mercredi, 07 juillet 2010
Sans titre
"Ces images de la matière, on les rêve substantiellement, intimement, en écartant les formes, les formes périssables, les vaines images, le devenir des surfaces. Elles ont un poids, elles sont un cœur."
Gaston Bachelard, L’eau et les rêves
Le texte qui suit a été écrit entre le 21 et le 29 mai. Je n'en recopie que les premières pages. Il commençait par un poème de Houellebecq:
C’est notre vie, c’est notre mort
Qui se dessinent sur les réseaux
La ville nourrit ses bourreaux
Et le dégoût emplit nos corps.
Expériences inarticulées
J’achète des revues sexuelles
Remplies de fantasmes cruels
Au fond, il faut éjaculer
Et s’endormir comme une viande
Sur un matelas défoncé
Enfant, je marchais dans la lande
Je cueillais des fleurs recourbées
Et je rêvais du monde entier
Enfant, je marchais dans la lande
La lande était douce à mes pieds
Dans certains recueils de ma bibliothèque, dans certains poèmes: le recueillement, instinctivement la reconnaissance d’une terre commune, comme ici le rêve "du monde entier", et la lande "douce à mes pieds", le poème agencé comme un tout microcosmique où le trop de réalité s’achève sur un "matelas défoncé", puis c’est un rêve à l’imparfait, puis le contact avec le sol où l’essentiel est dit. Dans ma petite vie d’homme, dans la succession des générations jusqu’à cet homme imprévu qui est moi, il y a ce contact avec le sol, la terre brune que j’apprenais à retourner, les mauvaises herbes piégées dans les mottes de terre qu’on retournait au soleil, racines encore fraîches crûment exposées à la surface du jardin. On connaissait les vers, les fourmis, les araignées, les criquets, les papillons, et ces guêpes qui se construisirent un nid en mâchant les vieux livres de mon père remisés dans une baraque de fortune. Adolescent, je peignais des arbres poussant dans des immeubles, composais des valses orientales, regardais vers l’Afrique dans les pages d’une épopée de quatre sous. Un jour, j’étais adulte, des fleuristes me firent visiter leur maison: au milieu du salon, un mimosa, et en son sommet, un enchevêtrement d’aluminium et de verre.
Les fleurs de rhétorique, le jardin poétique, les va-et-vient des métaphores premières, sursauts inaliénables au goût amer des racines de l’écriture, et les frondaisons insoumises, les accidents des saisons, tout le cosmos convoqué dans la fécondation du sol:
Dans un sablon la semence j’épan:
Je sonde en vain les abymes d’un gouffre:
Sans qu’on m’invite à toute heure je m’oufre:
Et sans loyer mon age je dépan.
Vivre comme cela, au gré de ma semence répandue, me rappeler que le temps ne veut rien dire hors les métamorphoses saisonnières, chercher sous les masques de l’art la matière des hommes, la complète matière des hommes, comme tous les mots de toutes les langues veulent remonter tous les fleuves jusqu’à la source des premières larmes du monde. Ainsi dans la langue du poète il y a ce souvenir, et la conscience effarée des générations successives, et le tressaillement des mots du poème, la passion de l’instable matière, l’inquiétude, l’intranquillité qui fissurent quotidiennement le masque de ma vie. Souvent je pense à cette phrase de Sylvie, celle dont le nom suggère la forêt des rêves: "Il faut songer au solide". Mais dès que c’est possible je m’échappe, et je ne pense pas que je m’échapperais davantage ou mieux si j’avais une fortune et que j’arrêtais de travailler: je serais aspiré par d’autres obligations, d’autres faux besoins, je serais autrement aliéné. Ce qu’il faudrait, c’est solder mes crédits, faire des économies pour payer une dernière année d’impôts, me mettre en règle avec mes bourreaux et disparaître, m’enfuir pour de bon. Or, dans les bornes étroites de mes heures d’étude, j’ouvre des livres souvent au hasard, et dans la tristesse bon marché d’une épaisse anthologie des humanistes européens de la Renaissance, je découvre le récit d’un homme qui abandonna sa femme et ses fils pour vivre au désert où il s’imposa un jeûne de plus en plus rigoureux jusqu’à se priver totalement de nourriture, et ce pendant vingt-deux ans. "Les anges ne mangent ni ne boivent." Je reste dans la rêverie de cette note de bas de page: "Dans l’angélologie de Bovelles, l’ange est assimilé à l’acte pur."
Je tâche de prolonger ces digressions comme si chaque phrase menaçait d’être gagnée par le sommeil du monde, comme chaque jour il me manque d’être capable d’écrire des vers latins, comme je découvre chez Bovelles cette analogie où s’abîmer: "L’animal est un petit monde, comme le monde est une sorte d’animal, ainsi donc tout ce qui se produit chez un animal se produit également dans le monde, et dans les mêmes rapports; et le monde, tout comme l’animal, passe par les phases changeantes du sommeil et de la veille; et l’un comme l’autre connaissent deux sortes de sommeil et de veille…" Comment croire toujours que le déchiffrement des poèmes me tiendra lieu d’aliment, et que sans art je continuerai de perdre l’imperfection de ma pensée dans les analogies de ma bibliothèque affective: dans une conférence sur la métaphore, Borgès commentait des vers anciens, je lisais deux chapitres comme par discipline amoureuse et pour prolonger les quelques heures passées dans le lit amoureux, l’amoureux parti loin déjà, je ne le reverrai pas avant longtemps:
"J’aimerais être la nuit pour observer ton sommeil avec des milliers d’yeux."
Mon inquiétude est dans mes poèmes. J’ai du réconfort dans les livres. J’aime reconnaître ce qui meut mon écriture. Souvent je m’absente, souvent j’écris dans cet état qu’on pourrait qualifier d’absence. Les mots abstraits sont les plus menteurs. Ma vue n’est ajustée qu’à moi. Mais toi, quelle est ta surface, quel est ton tréfonds est-ce que les jours te glissent sur l’âme, as-tu le courage des fleurs qui repoussent plus belles après la coupe, as-tu peur de ma matière, parles-tu souvent aux inconnus, parles-tu la langue des pauvres, lequel de tes prénoms me donneras-tu, rêves-tu comme rêvèrent tes ancêtres, écartes-tu sans arrière-pensée les lèvres de l’amour…
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samedi, 17 octobre 2009
A quoi bon un blog?
