dimanche, 19 septembre 2010

Première nuit

Si Renato est un personnage, entre quatre murs ou les quatre côtés d’une page, c’est tout un, ou encore au fil des rues, l’enfilade des heures, comme dit l’auteur, le Spectateur-nocturne, avec ce bizarre tiret et la majuscule qui vous prend au sérieux, le Hibou-Spectateur et sa volonté d’érotisme, ses intentions d’érotisme, un calendrier de rendez-vous pour une année entière.

S’il est un personnage ne s’examine même pas.

Le ministre, nous ne l’attendions pas, il nous faisait l’honneur de sa présence, je luttais contre le sommeil, cet état bien connu se décrit difficilement. Au cocktail, je pensais à la facture, j’avais visé le montant dans le secret d’un parapheur, les efforts étaient patents. Symboliquement tout cela se passait dans un grand lycée parisien, sous l’œil insigne de Louis-le-Grand, et à la sortie des classes, tandis qu’on buvait dans le parloir, quelques élèves s’arrêtèrent pour nous observer sans vergogne. Il paraît que devant le lycée l’un d’eux fumait la pipe.

Quelques jours auparavant, disons lundi, j’étais au Château de Versailles pour le vernissage de l’exposition de Takashi Murakami. Marlène photographia une Versaillaise dont le tailleur s’imprimait de marguerites d’une façon qui n’avait jamais dû être à la mode. Yves-Noël photographiait des sculptures en résine et des miroirs. Je me faisais draguer aux toilettes par un qui me complimentait sur mes chaussures tandis que nous pissions. Nous avions un carton d’invitation pour la soirée, mais ce n’était qu’un carton silver qui donnait accès à un buffet payant et permettait d’assister à un concert, d’après ce qu’on nous dit. Les détenteurs du carton gold ne payaient pas et accédaient à des plaisirs que l’on ignorera toujours. Finalement rien n’avait changé depuis l’Ancien Régime. Au retour, dans le RER, je lisais les notes d’un collègue en vue d’une audition à l’Assemblée Nationale. J’avais ensuite dîné avec Yves-Noël au Beaubourg vers vingt-trois heures, il avait photographié un couple de pédés assis devant nous mais je ne les ai pas retrouvés sur son blog. Puis on était rentré en taxi, chacun chez soi.

Alors que je quittais le lycée Kim m’appela, je sortis un carnet et un stylo et notai ses coordonnées bancaires, quelques mots échangés au sujet de la rentrée. Renato m’attendait rue Bonaparte, que j’avais prise en direction de la Seine alors que la galerie où nous nous étions donné rendez-vous se situait de l’autre côté du boulevard Saint-Germain. Sa nouvelle poudre l’empêchait de briller. Il fallut forcer l’entrée en forme de fente: l’entrée elle-même était une œuvre de l’artiste, deux cylindriques blancs d’à-peu-près deux mètres de haut et cinquante centimètres de circonférence dont la raideur accueillante était maintenue par une soufflerie invisible mais bruyante située à leur base. L’œuvre ainsi traversée valait huit mille euros. A l'intérieur il y avait beaucoup de blanc, beaucoup de polystyrène, du plexiglas, du verre, des sparadraps, du sang séché, des cheveux-de-l’artiste en boule suspendue à un fil de pêche, une vidéo expérimentale où les doigts d’une main photographiée en gros plan se déréalisaient en lentes volutes sous l’action stupide d’un logiciel de retouche d’image.

En somme je pense qu’une visite de galerie par semaine au moins pendant un an nous permettra de faire quelque progrès dans le domaine de l’art actuel.

Celui-ci s’appelle Honoré d’O.

Honoré d’O est un très beau nom d’artiste.

Il pleuvait un peu. L’Ecume des Pages était fermée mais nous nous réfugiâmes avec bonheur à La Hune, où j’achetai le dernier roman de Mathieu Riboulet. Il faudrait citer la première page, les premières phrases, l’art consommé des reprises pronominales, mais je crois qu’un homme n’a pas cette faculté qu’ont les femmes de jouir quand l’intellect est ravi — ainsi L’Etoile eut un orgasme dans un cours sur Ronsard.

