jacques Prévert, Louis Aragon, Andrée Chédid, William Blake..." Cela me rappelle tristement l'adage d'Erasme, Homo bulla. Et Prévert, imaginez des agents de la RATP soufflant des bulles de poésie de Jacques Prévert... Samedi, j'ai remis la main sur un Librio, un recueil de textes courts de Houellebecq: "L’intelligence n’aide en rien à écrire de bons poèmes; elle peut cependant éviter d’en écrire de mauvais. Si Jacques Prévert est un mauvais poète, c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps; aujourd’hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire; c'est-à-dire, fondamentalement, un imbécile."

Le Printemps des poètes a retenu pour 2012 le thème "Enfances". La citation de Christian Viguié sur l'affiche de la RATP évoque une main d'enfant par laquelle le jour s'éclaire. Le Nouvel observateur fait sa couverture sur l'enfance des candidats à la présidentielle. La semaine dernière, un médiateur faisait le compte rendu de la Petite Métaphysique des jouets de Nicolas Witkowski où il est question des jouets classiques (bulles de savon, toupies, billes, châteaux de cartes...) et en particulier de l'enfance du "grand Albert, dont la contemplation puérile des boussoles orienta la carrière vers la structure de l'espace-temps". Le médiateur se permet ainsi de conclure: "Malheureusement, au sortir d'une enfance qu'ils n'auraient jamais dû quitter, la plupart des humains délaissent ces amusements, jugés indignes de l'âge adulte."

 

Le  déferlement  poé-

 tique actuel est un encouragement à

 consommer comme une gourmandise les plus

 piètres productions du non-génie contemporain

 et  aussi  une façon  supplémentaire  de  tester

 le degré     d'hallucination     participatrice

 de populations qui d'ailleurs ne de-

 mandent qu'à participer

 

dimanche, 08 janvier 2012

"C'est le dimanche de la vie qui égalise tout et qui éloigne toute idée du mal" (Hegel)

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Le directeur éditorial d'Arte s'exprime ainsi dans Le Monde. Il annonce la festivisation de la chaîne avec la création d'un magazine dont le titre copie les formules éprouvées des autres chaînes: "Tout le monde en parle", "On n'est pas couché", et maintenant, donc, "Personne ne bouge". C'est bien triste, et, dimanche après-midi, poussé par la lecture de plusieurs chapitres du deuxième tome de Après l'Histoire (mars et avril 1999) dans un des rares cafés ouverts du centre-ville de Rouen, après avoir visité la cathédrale, photographié des saints, des prophètes, des anges, des femmes tenant une couronne, tous défigurés, rongés par les intempéries, voire décapités, disposés à intervalles réguliers dans l'abside, à hauteur d'homme et grands comme des hommes, alors que pendant des siècles, ornements sacrés de la façade ouvragée, ils avaient dominé les croyants qui battaient le pavé (et Monet les avait peints d'une touche imprécise comparable à l'indistinction de leur silhouette et de leurs traits rongés), j'étais reparti vers la gare, passant comme à l'aller sous le Gros-Horloge, admirant sur la route les maisons à colombage et certaines façades qui semblaient rivaliser de raffinement et d'excentricité. Il faisait nuit, et déjà tout à l'heure dans la cathédrale le soleil déclinait, j'avais observé les vitraux, sans rien y comprendre car j'avais oublié mes lunettes et que je ne distinguais rien que ma paresse sans doute et le dépit de vivre dans une époque anhistorique (ce qu'ici je nomme selon la terminologie murayenne, mais au-delà des mots, c'est toute une lecture du monde que j'adopte sans réticence, car il suffit de lire Muray et de bien vouloir observer autour de soi, écouter les conversations, la radio, lire les journaux, pour être forcé d'admettre la justesse de sa vision). Arrivé à la gare, je feuillette au Relais H plusieurs magazines et décide d'acheter Paris Match à cause de Jane Fonda en couverture, du titre ("Jane Fonda l'insoumise / L'actrice nous reçoit à Los Angeles / "A 74 ans j'aime faire l'amour" / Un entretien sans tabou"), Têtu à cause d'une interview de Frédéric Mitterrand (ministre des farces et attrapes, dirait Muray, ou de la festivocratie nationale), Courrier international ("Où va le XXIe siècle?" en couverture), et Télérama où des littérateurs font le portrait des candidats à la présidentielle. Ces feuilles de chou s'ajoutent au dernier numéro de Marianne que j'avais acheté à l'aller, où j'ai lu avec consternation les turpitudes de la Première Dame de France, présidente d'une fondation "sans aucune personnalité morale: ni conseil d'administration, ni personnalité propre", qui a confié à un artistocrate le soin de s'occuper de son site internet et de sa communication.