Congés forcés et salutaires, je dois garder Clélie cette semaine, on est chez mon père, elle ne va pas à l’école. Triangulation: Paris, Normandie, Nord. Le ciel est celui des photographies de la mare à Goriaux que j’ai retrouvées et publiées jeudi, ou c’est comme ça que je veux le voir (et les arbres, pas encore tout à fait dégarnis). En scannant ces photographies je me demande, pour reprendre les catégories de Depardon que j’ai découvertes en lisant Errance, si ce sont des windows ou des mirrors: fenêtres sur le monde ou miroirs ― me réfléchissant. J’y trouve les deux: les paysages sont fenêtres, les sols sans horizon sont miroirs. J’aime surtout la première photographie, celle où l’eau est comme un ciel, l’eau qui reflète le ciel avec comme une ligne d’horizon invraisemblable.
J’ai publié beaucoup de photographies jeudi, mais pas l’essentiel, du moins ce qui me paraît d’autant plus important que j’ignore où cela se trouve: la plupart de mes négatifs, soigneusement classés, si bien classés que, comme souvent cela m’arrive, je ne parviens pas à les retrouver. Quelques films étaient restés dans des pochettes, elles-mêmes dans des boîtes à chaussures, à la poussière du grenier: j’ai scanné des négatifs de Valenciennes, des Pyrénées (ceux-là, brûlés à la flamme du briquet après ébouillantage et piétinement), d’Auschwitz. Le reste, ce sont des scans de photographies, des formats 10/15.
Tout ça n’intéresse que moi, restes d’expositions locales, ou simples clichés de vacances (mais pour être honnête, je n’ai jamais fait de photos ni de musique ni écrit sans songer à la publicité, sans doute depuis ma première ébauche de roman à huit ans).
Pour le reste, les documents privés, j’en jette beaucoup, des lettres surtout, et je donne quelques photographies à Clélie: ses parents à deux, se souriant, se serrant. Parfois Clélie ne nous reconnaît pas: vingt ans, cheveux longs tous les deux. J’ai publié deux photographies qu’A* a prises de moi: la première dans notre studio lillois et la seconde sur un banc à Paris, nous avions vingt-et-un ans.
J’ai réécouté d’abord avec détachement et un peu de nostalgie les maquettes d’albums réalisées avec Eon entre 2002 et 2004, puis avec beaucoup d’émotion Mister Parachute Said, qui est, je crois, une chanson géniale, du moins les couplets, le break, et l’envolée surprenante à la Queen qui a toujours été plus belle dans nos têtes que sur mon douze-pistes. Ces mélodies qu’Eon créait et chantait si maladroitement, jusqu’à perdre la justesse du chant à mesure qu’il répétait, jusqu’à parfois se trouver dans l’incapacité de chanter ce qui lui était si naturel dans le premier jet, quand il débarquait chez moi le mercredi ou le vendredi après-midi, se précipitant dans le couloir dès que je lui avais ouvert la porte, et commençant à gratter : "Listen Pierre, I just got an idea, I think it’s fantastic", détachant les syllabes: fantastic, c’est le mot qu’il répétait le plus souvent en parlant de notre musique, et c’était sa façon de me motiver, c’est-à-dire de s’assurer que je continuerais de travailler avec lui, mais il y croyait sincèrement sans doute autant qu’il mesurait à certains de mes regards ou de mes silences ma propension à abandonner dès que je n’aurais plus de désir ou que j’aurais le sentiment de m’y perdre ― un jour il avait forgé l’adjectif gaytastic, aussi drôle et ridicule que j’étais refoulé, à propos de l’une des rares chansons que je chantais quand d’habitude je ne faisais que les chœurs: If I Stopped Moving, que ses amis anglais avaient selon ses dires trouvée so sexy à cause de mon accent français. Ça flattait mon narcissisme, et encore maintenant. La chanson est bonne ceci dit, je crois que je peux le dire pour en avoir composé, arrangé, débrouillé à peu près quatre-vingts en moins de deux ans qu’a duré le projet Plasticpopland.
J’ai retrouvé une photocopie de l’arbre généalogique réalisé par un oncle de mon père, l’oncle Henri, l’oncle évêque. Tous ces Dupont ont vécu à Bondues, près de Lille, du XVIIIe au XXe siècle, de Philippe, né en 1723, à Georges, le père de mon père, né en 1903, marié en 1930, mort en 1981 (je me souviens de son enterrement, et de l’avoir observé peignant un paysage à l’huile sur bois, perspective faussée d’un qui buvait trop, mais ça je l’ignorais à l’âge qui est celui de Clélie, cinq ans, c’était même plus tôt, je devais avoir quatre ans, puisque c’était pendant la dernière grossesse de ma mère, en 1979, et, calcul rapide, je n’avais même pas encore quatre ans). Tous ces Dupont sont privés de mémoire, au-delà de mon arrière grand-père Ulysse, le père de Georges et de l’oncle Henri, mort pour la France, lui, qui s’est engagé à quarante-quatre ans, laissant ses onze enfants : inconscience, bêtise, ou sacrifice pour permettre à l’aîné, Henri, qui avait dix-huit ans en 1914, de survivre et d’avoir le parcours brillant auquel on le sentait sans doute promis, celui d’un savant, historien, lettré, évêque d’une province orientale, que mon père considère, je crois, comme son père spirituel ― en quelque sorte le pendant érudit et responsable de son père alcoolique aux réactions d’enfant.