A la terrasse d’un café j’expliquai ensuite que j’étais en chasse, et Renato me corrigea: "Non, tu es en rut, ce n’est pas la même chose."

My Lonesome Cowboy.

samedi, 18 septembre 2010

Holymane

 

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vendredi, 10 septembre 2010

Entretien avec Michel Houellebecq

http://www.surlering.com/article/article.php/article/gran...

samedi, 04 septembre 2010

Cette rêverie de me mêler d'écrire

A Madame d'Estissac.

MADAME, si l'estrangeté ne me sauve, et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de ceste sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et a un visage si esloigné de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancolique, et une humeur par consequent tres ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que je m'estoy jetté, qui m'a mis premierement en teste ceste resverie de me mesler d'escrire. Et puis me trouvant entierement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subject. C'est le seul livre au monde de son espece, et d'un dessein farousche et extravaguant. Il n'y a rien aussi en ceste besoigne digne d'estre remerqué que ceste bizarrerie: car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, j'en eusse oublié un traict d'importance, si je n'y eusse representé l'honneur, que j'ay tousjours rendu à vos merites. Et l'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous avez montrée à vos enfans, tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufve, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous avez soustenu tant d'années et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y avez donné, par vostre seule prudence ou bonne fortune: il dira aisément avec moy, que nous n'avons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre.

Montaigne, Les Essais, "De l'affection des pères aux enfants"

Je vois encore du pays au-delà

Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, je les sens flechir sous la charge: mes conceptions et mon jugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand je suis allé le plus avant que je puis, si ne me suis-je aucunement satisfaict: Je voy encore du païs au delà: mais d'une veüe trouble, et en nuage, que je ne puis demesler: Et entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'advient, comme il faict souvent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux, que j'ay entrepris de traiter, comme je vien de faire chez Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination: à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, je me fay pitié, ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-je de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souvent aux leurs, et que je vays au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que j'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: Et laisse ce neant-moins courir mes inventions ainsi foibles et basses, comme je les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouvert: Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec ces gens là. Les escrivains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouvrages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett'infinie dissemblance de lustres rend un visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.

C'estoient deux contraires fantasies. Le philosophe Chrysippus mesloit à ses livres, non les passages seulement, mais des ouvrages entiers d'autres autheurs: et en un la Medée d'Eurypides: et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y avoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'avoit pas mis une seule allegation.

Il m'advint l'autre jour de tomber sur un tel passage: j'avois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'un long et ennuyeux chemin, je vins à rencontrer une piece haute, riche et eslevee jusques aux nües: Si j'eusse trouvé la pente douce, et la montee un peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit un precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles je cogneuz que je m'envolois en l'autre monde: de là je descouvris la fondriere d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques puis le coeur de m'y ravaler. Si j'estoffois l'un de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.

Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme je fay souvent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay je, combien audacieusement j'entreprens moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux: non sans une temeraire esperance, que je puisse tromper les yeux des juges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application, que par le benefice de mon invention et de ma force. Et puis, je ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues et legeres attaintes. Je ne m'y aheurte pas: je ne fay que les taste : et ne vay point tant, comme je marchande d'aller.

Si je leur pouvoy tenir palot, je serois honneste homme: car je ne les entreprens, que par où ils sont les plus roides.

De faire ce que j'ay decouvert d'aucuns, se couvrir des armes d'autruy, jusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein (comme il est aysé aux sçavans en une matiere commune) sous les inventions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement injustice et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par une valeur purement estrangere: et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier envers les gents d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee: desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que je vueille moins faire. Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons: et j'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres un, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques.

Quoy qu'il en soit, veux-je dire, et quelles que soient ces inepties, je n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'un mien pourtraict chauve et grisonnant, où le peintre auroit mis non un visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: Je les donne, pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Je ne vise icy qu'à decouvrir moy-mesmes, qui seray par adventure autre demain, si nouvel apprentissage me change. Je n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy.

