dimanche, 15 août 2010
J'étais pourtant si bien désigné entre ses bras
On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.
Maintenant c’est un allegro ma non troppo, le finale du Stabat mater de Boccherini, on fourre la poupée dans la gueule du loup, plus exactement, dans son gosier large car c’est un loup marionnette qu’on enfile comme un gant, les doigts actionnent sa gueule édentée.
On passe à la Valse minute qui crépite et dégouline aussi délicatement que les bougies, pleine de ronds bémols, et déjà un Nocturne, mi bémol majeur, les habits étalés sur le parquet, il y a des murmures de petite fille, c’est un univers de peluche et de plastique, de technique et de folie douce.
Elle se transporte en rotations divines sur un tabouret chromé, pose de temps à autre les pieds au sol, voudrait déjà être au soir, fait une provision de livres bariolés, mais comme les Etudes de Chopin sont plus profondes encore, et comme la dureté d’un la mineur brille soudain!
Tout pourrait s’éteindre avec la Valse en ut dièse, qui déploie toutes les émotions, mes états divers, la peur dévorante aussi bien que la mort prochaine, le deuil amoureux, la course exaspérée, les larmes qui ne sont que sel, le sang qui enfin remonte la pente des veines.
Je continue de brûler bougie sur bougie, j’accélère la consomption en laissant l’édifice de coulures violettes quelques minutes au vent, ça crépite merveilleusement sur un napperon de papier noirci d’un texte japonais qui commence ainsi: "Pour qui avait vécu, comme moi, une jeunesse de chien bâtard, le monde n’était qu’un mot bredouillé dans un délire."
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samedi, 14 août 2010
Flaque à la gare d'Yvetot
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vendredi, 13 août 2010
Pour que la nuit soit propice
J’ai repris mon cahier, l’écriture sur mon cahier, c’était tout à l’heure, j’essaie maintenant de me souvenir des phrases qui m’avaient donné le signal, il ne me reste que le mot sillage, j’avais deux ou trois phrases, un début d’énumération, comme au printemps quand je traînais entre Saint-Germain et Saint-Michel, je n’avais qu’à marcher, me jeter, comme je l’écrivis dans un poème, dans la rue, dans un bus, dans un café. A l’Ecume des pages j’ai feuilleté deux ou trois livres de Jacques Réda, il est difficile de soutenir l’énumération des noms de lieux, je n’y étais pas disposé, non plus qu’à lire des livres plus neufs, des livres peut-être de gens de mon âge. Je me rabats sur l’histoire de mes folies, j’achète Rimbaud dans la plus belle édition, parce que depuis que je veux relire Rimbaud j’évite de le retrouver dans ma bibliothèque, les pages sont trop ternes, l’édition trop bon marché, les textes coupés sans ménagement. "La soif malsaine obscurcit mes veines!"
Voilà comment cela commence.
C’est merveille comme les impasses ne résistent pas, ma fièvre si peu contenue, la voix de cette femme imbécile dans l’ascenseur, je franchis la porte métallique, je la pousse si lourde et croise le regard d’un jeune homme de vingt ans, il habite rue de Grenelle, s’appelle Vincenzo, je le connais et il me nomme, nous ne nous sommes pas vus depuis plus d’un an. Nous marchons quelques minutes, lui vers son rendez-vous, moi vers l’Ecume des pages, je ne prendrai pas le métro comme d’habitude, je me perdrai un peu, c’est un instinct qui revient dans l’instant. Je ne pensais pas qu’il y eût des étudiants ni des chambres d’étudiants, le quartier n’est fréquenté que par des cravates, ombrelles l’été, fourrures l’hiver. Il répond au téléphone, écourte la conversation disant qu’il est accompagné, cherche la rue des Canettes mais j’avais compris, à cause de son accent, rue des Quénettes. Il croit que je suis parisien, je le détrompe, nous parlons de Lille, nous parlons comme deux personnes qui se sont croisées quelquefois avec des amis mais n’ont jamais eu de conversation suivie. Il étudie l’art en France et la littérature en Italie, m’interroge sur la politique pour savoir si je suis un compromis: je lui demande s’il est toujours avec C. Plus tard devant la cour de l’Ecole des Beaux-Arts je crois me souvenir qu’il y a quelque relique de Philibert Delorme, j’ai l’impression que c’est sur l’aile droite, ou j’ai la mémoire et le jugement obscurcis.
Les clichés de presque nuit, les marches de l’Institut de France, je me souviens y avoir entendu cette phrase, les pavés menus, les pavés s’avançaient menus, je roule des cigarettes faute de mieux, "Si rien avait une forme, ce serait cela" dit l’auteur, comme ces quelques vers à la dernière page du livre, que le duc d’Aquitaine écrivit il y a mille ans:
"Ferai un vers de juste rien:
Ne parlera de moi ni d’autres gens,
Ne parlera d’amour ni de jeunesse,
Ni de rien d’autre.
L’ai trouvé en dormant
Sur un cheval."