Montaigne avertit son lecteur qu’il est déraisonnable de tenter de le lire, qu’il réserve son œuvre à ses enfants: moi, je la destine autant à Clélie, qui un jour me lira, je l’espère, qu’à mon père, qui me lit régulièrement. Les autres lecteurs, je ne sais qu’en dire. Je les aime discrets et bienveillants, témoins de mes échappées quotidiennes, parce que savoir qu’on me lit entretient une espèce de devoir de continuer à écrire, et me rappelle souvent à ce devoir, m’évitant les pauses qui naturellement interrompraient mes histoires si je n’avais pas le souci du regard extérieur (ou intérieur, en repensant à la terminologie window/mirror ― Ah! Insensé qui crois que je ne suis pas toi!: citation éculée, et pourquoi pas…). Mais je préfère réfléchir avec le livre que je suis en train de lire, et en ce moment c’est Histoire de ma vie, de George Sand, qui dans les premiers chapitres évoque dans le désordre les familles de son père et de sa mère, aristocrates d’un côté, gens du peuple de l’autre, déplorant que la mémoire des seconds soit perdue dans l’oubli inhérent aux petites vies, aux vies minuscules, pour reprendre le titre révéré de Pierre Michon, espérant aussi que la démocratie naissante puisse faire enfin justice aux roturiers méritants. C’est bien un sentiment d’injustice qui lui fait écrire ces pages étonnantes, où elle critique Jean-Jacques tout en montrant à quel point elle l’affectionne, affirme péremptoirement qu’il faut dans sa vie écrire une fois pour toutes d’où l’on vient et qui l’on est et ne plus y revenir, décrit sa relation privilégiée avec les oiseaux qui la ferait passer pour folle et qui vient de son grand-père maternel (et qui me fait penser à ma mère). Laborit, que j'ai lu récemment, écrit qu’il est impossible de concevoir un monde meilleur puisqu’on ne peut l’imaginer qu’avec les représentations nécessairement limitées qui sont celles de notre époque, et c’est amusant de lire cette page où George Sand espère l’avènement des récits exemplaires de ceux qui n’avaient pas la parole avant la Révolution, quand on voit à quel point maintenant tout le monde se répand sur internet, parlant en son nom propre ou au nom d’une communauté, témoignant, donnant des conseils, échangeant, sans autre entrave qu’un respect élémentaire du droit, et sans hiérarchie des valeurs puisque seule la qualité du référencement compte, et l’événement planétaire du buzz ― ou, à moindre échelle, l’événement parisien, puisque c’est cet événement-là qui m’est le plus familier depuis quelque temps.
Ce qu’il faudrait, donc (je parle de mon hygiène personnelle), c’est ne pas faire événement, ce qui ne se résout pas pour moi à ne plus rien publier, mais qui m’oblige, pour être cohérent, et maintenir mon équilibre, à cultiver une forme d’isolement, qui m'apparaît avec d’autant plus d'acuité que je suis pour quelques jours à l’écart de Paris et de ses invitations constantes à une dispersion parfois heureuse, parfois concédée, parfois déprimante, de mon travail où je suis quotidiennement en contact avec des gens qui s’occupent d’événementiel et de communication, et du microcosme artistique où je suis encore une pièce rapportée. Je ne parle pas d’une tour d’ivoire (la terre m'intéresse plus que le ciel) mais d’une présence dans le seul espace où je sois à l’aise et parfaitement autonome, sans contrainte ni subordination, celui qui porte le nom idiot de blog.
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jeudi, 08 octobre 2009
Prologue tardif
Situation du blog
Texte écrit (c'est une exception) par Pierre Dupont.
Sans commentaires.
Les corpus de la langue: le corpus scientifique, le corpus littéraire, le corpus juridique. En France les scientifiques écrivent de plus en plus en anglais, alors on s'inquiète, la langue va se perdre au rythme où les revues spécialisées et les colloques internationaux créent une langue qui ressemble à l'anglais mais qui la plupart du temps n'est l'anglais d'aucun natif. Au moins je suppose que tous les spécialistes d'un domaine particulier peuvent s'accorder sur un lexique technique précis (j'imagine cela en l'écrivant, je ne suis pas un scientifique), mais se comprennent-ils dans le liant des phrases et la finesse des arguments?
Le corpus littéraire, c'est autre chose. Du moins tout est affaire d'échelle de valeurs, de limite, de seuil en-dessous ou au-delà duquel un texte est considéré comme une tentative maladroite, impropre, importune, un ratage, ou comme un chef-d'oeuvre (même parmi les chefs-d'oeuvre il existe des gradations: chaque époque s'en mêle, qui enterre Ronsard au XVIIe siècle, le qualifiant péjorativement de gothique, l'exhume au XIXe en mélangeant outrageusement la mode troubadour, les rêveries et les approximations sur la Renaissance, et lui assure longue vie au XXe siècle dans les anthologies et les manuels scolaires. Il faut remettre cet exemple dans le contexte français, même si des Américains et des Japonais désoeuvrés développent pour notre précieux corpus une passion qui se résout en thèses et en articles complétant des bibliographies monumentales.)
L'empilement du savoir oblige tôt ou tard à opérer des discriminations. Quand j'ai écrit mon mémoire de maîtrise sur les descriptions architecturales dans les romans de la Renaissance (française), il fallait établir une bibliographie exhaustive. J'avais de la chance pour Amadis de Gaule, Palmerin d'Olive et Alector qui n'intéressaient que quelques rares érudits il y a une dizaine d'années. Par contre les romans de Rabelais suscitent depuis longtemps une abondante littérature critique que je n'ai pu ni assimiler ni lire intégralement. J'ai passé l'agrégation pour préparer une thèse, avec l'idée de devenir un spécialiste, un seixiémiste comme on dit. Je lis et je relis mes chers auteurs, et j'en découvrirai jusqu'à la fin de mes jours, mais j'ai vite renoncé à participer à l'accroissement du savoir. D'une part je ne suis pas fait pour la compétition (ou jusqu'à un certain point seulement, c'est-à-dire que mon milieu socio-culturel ne m'a pas préparé à jouer le jeu social nécessaire à la promotion dans le milieu intellectuel comme dans celui de l'entreprise ou de la politique). D'autre part ma directrice de recherche m'a encouragé à abandonner mes beaux sujets quand je lui ai parlé clairement de mon dilemme: faire de la musique (c'est-à-dire composer: c'était ma seule préoccupation il y a dix ans, avec la photographie) ou me consacrer à la recherche, c'est-à-dire à écrire sur, à écrire admirativement sur, ne faire que ça, écrire au second degré, écrire mal selon la mode universitaire (elle-même très changeante) des textes abstraits et compliqués sur d'autres textes merveilleux. Depuis, la maîtrise n'existe plus, remplacée par le master (le lexique scientifique évolue: on vient d'en parler). Je crois qu'un jour on n'obligera plus les étudiants en lettres ou en histoire à établir des bibliographies exhaustives parce que le recensement des textes critiques sera devenu impossible (ou alors ils seront disponibles sur des bases de données informatiques mais qui pourra les lire intégralement?), et qu'on fera le tri dans les corpus littéraires qui mobilisent le plus d'énergie chez les professeurs et les étudiants: ceux du XIXe et du XXe siècle. Et que diront ces textes des époques qui les ont produits?