Mon taigne, Les Essais, "De l'institution des enfants"

Nous allons en avant à vau-l'eau

N'estant bourgeois d'aucune ville, je suis bien aise de l'estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d'inanité et de fadaise: De m'en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte: encore ne sçay-je.

Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu'à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C'est un object plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l'action de nostre veuë, au dehors: Nous allons en avant à vau l'eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c'est un mouvement penible: la mer se brouïlle et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'un tel: au testament de cet autre: somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C'estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous: Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy: vous vous escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme? C'est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n'en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l'univers: Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans jurisdiction: et apres tout, le badin de la farce.

Montaigne, Les Essais, "De la vanité"

Suite d'amour : l'affection, pointure, et accointance, baiser, toucher, le fait, le repentance

 

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En beau regard, en face de lyesse,
Sur cest autel est Venus la Déesse.
Auec son filz Cupidon, l'Enfant beau.
Portant son Arc, ses Traictz, & son flambeau.
A ses piedz sont deux colombz, non volans,
Mais bec à bec s'entrebaiser voulans.
Et derriere elle, est vn gemissant Cygne.
Qui de sa mort prochaine faict le signe.
De lvxvre est ceste Image euidente.
Qui brusle au feu d'affection ardente.
Et poingt le cueur. Puys au corps approchant,
Cerche à baiser, main, & bouche touchant.
Et quand en ieu* les baisers sont venuz:
Apres se faict l'office de Venus.
Puys en dernier s'ensuyct vn repentir
En gemissant, par Mort plus pressentir.
Images Donc sur ces autelz sacrez,
Monstrent d'Amours les mysteres secretz.
L'affection, Poincture, & Accointance.
Baiser, Toucher, le Faict, la Repentance.

Barthélémy Aneau, Imagination poétique (1552)

* Sans doute feu et non jeu.

Je feuillette les emblèmes de Barthélémy Aneau, que j'ai lus à la fac. Je retrouve, sur la page de titre, la référence à Horace: "La Poësie est comme la pincture", et il me faut un certain temps pour faire le lien avec le titre malin d'Imagination poétique, la poésie faiseuse d'images.

Je suis arrivé là parce que je cherchais le texte intégral des Essais en mode texte sur internet. Ca permet de faire des recherches d'occurrences. J'ai trouvé des fac-similés, et me suis attardé sur le chapitre "Des livres" dans l'édition de 1580. "Je n'ai point d'autre sergent de bande a ranger mes pieces que la fortune."

Des livres

 

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Auteur : Montaigne, Michel de
Titre : Essais. Livre second
Imprimeur : Millanges, Simon
Libraire : Millanges, Simon
Date : 1580
Format : 8°
Collation : [2] f., 650, [3] p.

Titre long: Essais de Messire Michel seigneur de Montaigne, chevalier de l'ordre du Roy, & Gentil-homme ordinaire de sa Chambre. Livre second.
Adresse typographique : A Bourdeaus : Par S. Millanges 1580
Langue : Français
Notes : La première édition des Essais de Montaigne.

Source: Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes

 