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Le dénommé Julien Civange, compositeur interplanétaire ayant envoyé sa musique sur une sonde à la rencontre de Saturne, est officiellement chargé de mission à l'Elysée où il dispose d'un bureau, et gère la marque Born HIV free. Il aurait perçu, par le biais de ses société, plusieurs millions de dollars du Fonds mondial contre le sida. Au lieu de se piquer de philantropie en voulant imiter les First Ladies américaines, la PDF aurait été avisée de ne s'occuper que de son intimité, et c'est Jane Fonda, et non Laura Bush, qui aurait dû la conseiller. Le début de l'interview se lit très lentement:

"Paris Match. A 74 ans, vous avez l’air d’une bombe. C’est quoi, votre truc ?
Jane Fonda. Il n’y a pas de secret. J’ai de bons gènes et je m’entretiens. A part quand je voyage, je fais une heure et demie d’exercices tous les jours. De l’aérobic, du yoga, je marche, je lève des poids… Je fais très attention à ce que je mange. Mon père a passé sa vie à me dire que j’étais trop grosse. J’ai été consciente très jeune de mon physique. Cela dit, je ne suis pas non plus Superwoman. J’ai eu un cancer du sein, je n’y vois plus rien sans lunettes, j’ai une hanche et un genou en plastique. J’ai eu recours à la chirurgie esthétique. Je me suis même fait enlever des prothèses mammaires, posées quand j’étais avec Tom Hayden. Disons que j’essaie de ne pas subir les infirmités dues à l’âge, mais de les transcender."

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Où l'on apprend que "l'amour, c'est exister sans se perdre soi-même", qu'il est bon d'avoir le "sens des valeurs" (mais on ne dit pas lesquelles), et qu'il n'est jamais trop tard pour découvrir la "vraie intimité avec un homme", puisque Jane Fonda, ça lui est tombé dessus à 72 ans (le "troisième acte" de sa vie, dit-elle): "Je voulais absolument connaître cela avant de mourir, ça s'est passé avec Richard." Il vaut mieux, cette semaine, être une "publicité vivante pour la testostérone" (dit-elle) que l'image de la marque Born HIV free.

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A quelques pages de là, dans le même Match, dix femmes qualifiées de courageuses sont présentées dans un long reportage. Elles sont pilote d'hélicoptère de la marine nationale, démineur, sauveteur en mer, chirurgien, policier, sapeur-pompier, etc. Ce sont des Jane Fonda en devenir car elles ont non seulement comme l'actrice un courage hors du commun ("J'ai toujours été une femme courageuse, capable d'affronter des gouvernements, mais pas un homme", avoue la belle Américaine), mais aussi une indéniable photogénie qui s'étale sur une double page où sont réunis leurs sourires rayonnants et leurs dix paires de jambes que les robes de toutes les couleurs qu'on leur a prêtées pour l'occasion ne permettent pas de cacher (la démineur, quand même, se tient  assez loin, sur l'escalier, derrière la rambarde en fer, et porte des collants noirs). Comme la journaliste (la médiateur, dirait Muray) n'a rien de consistant à livrer et se contente de répéter que ces femmes sont courageuses, ce dont on ne saurait douter, la parole à Maud Fontenoy, qui semble croire qu'elle énonce des idées personnelles, quand elle ne fait qu'énumérer les clichés les plus répandus, confondant ainsi le stéréotype et la réalité, et là aussi, ça se lit très lentement:

"Même au coeur de mes aventures, en plein océan, je restais une femme. Je m'épilais, je mettais de la crème antiride et de jolis sous-vêtements. Je m'étonne qu'on s'étonne. C'est très féminin d'entreprendre quelque chose de difficile, de dangereux, tout en continuant à prendre soin de soi. Où est la contradiction? Les femmes ont une approche multitâche de la vie, je crois même que leur cerveau est conçu pour ça. Le fait qu'elles accouchent, qu'elles soient la plupart du temps confrontées à la gestion du quotidien familial, qu'elles managent [sic], en plus de leur travail, les conditionne. L'homme conquiert, la femme préserve; l'homme raisonne en termes de pouvoir, la femme en termes de vivre-ensemble. [...] Je ne suis pas féministe, mais il me semble injuste de réduire la femme à n'être que l'avenir de l'homme [...] Nous avons encore un long chemin à parcourir pour arriver à une véritable parité économique, sociale, relationnelle. Mais nous le ferons en beauté, un bâton de rouge à lèvres dans notre poche."

On lui souhaite de manager sa fondation aussi bien que son quotidien familial, et quoi qu'il en soit d'être mieux conseillée et mieux entourée que la PDF. Elle ne sait peut-être pas que le rouge à lèvres, les hommes aussi le brandissent sans vergogne, tels ces métrosexuels de Tanzanie décrits par le Mail & Guardian de Johannesburg dans un article traduit par Courrier international. Après la description de la jalousie de leurs femmes, qui les attendent de pied ferme devant les salons où ils se font coiffer, raser, manucurer, masser, etc., la conclusion est sinistre:

"Il n'empêche que toute Tanzanienne moderne digne de ce nom [sic] veut absolument avoit son propre métrosexuel [sic]. La plupart ne sont pas mécontentes de s'afficher au bras d'un homme aussi beau qu'elles [sic]. Car leur éclat se paie cher, et le métrosexuel a de quoi faire garder le sourire tant à sa compagne qu'à son coiffeur [qui s'en met plein les poches comme l'a expliqué l'auteur de l'article]."

Moi qui croyais le concept de métrosexuel dépassé... Mais je me souviens avoir lu il y a quelques mois un court article sur un salon parisien prisé des hommes politiques et des grands patrons... Ce serait le moment de citer une robuste phrase de Muray sur l'indifférenciation qui règne à notre époque...

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La palme à Obispo, présenté comme "le plus complexe des chanteurs de variété" dans les premières pages de Match (j'y reviens) à l'occasion de sa nouvelle comédie musicale, Adam et Eve, la seconde chance. C'est en toute simplicité, pourtant, qu'il explique que le public doit en avoir pour son argent, que les "gens" doivent "voi[r] une partie du prix du ticket sur scène". Lui, au moins, on connaît ses "valeurs" car il les révèle: "la mixité, la différence, la contestation du racisme...". A tel point qu'il a délibérément recruté des artistes sans talent (ce qui est un signe de "complexité"): "Je ne voulais pas les plus talentueux, mais les plus humains, ceux qui avaient le plus de coeur." Je découvre au passage qu'Obispo a fait une comédie musicale horrifiquement intitulée Les fleurs du bien, ce qui confirme cette volonté systématique de notre époque de positiver la réalité, de nager dans un océan de bien, et qu'Obispo synthétise de la façon la plus idiote en touchant à la Genèse elle-même: effacer le péché originel, ni plus ni moins. Obispo, vingt ans de métier lui ont appris à actualiser un mythe efficacement, et à pourfendre les clichés, puisque la médiateur lui demande précisément "comment éviter les clichés":

"Adam et Eve ne sont pas à poil! Et il n'y a pas de feuille de vigne! Le serpent, c'est le chef des rebelles, et la pomme, cette fois, on ne la croque pas. Car on accorde une seconde chance à l'humanité."

Dans cette néo-humanité de l'ère posthistorique (Muray...), on souhaite donc à Eve d'être courageuse dans le management de son quotidien, d'être aussi belle et sexuellement épanouie que Jane Fonda au troisième ou au cinquième acte de sa vie, d'avoir des valeurs, d'être fière que son Adam prenne soin de lui, et qu'il lui fasse des enfants "born HIV free". 

vendredi, 06 janvier 2012

Le Petit Prince (nom du restaurant)