Ma posture est comique, nous sommes au mois d’août, les noms de rues deviennent alchimiques, telle cette impasse des Deux Anges, tel je fus parfois rêvé, tel on me caressa. Puis Renato m’interroge, folie des écrans: "Crois-tu que je pourrais écrire quelque chose de bien? Que fais-tu ce soir? Le monde n’est-il qu’un ensemble d’atomes?", à quoi je réponds: "N’écris pas quelque chose de bien mais quelque chose d’essentiel. Il n’y a que des atomes, c’est ça, mais quelle richesse combinatoire! Je m’assieds sur les marches de l’Institut de France pour noter quelques phrases, puis je rentre pour développer tout ça." Ma posture est comique.
Il me semble soudain qu’aimer c’est se reposer de soi.
Les traductions ne sont que des ombres, abstraitement des pis-aller. C’est pour cela qu’il faudrait qu’un jour enfin je parvienne à écrire des poèmes latins, des poèmes en prose latins. C’est amusant, en lisant l’Art poétique de Max Jacob, de deviner le désuet "Nous, poètes modernes". Il écrit: "L’insignifiance est le vice des mauvais poèmes d’esprit nouveau, mais la signifiance n’est pas la présence d’une idée." Et aussi: "Qui a compris une fois le vrai beau a gâté pour l’avenir toutes ses joies artistiques."
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jeudi, 12 août 2010
Recherche du postulat
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mercredi, 11 août 2010
Haïku
On s'est éperdus
l'encombrement du ciel
fière lueur des vêpres
une goutte puis d'autres gouttes
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Parce que la nature n'a pas d'intérieur
Il faut ne pas savoir ce que sont fleurs et pierres et fleuves
Pour parler de leurs sentiments.
Parler de l’âme des pierres, des fleurs, des fleuves,
C’est parler de soi-même et de ses propres fausses pensées.
Grâce à Dieu les pierres ne sont que pierres,
Et les fleuves ne sont rien que des fleuves,
Et les fleurs, fleurs, tout simplement.
Pour moi, j’écris la prose de mes vers
Et j’en suis content,
Parce que je sais que je comprends la Nature de l’extérieur ;
Et je ne la comprends pas de l’intérieur
Parce que la Nature n’a pas d’intérieur;
Sinon elle ne serait pas la Nature.
Fernando Pessoa, « (Alberto Caiero), Le Gardeur de troupeaux
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mardi, 10 août 2010
... de l'eau coule, passe sous les ponts, ...
On mangeait des légumes fondants sur la terrasse, l’Etoile était embarrassée à cause des plateaux, les assiettes posées sur des plateaux en plastique, feuillages de plastique, brillance de plastique, couleurs acidulées, les plateaux gênant le mouvement des bras peut-être, ou c’est le souvenir des plateaux repas, nourriture conditionnée, l’âme empaquetée, on voudrait vous guérir.
Son amant dormait puisqu’il ne répondait pas au téléphone, ni le mobile ni le fixe, il dormait, elle imaginait, sur un canapé, ne répondait pas même aux appels de détresse d’une amie, sa meilleure amie, elle s’était brûlé les mains à la soude, tentait de contenir une montée soudaine des eaux, débordements incontrôlables, elle pleurait et je glissais la liste des numéros, police, pompiers, plombiers, serruriers à la lueur d’une chandelle, la nuit tombait, la cire violette coulait en stalactites périlleuses, comme un jour Yves-Noël versa de la cire brûlante dans mon dos.
Avec Yves-Noël, plus tard, on se rejoignait à Jaurès, j’avais remonté le canal de l’Ourcq avec l’Etoile, elle partait en vacances, me laissait aux abords d’un café, Yves-Noël arrivait, j’étais content de le reconnaître, ce n’est pas qu’une formule, je le reconnaissais vraiment, j’ai retrouvé il y a quelques jours cette page de Claudel sur la connaissance/co-naissance. Nous parlions, Avignon, Régy, Bachelard, Sagan, un peu plus tard nous nous palpions, consistance des corps, cloisons poreuses, j’étais obsédé par cette idée de la valence des corps, capacité d’un corps à s’associer à d’autres corps, nombre maximal de corps auquel un corps peut s’associer, je lis des définitions scientifiques, j’avais appris ça au lycée, la valence, fascination pour les particules élémentaires, leur poids, la rotation des électrons, la vibration continue de la matière, le repos n’existe pas — permanence de l’intranquillité.
L’Etoile avait déroulé quelques subterfuges, hypothèses, parades: continuité des consciences, vie après la mort, disparition, je ne sais comment on le formule, affaiblissement, extinction du champ magnétique de la Terre, ça ne prendrait pas plus de mille ans, que deviendrait-on… — quoi? Je répondais système nerveux, neurobiologie. J’imaginais une jeune fille paumée au milieu d’un appartement envahi d’eaux sales, la bougie continuait de pleurer ses larmes violettes, je comptais les minutes qui me séparaient de mon rendez-vous.