mardi, 31 août 2010

Du vide

CI PARLE L’ACTEUR SANS FRIVOLLE…


J’avais deux heures à tuer à Yvetot, en milieu d’après-midi, un dimanche de fin août ressemblant à septembre. Ce n’est qu’en m’apprêtant à écrire que je pense à la ville d’Annie Ernaux, l’idée traînait au fil de ma promenade mais je n’y pensais pas vraiment, ça n’avait pas d’incidence sur ce que je remarquais, je m’en protégeais certainement, écartant le parasitage du modèle, et la ville s’offrait comme immédiate littérature, dans le suspens dominical, le tourbillon des feuilles mortes qui n'était que pour mes yeux, les feuilles mortes anticipant l’automne, je les vis partout, et je notais rapidement quelques mots sur mon carnet, choses vues, noms de rues, passants, enseignes, associations d’idées, amorces de réflexions à développer peut-être. Yvetot, vague souvenir de lecture, La Place, petite ville de province qui pour moi n’évoquait rien quand je lus le roman il y a une dizaine d’années, Yvetot que je ne situais pas, une ville qu’il faut quitter un jour ou une ville comme l’impasse salutaire d’une vie, je ne sais plus quel personnage de Sagan choisissait ainsi Poitiers, vivait à l’hôtel en espérant qu’une femme vienne l’y rejoindre, et moi depuis bientôt un an je fais deux ou trois fois par mois des aller-retours entre Paris et Yvetot pour chercher ou raccompagner ma fille, les quais de la gare d’Yvetot, une flaque, toujours là, toujours au même endroit, le soleil s’y reflète intensément entre deux averses, dépression du sol à cause d’une plaque métallique, le hall de la gare d’Yvetot, le marchand de journaux qui le dimanche déplie au sens propre sa minuscule boutique entre dix-huit et vingt heures, demande à une vieille de rester assise sur un banc à distance raisonnable, je l’avais vue se lever, elle doutait si elle pouvait laisser son sac à main sur le banc ou s’il fallait l’emporter, il n’y avait pas plus de deux mètres entre le banc et les présentoirs à journaux, elle prit son sac finalement, mais on la fit rasseoir le temps de disposer les derniers présentoirs formant une enceinte éphémère, le gros homme les garnit maintenant des journaux qu’il vient de prélever dans une espèce de container situé à l’extérieur de la gare, et qui doit lui servir de boîte aux lettres car il n’est là que par intermittence, je l’ai vu faire tandis que je fumais une Camel.

Ce qui me gêne le plus dans les romans, ceux que je n’arrive pas à lire ou que je me force à lire quoiqu’ils me contrarient parce qu’il y a parfois quand même de bonnes ou mauvaises raisons d’aller jusqu’à la dernière page, c’est, dans la technique narrative, la fausseté du point de vue, ou la naïveté avec laquelle un auteur conduit un récit sans savoir, sans faire comprendre au lecteur qui est son narrateur, d’où il parle pour accomplir cette tâche extraordinaire qu’est la trame d’un récit: ainsi quantité de narrateurs illégitimes vous content des histoires insensées. C’est classiquement la fameuse question, la nécessité, la règle de la vraisemblance. Houellebecq y excellait dans La Possibilité d’une île, et semble ne pas y déroger non plus dans son prochain roman, dont je lus quatre pages dans le supplément que Les Inrockuptibles consacraient à la rentrée littéraire, acheté chez le marchand de journaux enfin disposé à participer à l’animation soudaine de la gare une vingtaine de minutes avant le passage du Le Havre-Paris. On y remarqua même une actrice connue, habituée des comédies à succès, des plateaux de télévision, des grandes cérémonies du monde du spectacle: elle faisait la queue au guichet, s’inquiétant des billets de chacun de ceux qui l’accompagnaient. Sa présence à Yvetot perturbe l’étrangeté familière de ce que je vis là-bas, une ville médiocre c’est-à-dire moyenne, l’étirement d’un dimanche et l’alignement de façades si respectueuses du repos dominical, l’image est-elle juste, "respectueuses", traduit-elle ma sensation, et déjà la construction d’un texte, canevas de quelques bouts de fils, promesse, non pas le fantasme de la province, la province vieillotte, province, mot de Parisiens, comme au bureau je barrais sur une note de service rédigée par une collègue la fin d’une phrase qui disait "les académies d’Ile-de-France et celles de province", je barrais "celles de province", comment le formuler, on cherchait, et la solution venait naturellement: "les académies d’Ile-de-France et les autres", je pense à ce mot, province, comme à une mystification d’usage, il y en a tant.