Le restaurant où l'on a mangé du kangourou (car il n'y avait plus d'autruche) est à deux pas du Collège de France vidé de ses tripes de béton, envahi d'une monstrueuse grue et d'une inexplicable lumière dans la nuit parisienne (c'est-à-dire sans lune). Les découpes quasi funèbres du bâtiment éventré indiquent pour ainsi dire la béance de l'époque. Dans le vocabulaire architectural, cela s'appelle du façadisme, que Wikipédia définit ainsi: "Le façadisme est une pratique urbanistique qui consiste à ne conserver que les façades jugées intéressantes de bâtiments anciens dont tout le reste est voué aux démolisseurs. La façade, réduite à un décor bidimensionnel, est ensuite incorporée à une nouvelle construction, servant alors d’alibi à une architecture plus effacée." Dans une impasse adjacente, on contemple les étagères surmontées d'antiques lutrins d'une bibliothèque déserte à l'entresol punaisé d'affiches intimant un "silence absolu".

jeudi, 05 janvier 2012

Mexique

"Le tourisme avait d'abord été une agréable manifestation de l'ancestrale curiosité des êtres humains; et une démonstration sympathique de leur capacité d'émerveillement. Le tourisme, alors, ne consistait qu'à aller voir ailleurs ce qui ne pouvait qu'être radicalement différent d'ici."

Philippe Muray, Après l'histoire, "Des véritables motifs de la disparition de l'espace" (janvier 1999)

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© François Olislaeger

Yves-Noël est au Mexique depuis quelque temps, chez son ami dessinateur qui l'a portraituré il y a presque deux ans à l'occasion de son spectacle en Avignon. Le voici de nouveau personnage de papier et d'aquarelle, tellement reconnaissable sur les dessins qu'on dirait, par exemple ci-dessus que ce sont ses rotules qui sont les plus ressemblantes. Sur un autre dessin, François (l'ami dessinateur) se représente aux côtés d'Yves-Noël, lui posant cette question: "Tu as lu ce livre magnifique, La Vision des vaincus?", et l'autre de répondre par une question: "En deux mots?" A l'horizon, ce que j'avais pris, quelques secondes, pour un relief ou une flore locale non identifiée se révèle une enfilade de culs présentés à la vision des personnages et à mon imagination qui s'amuse de l'homonymie grotesque –culs incas soumis au joug des Espagnols.

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© François Olislaeger

Il se trouve que j'irai dans deux semaines au vernissage d'une exposition intitulée Foto/Gráfica, une nouvelle histoire des livres de photographie latino-américains, où tout est à découvrir pour moi: l'histoire comme la nouvelle histoire. Mais je connais bien l'endroit, Le Bal, qui a ouvert en 2010, impasse de la Défense, près de la Place de Clichy. Je pourrais commenter ce nom, Le Bal, dans le sillage de la pensée de Muray relative à la festivosphère – il est clair qu'il s'agira davantage, ce jeudi-là, de faire la fête que de s'ouvrir à des émotions esthétiques, qui seront à n'en pas douter empêchées par la densité de la foule égayée par l'alcool. J'ai donc invité quelques amis, pour ne pas être seul à la fête – on peut, on devrait toujours visiter seul une exposition, au moins la première fois; c'est plus difficilement envisageable dans le cas d'un vernissage.

Il se trouve que j'y ai invité Walid et Priscila, qui se sont rencontrés au Mexique et continuent de communiquer en Espagnol, qui n'est la langue maternelle ni de l'un, ni de l'autre.

Je ne prétends pas deviner les motivations d'Yves-Noël et de Walid dans leur choix du Mexique, mais je pense que la définition du tourisme par Muray que j'ai mise en épigraphe pourrait convenir à leurs esprits inquiets. 

Le mot est issu de la langue anglaise et ne signifie rien d'autre, au sens premier, que faire des tours.