S'émouvoir qu'un artiste comme Roman Polanski qui a ajouté au si récent et déjà si vaste corpus cinématographique quelques films dont beaucoup de gens dans de nombreux pays portent plus ou moins la mémoire soit depuis quelques jours dans une geôle suisse, regretter qu'un homme de sa qualité soit poursuivi comme un homme de rien, croire qu'il fait l'objet d'un acharnement malsain de la part d'un système judiciaire inique et d'un peuple vil qui cristalliserait ses frustrations dans une curée d'autant plus sanglante que les médias en rendent compte et l'amplifient avec la vertigineuse instantanéité des technologies actuelles, c'est être dans son temps sans doute, c'est peut-être s'engager, lutter pour un idéal en rejetant l'absurdité, certaines dérives, les erreurs inévitables générées par l'interprétation des lois. Que restera-t-il de cette affaire? Qui en parlera? Les historiens? Les ethnologues? Les critiques d'art?
Voltaire écrivit des tragédies en alexandrins comme le fit Racine avant lui et pensait qu'elles assureraient sa postérité. Seuls quelques érudits lisent maintenant les tragédies de Voltaire, et la plupart des gens ne le connaissent que par ses contes philosophiques, au premier rang desquels, Candide. La plupart des jeunes gens en France ont lu au moins un extrait (c'est-à-dire, réglementairement, vingt-cinq lignes au maximum) de Candide dans chacun des six chapitres qu'une majorité de professeurs de français mettent au programme en classe de première (l'année où l'on passe le bac français). Ils ont appris à expliquer en quoi par exemple l'incipit (c'est comme cela qu'on appelle techniquement le début d'un texte) de Candide est ironique. Ils le font très mal en général, du moins pour ce que j'ai pu observer dans plusieurs lycées du Nord de la France. Les situations de Candide sont datées, mais l'école de la République a sans doute raison d'y trouver six exemples de dénonciation violente de l'iniquité des actes et des lois des hommes. C'est un petit corpus qui forme à l'éveil des consciences par la connaissance du pouvoir de la langue.
On pourrait aussi bien se focaliser sur quelques séquences du corpus de Polanski, et parler à travers eux de l'homme Polanski. Certains commentateurs ont déjà établi un parallèle entre l'oeuvre et le destin de l'homme Polanski.
Au siècle dernier Proust avait dit qu'il fallait distinguer le moi social du moi de l'écrivain. On en tient rarement compte.
Voltaire ne défendait pas que la veuve et l'orphelin. Il était aussi un riche propriétaire qui faisait tourner son affaire.
Beaumarchais, pareil. Le monologue de Figaro, d'accord, et puis...
Evidemment, nous ne sommes plus à l'époque des Lumières, mais à celle des écrans. Les pamphlets ne circulent plus sous le manteau, on n'édite plus les textes contestataires aux Pays-Bas: les informations circulent de manière tellement rapide et avec une telle abondance que les censeurs ne peuvent prendre connaissance d'un corpus qui s'accroît sans cesse dans des proportions extravagantes. On appelle ce corpus blogosphère. C'est un corpus mouvant, parfois éphémère, voué à disparaître dans la plupart des cas. Il y a des buzz, quand un site, une page, une vidéo est consultée par un très grand nombre d'internautes, et des disparitions fulgurantes. Devant l'écran, les émotions peuvent être décuplées, et devenir néant aussi vite. C'est la même chose pour les écrans de télévision, mais je ne peux parler de la télévision car je ne la regarde plus depuis plus de trois ans.
Des informaticiens sont peut-être occupés à effectuer des relevés d'occurrences sur le corpus du réseau social Facebook: "polanski", "justice", "injustice", "mitterrand", "pédophilie", "mineure", "dégueulasse", "salaud", "pute", "sodomie", "écoeurant", "pétitions", "bien fait", etc. Je pense à cela parce que j'ai lu récemment un article sur la mesure du bonheur national brut, par un relevé d'occurrences dans les statuts des utilisateurs de Facebook.
Quelques personnes contribuant à l'accroissement du corpus blogosphérique se trouvent être des spécialistes du corpus juridique. (J'en reviens au plan annoncé dans mon premier paragraphe. Je parle toujours du contexte spécifiquement français.) Ceux-là essaient, ou font croire qu'ils essaient d'apporter leurs lumières aux internautes moyens qui essaient de leur côté de comprendre quelque chose aux sombres histoires déballées sur la place publique. Ce qui est étonnant, c'est que tant de personnes aient, veuillent avoir une opinion sur l'affaire Polanski, pour en revenir à cet exemple. Dans la plupart des cas, c'est l'affect qui motive les réactions, manichéennes (Polanski-salaud-qui-doit-rendre-des-comptes ou Polanski-victime). Et les réactions subjectives se voilent d'arguments de seconde main énoncés par des spécialistes. Ainsi n'importe qui peut justifier ses vues avec l'aide des autres, des communautés spontanées se créent, des appartenances nouvelles déterminent des positionnements politiques et éthiques. Ca peut être merveilleux (autonomie de réflexion du citoyen, jugement critique fondé sur un riche corpus) ou effrayant (manipulation généralisée, quelle que soit l'opinion).