Yvetot, ce n’est pas la connaissance de cette ville qui m’occupe, je sais bien aussi qu’elle épèle dans mon cerveau enfantin le premier prénom d’Yves-Noël Genod, qu’elle a dans sa finale l’un de ses deux o, lui qu’on appelle souvent Yvno, et que l’Ophélie de Rimbaud aussi bien que les vendeurs d’occasions psychanalytiques me font entendre Yves tôt, quelque chose qui résonne comme Yvto. On ne regardera pas non plus du côté de l’absente de tout bouquet. Cherchera-t-on l’expression, sera-t-on expressionniste tel Ponge se le reprochant, pratiquant l’autocritique, bilan décevant de longs jours de labeur passés à écrire mille variantes d’un poème sur le bois de pins et concluant que "tout cela n’est pas sérieux". Il précise que "[s]on dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner [lui]-même quelque chose". Plus loin: "Petitement, voici ce que je veux dire: différence entre l’expression du concret, du visible, et la connaissance, ou l’expression de l’idée, de la qualité propre, différentielle, comparée du sujet." En lisant les variantes dans le train de l’aller, je rêvais au mot lacustre qu’on trouve dans les premières versions, et j’imaginais cette Vénus, que faisait-elle dans ce bois de pins car je ne comprenais pas alors lacustre, je voyais bien les aiguilles s’assemblant en peigne, et logiquement l’image du peignoir, qui rimait avec baignoire, mais la baignoire était pour moi immédiatement celle de la Vénus anadyomène de Rimbaud, elle en charriait toute l’horreur, et dès lors le poème de Ponge ne s’en pouvait déparer. Le ressassement des images dans ces mille variantes, et précisément celle des aiguilles de pins, sans doute me fit observer plus intensément les feuilles virevoltantes des trottoirs d’Yvetot sur une place quadrangulaire, immensément vide, des prospectus et des feuilles de presqu’automne, émus par le vent comme on voit, dans les villes fantômes des westerns, des rues désertes traversées par des vents compliqués dont les buissons d’épines mêlés de sable et de poussière tracent les chemins aériens. La ville semblait positivement fermée, et la rue des Victoires égrainait des enseignes peu amènes. Devant La boîte à couture l’herbe ondulait joliment sous le vent. Ailleurs, d’imposantes maisons demeuraient au milieu de parcs bombés d’humidité, élégants toits à la française, douceur de l’ardoise fine. Je vis aussi, à l’entrée d’une villa, un décor grotesque comme au Palazzo Vecchio à Florence ou au château de Neuschwanstein. Le plus inattendu fut cette église panoptique de béton rose, comment croire que le béton armé figure l’élan vers Dieu si ce n’est par l’erreur d’imiter ce qu’ailleurs et en d’autres temps on construisit dans la douleur et la foi, église salie par l’intention pragmatique de rationnaliser les coûts, piètre fantaisie.

J’écoute pendant ce temps les boursouflures du Stabat mater de Rossini.

Avant de relire Ponge, et pendant ma promenade: je l’avais emmené dans le train pour en lire les dernières pages, j’étais occupé par le Traité des élégances, I de David di Nota, l’invraisemblance d’un personnage féminin appelé Miss Henderson, les roueries du narrateur, la formulation ironique du vide assumé sur lequel un écrivain bâtit ce qu’on appelle œuvre dès lors qu’un éditeur lui accorde sa confiance, ces livres donc accumulés inutilement selon la belle Anglaise dépitée qui voulait faire la leçon à l’écrivain en position d’accusé, et lui, nonchalant, répondant frivolement, insouciant du gâchis ou feignant de l’être. Elégance de l’hésitation entre vide cosmique et vide cosmétique, mais c’est tout un. La cosmétique narrative s’embarrasse du miroir de soi, les livres déjà écrits formant tas ou pile, pièce à conviction, la prudence ou la circonspection des parents oubliant, à l’occasion d’un repas en famille dans une brasserie place du Châtelet, d’interroger le fils sur ses activités scripturaires, faute de pouvoir les qualifier d’artistiques, et le grand mystère, dans les premières pages du roman, la "plaque bleu sombre" de la mer, métaphore de l’en-finir, l’encre potentiellement fabuleuse de la mer, réservoir d’histoires dans les teintes sombres d’une mer nocturne, plus loin et plus tard le mouvement de la lumière, luminescence du roman à défaut d’incandescence, et je m’attarde sur les phrases qu’Yves-Noël souligna au crayon de bois, puisque c’est un livre qu’il m’a prêté, ou donné, je vois qu’il en a tourné toutes les pages, je sais aussi qu’il y eut l’amorce d’une histoire d’amour entre ces deux-là, et très vite un orage après quoi plus rien, ce serait donc, dans ma rêverie, un livre qui se transmet d’amant à amant, et je le reconnais, Yves-Noël, dans sa lecture, à ces quelques soulignements, je l’entends, je le rêve, je l’entends répéter une phrase comme on contemple un bijou: "Au bout, la mer était indivisiblement noire", et plus loin: "Devant nous, la mer brillait au soleil et ses reflets semblaient claquer en l’air comme une danse", en somme, embrasser le lecteur où il concentra quelque temps son attention sans penser à vous, un jour.