Dans notre délire cosmique, on embrassait naïvement, lui toutes les eaux, courantes, dormantes, transparentes, salées, profondes, moi tous les minéraux, terres meubles, roches, concrétions calcaires, sables, on s’était reconnus dans tous les paysages, il me l’a avoué hier soir, et je ne le disais pas, trop étonné qu’il me le dise, lui, j’avais eu les mêmes hallucinations, paix infinie des correspondances universelles. Il l’écrit encore, aujourd’hui, dans un haïku :
Oui, de l’eau coule,
passe sous les ponts,
les ponts de Pierre
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lundi, 09 août 2010
Roman hypnérotomachique
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dimanche, 08 août 2010
Sans titre
Rigoureuse lecture du quotidien, équations d'heurs et malheurs, passages à vide comme certains mots à peine imaginés s'envolent tout à fait: il suffit d’ausculter le ciel, comprend-on la valence d’un corps. Puis on repose la journée, l'étirement d'une journée, la parallèle des murs intérieurs. Quelque chose d’âcre à la dérive nocturne, image démodée en habit de vêpres, perspective d’un drapé immobile, l'ourlé des lèvres plus sec figeant l'élan, jeune corps fabuleux, impermanent.
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samedi, 07 août 2010
Aimez-vous Brahms..
Aujourd'hui je peux dire que je suis guéri: je refume. Pendant trois jours, l'idée du tabac m'a répugné. Je prépare à dîner, il y a même un dessert. Pendant ce temps, Lucien est au Rosa Bonheur, il fait un goûter, jusqu'à vingt heures. Hier soir il faisait de la danse de salon au Tangon, j'imagine avec l'équipe que j'ai découverte autour de lui il y a quelque temps au Divan du Monde. Laurent, avec qui j'ai été jury de bac théâtre il y a quelques années, m'envoie un mail, il a vu Venus et Adonis: "J'ai vu le petit spectacle d'Yves-Noël avec beaucoup d'intérêt: je lui ai trouvé une présence extraordinaire, je l'ai trouvé drôle et touchant." Renato n'a pas eu un seul client dans sa boutique aujourd'hui. Il doit arriver d'un moment à l'autre, je l'attends peut-être comme une femme de trente-neuf ans attend son jeune prétendant dans un roman de Sagan. Je sens l'Etoile très inquiète. Nous restons difficilement en équilibre. Je ne sais pas si c'est pire que d'habitude. Simon a vingt-cinq ans, les lèvres bien dessinées, mais des poignets fins d'adolescent. Anna Gavalda prend sa revanche, elle commande un Pouilly et s'apprête à lire des extraits de Sagan, y met le ton, préfère les entretiens aux fictions, prétend qu'il ne faut pas chercher à rencontrer ses maîtres. Le journaliste est gêné, ne répond pas aux attaques légères de la romancière, d'habitude exclue des programmes de France Culture.
Je me suis repenti hier: j'ai supprimé un paragraphe inutile de ma dernière note, je revenais sur cette idée de l'humeur, de la bonne humeur chère à Yves-Noël, et qui n'est pas dans ma logique, non que je préfère la mauvaise humeur ou me complaire dans le malheur. Je me souviens avoir décidé un jour, il y a longtemps, sans doute quand j'étais étudiant, que le bonheur m'était étranger, au sens où je n'y pense pas, je ne le cherche pas, je ne l'identifie pas, ne suis pas capable de le qualifier, de le décrire, je ne sais pas ce que c'est. A cette époque-là je pensais aussi qu'on ne pouvait pas être sincère, que la sincérité était un leurre, puisqu'il m'était impossible d'être sincère. Sur cette question les choses ont changé.
J'ai lu Aimez-vous Brahms.. entre hier soir et cet après-midi, comme un livre important qu'on lit enfin après avoir entendu des gens parler de son auteur pendant de longues heures. J'étais disposé à le lire, c'est d'une tristesse qui me convient, faite de résignations et d'espoirs passagers. La fiction me tente parce que je suis une girouette. Je vais lire d'autres romans de Sagan, pour voir jusqu'où elle va dans la subtilité du jeu narratif, le discours intérieur, l'ironie à peine sensible. Paule et Simon, c'est un peu Venus et Adonis, mais le jeune homme amoureux de la femme mûre, et la femme qui s'en défend. Elle n'est jamais décrite, on ne la perçoit, physiquement, que par des rides, des larmes, des robes décolletées ou compliquées, une main réglant le bouton de l'autoradio, des cheveux mêlés aux cheveux d'un autre.
Pour accompagner ma lecture j'aurais voulu écouter du Brahms mais je n'en ai pas, pas un seul cd, ce qui m'a étonné quand j'ai cherché la nuit dernière. J'écoute un à un des enregistrements de Jean-Chrétien Bach, qui me fait penser tantôt à son père, tantôt à Mozart, et aujourd'hui, dans sa musique sacrée, à Pergolèse.
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