J'appartiens à quelques groupes et sous-ensembles. Sur Facebook, j'ai supprimé tous mes groupes il y a quelques semaines. Je ne les fréquentais pas, et me contentais de recevoir passivement des informations, des actualités, des invitations. Ces appartenances n'étaient donc qu'un affichage, une mystification. Dans mon réseau d'amis sur Facebook, il y a beaucoup d'artistes: comédiens, metteurs en scène, plasticiens, écrivains, vivants ou morts (Marlene Dietrich, André Breton par exemple). Je ne les connais pas tous. Je parle et je corresponds avec des gens que je n'ai jamais vus, je suis ami avec des gens que j'ai fréquentés il y a quelques années et que je ne vois plus jamais (et avec qui parfois je n'ai aucun échange verbal), et je ne compte qu'un ami appartenant à mon réseau professionnel, parce que c'est un vrai ami.
Mais je me trompe. Ce n'est pas moi sur Facebook, mais Pierre Courcelle.
Je m'explique.
J'appartiens d'abord au groupe des personnes s'appelant Dupont, et au groupe de celles se prénommant Pierre. Ces noms sont médiocres, c'est-à-dire dans la moyenne, de même que j'ai un travail dans la moyenne, un travail administratif. Au travail, j'utilise une langue médiocre, j'écris des textes selon des codes stricts, j'applique les règles d'écriture qui sont celles de mon groupe professionnel, et c'est la conformité à ces règles, agrémentée d'une certaine souplesse d'expression, que ma hiérarchie apprécie. Tout ce que j'écris (lettres officielles, circulaires, notes de service, argumentaires, articles) fait partie d'un corpus réglementaire que le service des archives de mon administration prend en charge périodiquement, afin de délester mes armoires des textes obsolètes et des dossiers peu susceptibles d'être rouverts. D'un autre côté, j'écris beaucoup aussi sur mon blog, selon des codes que je suis le seul à déterminer. Mais là c'est Pierre Courcelle l'écrivain. Son nom est moins commun, mais je regrette que certains me disent qu'il est typiquement parisien, alors que pour moi il évoque mes racines familiales et la campagne, la roture. Par exemple, dans ses poèmes, Pierre Courcelle met une majuscule au début du premiers vers mais pas aux suivants. Dans la prose, il fait une économie de virgules et il a décidé d'abandonner le point-virgule, aussi aristocratique qu'une particule: la valeur antithétique du point-virgule est parfois rendue dans ses textes, comme on le faisait à la Renaissance, par les deux-points. Depuis quelque temps il s'interdit les métaphores dans la prose poétique. Il a son avis sur la question. Du coup, il confie l'usage des métaphores à son hétéronyme, Joachim Delorme, qui a publié un recueil fantôme, Panique poésie. Joachim Delorme a une cinquantaine d'années, une expérience de la vie et de littérature qui mériterait d'être précisée, et un nom de la Renaissance. Joachim comme le poète des Regrets, et Delorme comme l'architecte. Il touche à l'aristocratie, et pour cela Pierre Courcelle se méfie quelque peu. C'est-à-dire qu'il se méfie de lui comme de toutes les élites, mais il ne croit pas que Delorme soit un aristo pur jus. Disons qu'avec Delorme il n'y a pas de rapport hiérarchique, pas de subordination. Du respect il y a, à cause de l'âge et de l'expérience, mais pas de complaisance. On voit donc que je me répands sur internet sous des noms empruntés (à mes ancêtres roturiers, à mes nobles modèles), que mon blog, qui est mon support d'écriture privilégié au sens où la plupart du temps j'écris directement sur le mini Word de mon hébergeur HautEtFort, est devenu depuis plus d'un an et demi l'espace où se déploie mon imaginaire: tout ce que j'y dépose est récit (proses, poèmes, photographies, etc.). C'est à la fois beaucoup (empilement des notes, plusieurs centaines) et très peu de chose: oeuvre d'un inconnu sans papiers qui publie sur internet à compte d'auteur. Mon identité est certainement celle de ma carte d'identité, au sens courant et administratif du mot identité. Scientifiquement, elle est celle de mon ADN. Scientifiquement encore, elle est celle de mon imaginaire, et mon imaginaire, c'est d'abord ma langue, celle que je crée avec les mots et la syntaxe de la langue française. Ma syntaxe, et d'abord les ellipses, les bonds, les raccourcis, situations enjambées, jetées, rejetées, contre-rejetées, histoires désaxées, disloquées, puis rassemblées. Un peu comme les trois noms: Dupont, Courcelle, Delorme. La fuite dans les noms rêvés, et les langues à déplier. La fuite n'est pas conciliable avec l'appartenance à un groupe. La fuite se fait sans dieu ni psy. La fuite se passe de conviction. La fuite n'est pas indifférente. La fuite n'est pas aveugle. La fuite est poreuse. Il y a les autres, la conscience de leur présence, et le partage, quand ça se présente, quand c'est possible, quand c'est permis. La fuite est profondément solitaire. Elle n'est pas triste, elle n'est pas désespérée. Elle n'exclut pas le doute et la peur cependant. Elle est errance parce qu'elle n'a pas de but. Certaines fuites ont un but. Pas la mienne. Je ne sais pas où je vais, où elle va me mener, je ne m'attends pas à ce qu'elle ait un terme, je pense qu'elle n'aura pas de terme, hors la mort, qui sera la mort de l'homme et de sa langue. Et puis quoi? Je pense à ce que dit Depardon dans Errance: l'errance, c'est la quête du lieu acceptable. Il le répète plusieurs fois, le texte est le retransciption d'une interview, avec ses répétitions, ses maladresses, son ressassement. Les pages défilent, et les photos de l'errance dans des pays jamais nommés, des trottoirs et des ciels sur des photographies verticales. Et puis, à un moment, il parle de la quête du moi acceptable. Mon moi social est protégé, même exposé sur internet je crois, même en précisant que ce texte est écrit exceptionnellement par Pierre Dupont. J'espère que ce texte est assez clair. Au moins il l'est pour moi ce soir, en l'écrivant. Mon moi social n'est pas acceptable, du moins il ne me satisfait pas. Le moi de Pierre Courcelle me projette loin, me paraît infini (Pierre Courcelle n'emploie jamais ce terme, et Delorme ne peut le faire qu'avec ironie).