En somme le Traité des élégances, I ne commence pas très différemment du Roman de la rose. L’auteur, qui est aussi le narrateur, y présente à la première personne — lui-même et le lecteur — son œuvre: "Cy est le rommant de la rose / Ou tout l’art d’amour est enclose", et l’autre écrit: "Il est assez remarquable que cette histoire d’être en vie, dans mon cas, ne soit pas encore terminée. On m’excusera d’aller à l’essentiel, mais le temps presse. Voici, pour simplifier, un livre sur la vie. Dont on ne fera jamais le tour? Non. Mais pour en expliquer l’éclat, un bref récit fera l’affaire." Le premier conte un songe "qui pourtant n’est pas mensonger", son arrivée au jardin du plaisir, et le récit paresse en longs portraits entrerompant ses aventures; le second ne cueillera jamais sa rose du Wessex, concluant, au chapitre de ses funérailles, à la volupté de perdre dans les règles du jeu. Un narrateur stendhalien aurait conquis le belle Anglaise, mais ici le narrateur avec constance s’applique à l’atonie, et la tentation du fait divers ne génère que la retranscription intégrale d’un article de journal au titre racoleur, Cinq morts pour un suicide raté, "procès d’un homme qui rate sa vie, qui rate sa mort, mais qui tue sans le faire exprès ses derniers et seuls amis", transposition, donc, récit cruellement symbolique des ratages du présent roman, avec la pleine conscience sans aucun doute de tout cela. Le roman raté et ses parades, les pirouettes romanesques, les échafaudages sans bâti, d’ailleurs c’est écrit: "N’est-il pas souhaitable d’analyser les choses en profondeur? Et la réponse est non. Il faut s’intéresser à la superficie. La superficie d’un cercle est égale à la somme des marottes qui la constituent." La surface des choses, la lumière dansant au dessus de la mer, les phrases noircissant les pages. A l’époque où écrit Guillaume de Lorris, le vide n’est pas un sujet, vide est un adjectif, pas un substantif. Dans Le Roman de la rose, le mot rien signifie très exactement quelque chose ou quelqu’un, on dit une rien comme dans ces vers évoquant "celluy temps délicieux / Ou toute rien d’aymer s’esjoye", ce que très précisément le narrateur élégant ne fait pas. Le vide n’est pas un sujet, ce n’est pas non plus une catégorie de la pensée. On objectera que Le Roman de la rose est aussi en surface, juxtaposition de portraits empesés des conventions du genre, femmes aux cheveux longs et fins occupées à se peigner, peaux très blanches, larges entrœils, robes merveilleuses. Mais cette immense surface invite à une fouille infinie, que complique encore l’histoire des lectures qu’on en fit.