Le tourisme, dit Muray, a dégénéré paradoxalement en raison d'un excès de bonne conscience, autrement appelé "vertuisme". Muray livre une anecdote où la barbarie se trouve chez les touristes pleins de bons sentiments plus que chez les autochtones incriminés: "Il y a quelques années, tombant au fin fond de l'Espagne sur une fête villageoise cruelle au cours de laquelle on battait sauvagement un âne avant de la chasser de la commune, deux ou trois Homini festivi d'origine américaine s'indignèrent d'un tel traitement, et, revenus chez eux, en appelèrent à la conscience universelle; laquelle, par le moyen de relais multiples, d'efficaces interventions et de propices chantages, obtint l'abolition, ou du moins l'adoucissement (on ne bat plus l'âne émissaire, on se limite désormais à l'injurier), de ce rituel inhumain dont l'origine plongeait dans la nuit des temps (un jour, un étranger monté sur un âne avait débarqué puis, toujours sur son âne, était reparti en enlevant la plus belle fille du village) et qui tenait ensemble tant bien que mal, sans doute aussi depuis la nuit des temps, les habitants de cette cité perdue. L'histoire, pour édifiante qu'elle soit, ne dit cependant pas ce qu'il est advenu des habitants de ladite cité depuis que leur a été ôté le droit de régler, avec tant de stupide mais efficace barbarie, et par le biais d'une malheureuse victime expiatoire, le délicat problème de leur vivre-ensemble."

Muray complète ainsi la définition citée en épigraphe:

 "De cette façon, et sous cet éclairage, il [le tourisme] s'apparentait à l'envie élémentaire de l'enfant de se glisser sous une robe pour y faire l'apprentissage du spectacle de la différence des sexes; envie dont il a été dit, mais c'était en d'autres temps désormais parfaitement incompréhensibles, qu'elle était à l'origine de toute activité intellectuelle."

mardi, 03 janvier 2012

Incipit

Je suis fatigué ces temps-ci, et pas très performant au travail, pas motivé non plus. Plus que 2h30 à tirer cet après-midi, mais je n'aime pas réagir comme ça! Il  faut dire aussi que la lecture de Muray me fait considérer nos documents minables avec plus de lucidité que d'habitude (faux combats ou combats gagnés d'avance pour des causes qui ont convaincu tout le monde depuis belle lurette).

Je vais essayer de me procurer l'avant-dernier roman de Marc-Edouard Nabe. C'est un de ces livres que je veux acheter depuis longtemps, mais qui me fait hésiter. En l'occurrence parce qu'il n'est disponible que sur son site, mais j'ai découvert qu'il est en vente dans deux ou trois cafés parisiens. J'irai donc l'acheter un de ces quatre au Paname dans le 11e, ce qui m'épargnera les frais de port gourmands et aussi de devoir retirer le colis à la poste.

J'ai lu ce matin la tribune de François Hollande dans Libé. Pas fameux... Demorand a beau construire son édito sur le "moment opportun" de cette entrée en campagne en faisant appel au kairos grec, le candidat n'en sort pas plus vaillant car on ne peut s'y tromper à la lecture de son papier censé lancer officiellement les offensives électorales. Hollande dénonce la "présidence de la parole" et une "mystification grossière". C'est risqué quand on présente (nécessairement) une candidature de la parole. Transmettre à une "jeunesse impatiente" le "flambeau du progrès", bizarre utilisation d'une métaphore d'un autre temps. Et, qui ne s'en affligerait, parce que tu parles: "Notre vie intellectuelle et artistique demeure une des plus riches et suscite toujours l'admiration des peuples." Quant à cette "espérance [qui] n'est pas vaine", "fil rouge qui renoue le récit républicain"... Dans l'ensemble, l'argumentation est faible, malheureusement. Le papier repose sur quatre piliers: vérité, volonté, justice, espérance, qui sont l'occasion de dérouler les poncifs: "il faudra faire des efforts à condition qu'ils soient partagés", "redonner confiance aux entrepreneurs, aux salariés, aux fonctionnaires, aux chercheurs", "vivre en paix et en sécurité partout", etc.

Pour finir, que penses-tu de cette phrase de Muray, présentée comme en épigraphe sur son site?: "Le monde est détruit, il s'agit maintenant de le versifier."

Je m’ennuie de toi extrêmement. De jour en jour j’attends de tes nouvelles – et comme elles n’arrivent pas, je t'en demande. Que fais-tu? Que deviens-tu? Que lis-tu?