Epilogue
Je suis infiniment triste de m'être disputé avec Yves-Noël hier soir. C'était au sujet de Polanski. On s'est engueulés en public et j'en tremblais. Je regardais ailleurs, on était à une terrasse de café et je venais d'écrire les cinq sonnets trisyllabiques de Joachim Delorme. A un moment il m'a fait un clin d'oeil et j'ai compris que ce ne serait pas comme le soir où on s'est quittés en colère en s'insultant presque. Il y avait Marlène entre nous, Yves-noël parlait beaucoup, on se regardait peu. Après on a marché et parlé longtemps, puis on a dormi ensemble chez lui. On s'est couchés très tard, on s'est étreints au milieu de la nuit.
Ce soir je me suis enfui, il fallait que j'écrive ça, sur le moi social et l'autre moi, qu'on appellera comme on veut, disons le moi imaginaire, le moi de l'imaginaire, je ne sais pas. Je ne veux pas conclure sur Polanski, la confusion des moi, de ses moi, c'est assez évident.
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lundi, 28 septembre 2009
Autoportrait
"Lorsqu’on a passé trente ans de son existence à observer les faits biologiques et quand la biologie générale vous a guidé pas à pas vers celle du système nerveux et des comportements, un certain scepticisme vous envahit à l’égard de toute description personnelle exprimée dans un langage conscient. Tous les autoportraits, tous les mémoires ne sont que des impostures conscientes ou, plus tristement encore, inconscientes."
Henri Laborit, Éloge de la fuite
Commencé la journée en visionnant des extraits de Mon Oncle d’Amérique sur Youtube, condensé de la pensée de Laborit, et j’ai continué de lire son Éloge de la fuite, et encore dans l’après-midi et ce soir. Il faudrait presque tout citer… Toujours étrange d’approcher un auteur, un artiste, ou un objet, quel qu’il soit, par hasard, tard, de l’aborder comme si je découvrais une pépite, pour me rendre compte plus ou moins rapidement que j’aurais pu ou dû le connaître depuis bien longtemps. L’Éloge de la fuite renouvelle ma bibliothèque, me fera lire les autres livres autrement, les œuvres de l’imagination et les autres.
C’était à la Librairie de Paris, j’avais le temps de parcourir les rayonnages, de lire les titres un à un, ce devait être du côté des sciences humaines, et ce titre, Éloge de la fuite, qui m’attirait par identification, ma fuite, ce que je reconnais comme une fuite.
Ma colocataire et son copain viennent de se séparer ― je veux dire ce soir, comme tous les soirs sauf le samedi où c’est elle qui va chez lui ―, ça se passe toujours entre vingt-deux heures et vingt-deux heures trente, ils arrivent dans l’entrée, chuchotent pour ne pas me déranger ― ma porte est fermée, mon rideau est tiré ce soir, mais parfois c’est ouvert et je suis en train de lire, d’écrire, ou de dormir ― s’embrassent plusieurs fois bruyamment ― je ne peux m’empêcher d’imaginer des ventouses ―, disent deux ou trois mots entre deux baisers, prévoient le programme du lendemain, à la minute près, "je t’appelle à quinze heures huit après ton cours", "je serai là à dix-neuf heures trente, promis", et elle de répondre: "ou trente-deux, ou trente-cinq", et c’est vrai qu’elle s’impatiente quand il a cinq minutes de retard. Ce qui est plus difficilement supportable, c’est le bruit dans la cuisine, le temps qu’ils passent dans la cuisine le soir, le temps qu’elle y passe pour cuisiner, encore hier après-midi, un gâteau, et ils s’appellent pour parler de la quantité de vanille, et elle se met à faire le ménage, lave les chiottes et je ne peux même pas aller pisser avant de sortir. Je veux juste dire que je suis tellement rarement chez moi, qu’il m’arrive tellement rarement d’avoir du temps devant moi, que la seule sensation d’une volonté implacable dans mon espace vital, modeste territoire partagé, me met hors de moi quand j’ai l’occasion d’apprécier le silence, l’indécision, le temps suspendu.
Au travail aussi, la dominance, pour reprendre le jargon de Laborit: je me soumets à ma hiérarchie, très présente, très proche, stratifiée, omnipotente. Je dis souvent que c’est la règle du jeu, que je l’accepte. Je l’ai choisi, ce travail, et j’ai vite compris que c’était un jeu, ou plutôt qu’il fallait le considérer comme un jeu si je voulais survivre ― c’est bien ce verbe-là que j’emploie depuis que je suis venu travailler à Paris, et c’est le terme que je retrouve chez Laborit. Survivre, et jouer comme on joue aux échecs, mais ce serait une partie sans fin possible, où l’unique enjeu serait de maintenir un équilibre des forces, toujours possiblement menacé. A chaque coup je cherche une gratification, et je l’obtiens presque à coup sûr. Ça flatte mon narcissisme, ça ne développe en moi aucune conviction ― ce qui ne m’empêche pas de me battre pour certains sujets, mais le combat fait partie du jeu. Je me soumets à mes chefs, mais je suis chef moi-même, responsable d’un secteur, j’encadre, et pourtant je n’exerce pas d’autorité, en tout cas je ne profite pas du ― petit ― pouvoir que je pourrais exercer. Disons que le seul impératif, c’est que les dossiers avancent, honnêtement, proprement. Le reste… Je ne décide rien, respecte les décisions qu’on prend au-dessus de moi, essaie d’orienter, de conseiller, quand je sens que c’est possible ― simplement parce que j’aime le travail bien fait d’une manière générale, et que j’aime donner satisfaction.