Au moins sait-on d’où ça parle, dans le Traité des élégances, I, avec toute la dérision, l’amusement, la légèreté qui sont la traduction acceptable d’une dépression sans doute bien française. Peut-être cette confusion toute médiévale, génératrice de fausse étymologie, doit-elle être restaurée: dans Le Roman de la rose, le mot auteur est en effet écrit acteur, souvenir de l’auctor latin.

dimanche, 29 août 2010

Ce qu'on n'entend pas

Droit du sol

Hier je faisais lire à Ikaaki les premiers vers du Roman de la rose, "Cy est le rommant de la rose ou tout l’art d’amour est enclose...", il déchiffrait à peu près, on parlait de sa langue, les mille façons de dire merci, puis les autres langues, il comparait les accents, celui du Sud de la France qu’il aimait dans la bouche des jeunes garçons, celui rugueux du Nord, le débit trop rapide des Parisiens, les Anglais qui en rajoutent quand ils parlent à des Américains, la beauté virile de la langue allemande, je tentais de le deviner chantant sa partition de Haendel, il chante en italien, il ne parvenait pas à changer les chaînes sur son écran géant qui semblait couvrir tout un mur, alors ce fut une vidéo sur son ordinateur, les avions parce qu’il aime les avions, son père au Japon, sa mère en Australie, au retour il passait, je ne parvins pas à conduire sa voiture trop automatique, je ne compris pas tout de suite qu’il passait d’impeccables chansons de Céline Dion, et quand il me déposa devant chez moi, je l’avais laissé dépasser la sortie, ne m’en étais pas rendu compte, il m’avait tendu son téléphone pour que j’entre mon adresse, à quoi bon le gps, je connaissais la route, ne parvenais pas à utiliser son iphone, j’avais laissé passer la sortie, il entrait lui-même l’adresse, il était difficile d’écrire correctement le nom de Germaine Tailleferre, nous arrivions près de chez moi, j’étais déçu, Ikaaki ne comprenait pas pourquoi l’Etat français accorde la nationalité française aux enfants d’étrangers nés en France.

Amour, Doux Regard et Joliveté

Je continue de lire Le Roman de la rose à l’écran de mon ordinateur. C’est une transcription complète en ancien français. J’y suis venu à cause de ce conte que j’ai fabriqué il y a deux jours. Yves-Noël avait dû écrire à propos d’une rose dans son blog, et cette idée étonnante de tailler un costume dans une nappe aux motifs floraux. Encore aujourd’hui, la lecture du portrait du dieu Amour, vêtu d’une robe couverte de fleurs, oiseaux, lionceaux, léopards:

"Le dieu d'Amours cil qui départ
Amourettes a sa devise
C'est cil qui les amans attise
Et qui abbat l'orgueil des braves
Et fait des grans seigneurs esclaves
Qui fait servir royne et princesse
Et repentir, nonne et abbesse.
Ce dieu d'Amours de sa facon
Ne ressembloit point ung garson
Ains fut sa beaulté a priser
Mais de sa robe deviser
Crains grandement qu'enpesché soye
Il n'avoit pas robe de soye
Mais estoit faicte de fleurettes
Tres bien par fines amourettes
A losenges et a oyseaux
Et a beaulx petis leonceaux
A aultres bestes et lyepardz
Sa robe estoit de toutes pars
Bien faicte et couverte de fleurs
Par diversité de couleurs
Fleurs la estoient de maintes guises
Bien ordonnées par divises
Aucune fleur en esté n'est
Qui n'y fust ne fleur de genest
Ne violette ne parvenche
Jaune soit inde, rouge, ou blanche
Par lieux estoient entremeslées
Fueilles de roses grandz et lées
Au chief estoit ung chapellet
De roses bel et nettelet
Les rossignolz autour chantoient
Qui doulcement se délectoient
Il estoit tout couvert d'oyseaulx
Reluysans tresplaisans et beaulx
De mauvis aussi de mésange
Si qu'il ressembloit a ung ange
Descendant droictement du ciel
Amour avoit ung jouvencel
Aupres de luy tout a delé
Qui Doulx Regard fut appellé.
Ce beau bachelier regardoit
Les oyseaux et aussi gardoit
Au dieu d'Amours deux arcz turquoys
Dont l'ung d'iceulx estoit de boys
Tout cornu et mal aplané
Remply de neudz et mal tourné
Et estoit dessoubz et desseuré
Comme je vis plus noir que meure."