Je t'embrasse,

Pierre

marc-édouard nabe

samedi, 24 décembre 2011

Le ver dans la pomme

A la radio on n'entend plus que Laure Adler, hier c'était avec Michael Lonsdale, puis sur une autre radio avec Claude Régy, puis Alain Veinstein avec François Bon. Pendant ce temps je roulais vers le Nord, David m'avait demandé par quelles villes passe l'autoroute A1, j'avais répondu aucune, puis si, on passe au large de Compiègne et de Chantilly, Cambrai aussi, mais c'est sur l'A2, et quelle est cette étrange autoroute A2 qui va de nulle part jusqu'à Bruxelles.

Philippe Muray charge Laure Adler comme il charge tous ceux qui magnifient la culture née sur les cendres des arts de même que l'événementiel est l'ersatz des événements. Il fait le compte rendu d'une émission télévisée où Laure Adler falsifie les propos de Günter Grass: il parle de l'histoire, celle de son récit, et elle veut lui faire parler de l'Histoire majuscule, jouant de l'inconfort de la traduction simultanée pour le piéger. Il perçoit la tentative de manipulation et continue de parler en romancier là où Laure Adler voulait lui faire dire qu'il est possible d'avoir une vision optimiste de l'Histoire. Et puis quand l'interview reprend, plus tard, quelques sous-titres résument le début de l'émission et prêtent à Günter Grass les propos qu'il avait justement esquivés.

Claude Régy parle de l'amant de vingt-trois ans qui s'est suicidé, du cri qui n'est pas sorti quand les policiers l'ont déshabillé devant lui, de ce cri qu'un acteur a poussé un jour sur scène, mais c'est l'acteur qui avait proposé le cri, pas Régy. Le metteur en scène n'avait pas manipulé l'acteur. Laure Adler avait dit que Régy se dévoilait dans son dernier livre, tout au moins il parlait parfois de situations personnelles, elle avait dit "l'ami", lui avait corigé "l'amant", qu'il fallait tout dire.

Puis cet après-midi pendant que les pois chiches cuisaient sur le feu j'écoutais l'enregistrement d'un entretien entre Gérard Garouste et Bernard Blistène, je m'étais allongé sur le lit de Père, il s'était excusé à cause des piles de cartons et du désordre accoutumé. Allongé, je regardais les trois photos à portée du regard et du rêve: mère, toujours la même photo, le pull bleu ciel, une main sur le dos, assise, tendue vers un micro, en action, en parole; sur une autre photo, Laetitia souriante, la protégée, radieuse; et deux ou trois jeunes filles sur la troisième photo, que je ne connais pas. J'entendais la voix de Garouste pour la première fois, mais il me faut à nouveau réécouter l'enregistrement car je ne sais plus ce qu'il voulait dire avec cette histoire de ver dans la pomme. Père m'a réveillé car les pois chiches cramaient.

Chez nous pas de réveillon le 24 décembre car les réveillons c'est pour les païens. Plus de messe de minuit car père est devenu protestant. Il ira au temple demain matin. J'ai préparé une soupe avec des oignons, du fenouil, des pois cassés, des pois chiches, du potiron, une courgette. J'ai fait deux brioches également, nous en avons mangé après la soupe. Avant, quand la famille était au complet, nous mangions la brioche après la messe de minuit. Aujourd'hui, nous avons dîné assez tôt puis regardé le début de Lili Marleen, mais le dvd s'est arrêté au moment ou Willie s'apprêtait à chanter après s'être donnée en spectacle tandis qu'elle téléphonait à Robert. Père s'est couché, François a regardé un Star Trek, et j'ai trié mes boîtes à trésors, cartes postales achetées dans des boutiques de musées depuis vingt ans, albums de timbres, cartons de livres que je n'avais pas ouverts depuis cinq ans, et mes fac-similés des Emblèmes d'Alciat, que j'ai parcouru avec David il y a quelques jours en feuilletant un vieille édition sur Gallica. J'ai retrouvé une vieille paire de lunettes, et comme ma vue n'a pas bougé et que cette monture, ringarde il y a quinze ans, est parfaitement dans l'air stupide du temps, me voilà avec la même tête, à peu près, qu'il y a vingt ans.

Villon:

Je sens mon cuer qui s'affoiblit
Et plus je ne puis papier.
Fremin, sié toy pres de mon lit,
Que l'on ne me viengne espier;
Prens ancre tost, plume et papier;
Ce que nomme escry vistement,
Puis fay le partout coppier;
Et vecy le commancement.