Quand j’étais professeur, c’était plus compliqué, je ne pouvais pas être détaché de mon sujet, j’enseignais la langue à des adolescents qui découvraient ― les plus volontaires d’entre eux, les plus conscients, les mieux préparés par leur éducation ― le pouvoir des mots, les subtilités du discours, la mécanique des actes de langage, et moi-même j’étais là-dedans, je cherchais ma voie, mon imaginaire. Et puis il y a cette tension inévitable, quand on va jusqu’aux limites de ce métier ― mais je ne conçois pas qu’on puisse être ailleurs ―, entre les principes de la République ― le premier d’entre eux: l’asservissement consenti, masqué par la mystification la plus aberrante: liberté, égalité, fraternité ― et l’écart, la bifurcation, la fuite des auteurs ― des vrais auteurs. Ou alors on se voile la face comme dans les manuels scolaires, on assène Montaigne, Voltaire, Baudelaire à grands renforts de relevés de champs lexicaux ou d’analyse du système énonciatif, qu’on agrémente de conclusions à l’emporte-pièce sur la tolérance, l’engagement littéraire ou l’évasion poétique, comme la vanille dans le gâteau. Il faut bien l’admettre, c’est comme ça qu’on forme des citoyens, qu’on soude la nation, qu’on crée un ferment social ― l’apprentissage des Fables de La Fontaine dans les écoles est une décision politique datant de 1835 je crois. Ce fut mon école, aussi… eh bien il faut un jour prendre ses distances.
Mon travail, maintenant, c’est l’éducation et la culture, mais sans élèves, sans public. Techniquement, on appelle ça pilotage, animation de réseau. Socialement, on peut dire que c’est une promotion. Ça m’intéresse parce que ce n’est pas sans rapport avec ce qui occupe mon imagination, et surtout j’ai un salaire régulier sans doute deux fois plus important que les revenus de mes parents qui ont élevé trois enfants. Pas de quoi se plaindre, donc, malgré une gestion sévère où je m’interdis maintenant d’être à découvert par toutes sortes de calculs que d’aucuns pourraient trouver plus ou moins mesquins. Ceci dit, je n’ai pas d’argent de côté, pas de réserve, pas de fortune dans ma famille. Il faut que je me suffise à moi-même ― question de survie. C’est vrai que c’était plus facile, de ce point de vue, d’être marié et propriétaire en province, et d’avoir une belle-famille économe qui songeait au solide ― "Il faut songer au solide": je pense souvent à cette phrase de Sylvie, qui vaut pour ma colocataire, et pour moi-même, avec ma responsabilité vis-à-vis de ma fille, qui n’a que cinq ans.
L’avenir, je ne sais… Dans le jeu social, il faut que je continue à donner satisfaction, c’est bon pour moi et pour les autres ― ma famille, mes amis, mes collègues, ma hiérarchie. Je suis très bien noté, comme je l’ai toujours été, on me dit que je devrais passer le concours interne de l’École nationale de l’administration. Mon souci, c’est le temps, le peu de temps que je peux consacrer à fuir dans mon imaginaire, ici en particulier, sur ce blog. Je travaille déjà beaucoup, les journées au bureau sont longues, je ne peux écrire que le soir, le week-end, parfois c’est dans le métro qu’un poème commence, et je m’empresse de noter ce qui souvent se développe et prend forme plus tard, le soir, devant l’écran de l’ordinateur, et avec les bruits de cuisine de ma colocataire de l’autre côté de la cloison. L’avenir… je ne voudrais pas être complètement envahi par un travail alimentaire. Et puis je crains que la dominance au travail, si je devais l’exercer moi-même sur les autres, me prenne toute l’énergie que j’arrive à déployer, dans la situation qui est la mienne aujourd’hui, dans l’espace imaginaire que j’arrive à occuper quelques heures par semaine. Alors pour l’instant ma situation me convient. Elle est médiocre, c’est-à-dire, au sens classique, moyenne ― globalement satisfaisante. Je parviens à concilier à la fois le sérieux et l’indifférence au travail, qui me permettent de rester efficace dans l’accomplissement des tâches qui me sont imposées, mesuré dans mes positions, et sain dans mes relations avec mes collègues, la responsabilité ― ce terme ne me convient pas, je n’en ai pas d’autre pour l’heure ― du père que je suis, et la créativité ― l’invention quotidienne de l’autre moi, l’invention quotidienne de l’amour.
Cet après-midi on était dans le quartier d’Yves-Noël, et je lui expliquais que j’avais enfin compris le sens du mot département dans la rue du Département, cette longue rue que je parcours quand je descends à la station Stalingrad pour aller chez lui. Le sens, je l’ai trouvé dans les Élégies de Marot, qui parle du "département" de sa Dame, c’est-à-dire de son départ. Et voilà comment cette rue au nom bizarre a pris tout son sens, ou a pris sens, simplement, quand j’ai vu à nouveau la plaque sur une façade, au moment où Yves-Noël s’apprêtait à rentrer chez lui, puisqu’il devait justement partir, se départir de moi, prendre un train pour Saint-Nazaire.