Parmi toutes ces figures allégoriques, il y a le couple formé par Richesse et Joliveté:

"Richesse tenoit par la main
Ung jouvencel de beaulté plain
C'est son amy Jolyveté
Ung homme qui au temps d'esté
Joyeusement se délectoit
Il se chaussoit bien et vestoit
Et avoit les cheveulx de pris
Bien eust cuydé estre repris
D'aucun meurtre ou larrecin
S'en son estable n'eust roucin
Pour cela avoit l'acointance
De richesse et la bien vueillance
Et tousjours avoit en pourpenses
De maintenir les grans despences"

L’Etoile

N’est point Richesse et je ne suis
Joliveté mais bien je puis
Jetant les yeux au firmament
L’écouter conter son tourment
Comme on confie au téléphone
La trame d’une vie atone
Secouée de fières tempêtes
Et tempérée par les défaites:
Ce sont amoureuses reliques
Troubles physiques et psychiques
Dont toujours renaît Fol Espoir.
Au mouvement de l’encensoir
Le rêve est ombre de fumée:
Les pas ravis de mon aimée
Ont déserté la capitale.
J’ai une peine capitale
Que peut-être consolera
Corona et Coronilla:

"Ici je pense à qui, peut-être, pense à moi:
En l’absence de vous, ton souvenir est roi

Ce que tu ne vois pas, vers tes yeux me ramène
Et tout ce que je vois, je le vois ton domaine"

"Silence: langage",

écrit le poète savant.
Je poursuivais en me levant
Le chapitre de son délire
Il y faut la lenteur de lire
Et la constance d’être seul
Non pas drapé d’un blanc linceul
Mais inquiet de poésie
Et d’insondable fantaisie.

Le jour déroule un fabuleux
Tissu de songes et de vœux
Mes archaïsmes sont sincères
Et mes tristesses point amères:

Je continue de découvrir
Le pays dont je vais partir
Le sol et la langue connue

La fleur des champs par moi tenue.

"Tout le peuple voit les voix"

Je ne peux lire La rime et la vie que très lentement, tout y est question, tourment ou révolution. Je pense souvent à cette phrase d’André Breton que Dimitri, un camarade de classe comme on dit, nota un jour sur une feuille, qui est restée depuis dans mon manuel de littérature du XXe siècle: "Les siècles boule de neige n’amassent en roulant que des petits pas d’homme." Je n’en connaissais pas la suite, mais la voici, car internet permet aussi bien de lire les manuscrits du Roman de la rose que de retrouver Les Pas perdus: "On n’arrive à se faire une place au soleil que pour étouffer sous une peau de bête" me ramène à la semaine, déchante l’élan si proche maintenant du sommeil, et vertige n’est le plus souvent que souvenir de ce qui a si peu de chance d’advenir. Mais dit le poète en fol espoir:

"Si la poésie est chaque fois un recommencement de la poésie, un poème est un recommencement du sujet pour tout sujet. Il ne se fait pas dans le signe, pas plus dans le son que dans le sens, ni écart ni compensation du signe, mais dans cette matière que le signe n’a jamais su comprendre, et qui échappe à son pouvoir. Parce que ce qui transforme les mots se passe entre les mots. Le poème se fait dans le silence du signe, qui est le langage du corps, le corps dans le langage. Corps individuel-social.

C’est pourquoi le poème fait entendre, dans le bruit du monde et du mondain, le silence du sujet. C’est sa fragilité et sa force. Il est l’allégorie de ce que le signe ne pourra jamais dire. De ce qu’on n’entend pas, qui est plus important que ce qu’on entend. Ce qu’est le rythme. Où une pause, qui est du silence, peut compter plus que les mots. En quoi, loin de s’opposer au langage ordinaire, le poème en est la représentation la plus visible. C’est par lui que, comme dans Exode (XX, 18), "tout le peuple voit les voix"."