Yves-Noël… il y a ce contrat entre nous, d’abord un bout de papier que j’ai conservé, nous avons signé pour trente ans, c’était en juin dernier. Et maintenant, il me parle d’un avenant au contrat, dont il a détaillé quelques termes que j'ai recopiés ici-même. Il ne veut pas que je supprime mon blog ― c’est-à-dire: jamais ―, me dit qu’il ― le blog ― est plus important que notre amour. Mon narcissisme s’en trouve flatté ― ma lecture de Laborit est encore bien fraîche: c’est comme ça qu’il s’exprime, simplement. Le format numérique est périssable, mon hébergeur Hautetfort ne garantit pas la pérennité de mon blog, d’abord parce que dans dix ou vingt ans, Hautefort n’existera peut-être plus, qu’on ne sait pas comment évoluera internet, et que les conditions d’utilisation stipulent que l’hébergeur peut à tout moment, sans préavis ni justification aucune, supprimer le blog ― hormis cette menace, bien réelle, je dois dire que la forme, médiocre, du blog, me convient tout à fait: je prends les précautions nécessaires quant au contenu mais me censure à peine, ne dois rien à personne, ne suis soumis à aucune contrainte que je n’anticipe et n’intègre à mon écriture. Pas d’éditeur, pas de négociation, pas de droits, pas de communication commerciale: ce blog n’est pas une marchandise. C’est un espace que j’achète, certes, quarante euros par an pour mon nom de domaine et un stockage illimité des données, un blog à compte d'auteur donc, une concession joyeuse. Il me reste donc, tout en continuant à écrire ― et peut-être demain réécrirai-je un affreux sonnet de Bataille car j’ai envie d’écrire à partir des rimes embrassées de ses quatrains, "monde", "immonde", "profonde" ―, il me reste à continuer de copier mes anciens textes un à un sur un fichier Word, et surtout à les imprimer, le papier étant le support le plus pérenne, finalement. Mais je n’ai imprimé qu’une cinquantaine de pages, jusqu’en octobre 2008. Il en reste beaucoup, c’est un long travail, et j’ai le temps pour ça ― mais pas le temps de perdre mon temps en lisant des livres inutilement normatifs, ou bêtement normés, ou pauvres de matière et de langue… Ce spectacle vendredi soir, imaginaire frelaté sans doute… les images, métaphores, belles dans leur simplicité ou leur convulsion, émouvantes, fécondes, qui déplacent, décentrent, créent l’étrangeté, mais trop souvent: leurres, mystifications, images faciles, pièces rapportées… et l’inconscient présenté dans son chaos, je ne sais plus qu’en penser ― les photographies surréalistes exposées en ce moment au Centre Pompidou, Brassaï écrasant, et les collages des autres, jeux inoffensifs… dans son Cauchemar, Jean-Michel Rabeux agence les images avec ses personnages, quand bien même ils s’appellent Question et Réponse, et surtout, je pénètre dans la cave intime d’un autre, cavité, caveau, langue mienne et autre, langue d’une autre mère que la mienne.
A l’époque de l’Éloge de la Folie, personne n’écrivit un Éloge de la Fuyte qui aurait aussi bien pu s’intituler Éloge du Département ― c’est ainsi que Pierre Courcelle rêve dans les mots du présent et du passé, dans l’épaisseur de la langue ―, et qui a lu, qui lit Henri Laborit aujourd’hui? C’est son livre qu’il faudrait placer entre toutes les mains, c’est affaire de progrès moral.
mardi, 15 septembre 2009
Désirer, sidérer (poème désirant et fatigué)
Comment le chemin, la lecture ou le passage
à recommencer, abattre toute cloison,
et le soir, de fatigue sur un canapé
épier le decrescendo des conversations
comme se trouble la vue à la fente des
paupières lourdes...
puis à l'écran rallumé quelque nouveau trouble
en équation de recherche, quelque requête
nouvelle où se lisent les solubles nouvelles
du monde...
je voudrais une plus liquide connexion
entre ma matière chaude pleine de dire,
musique, désir, et...
(nouvelle mémoire...
nouveaux pédagogues...
nouvelle police.)
Retiré les "mots": "les étranges mots du / monde..." sont devenus "les solubles nouvelles / du monde..." C'est mieux pour le sens et la liquidité du texte, et "nouvelle" ouvre et clôt l'alexandrin, c'est mieux aussi. "Ma matière chaude pleine de mots, / de musique, d'amour, et..." est maintenant "pleine de dire, / musique, désir, et..."
Peut-être déjà assez modifié le texte. Peut-être encore changer les vers 5 et 6: "comme se trouble le regard à la fenêtre / des paupières lourdes..." Ou: "comme se trouble le regard à la fenêtre, / les paupières lourdes... (ne pas métaphoriser, tout au moins, rendre possible la métaphore mais ne pas l'imposer).
Le titre: "Désirer, sidérer", les anagrammes. Il y a aussi "résider", dont je n'ai rien fait explicitement, mais qui plane là. Pour une fois, le Trésor de la langue française n'est pas disert, l'article "sidérer" est court: surprendre profondément, frapper quelqu'un d'une stupeur soudaine, "anéantir subitement les forces vitales de quelqu'un" (Valéry, Correspondance). L'article "sidération" m'éclaire davantage: influence des astres, suspension brusque des fonctions vitales, et ces plantes sidérales... Surtout, la citation d'Alector, qui me projette douze ans en arrière dans ma maîtrise de lettres. (Et c'est sidérant comme je trouve si facilement le texte sur internet, alors que c'était un objet rare et presque inaccessible au XXe siècle.)
SIDÉRATION, subst. fém.
A. ASTROL. Influence subite exercée par un astre sur le comportement d'une personne, sur sa vie, sur sa santé. (Dict. XIXe et XXe s.).
B. MÉD. "Suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc." (MAN.-MAN. Méd. 1980).
C. AGRIC. "Fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l'azote de l'air, et de le fixer sur leurs racines" (FÉN. 1970).
Étymol. et Hist. 1. 1549 "nécrose, gangrène" (TAGAULT, Inst. chir., p. 603 ds GDF. Compl.); 2. 1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d'une personne" (B. ANEAU, Alector, f o 58, ibid.); 3. 1611 "maladie attribuée à l'influence des astres" (COTGR.); 4. 1759 méd. (RICH. d'apr. FEW t. 11, p. 593a); 5. 1890 agric. (Lar. 19e Suppl.). Empr. au lat. sideratio "action funeste des astres; insolation", dér. de siderari (v. sidéré).
lundi, 14 septembre 2009
Portrait of the employee as an old lady (vidéo)
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lundi, 03 août 2009
Jeter une pièce
Un petit mot, comme on n'arrive pas à se voir et que je pars après demain...
J'ai passé toute cette dernière période très en solitaire, ne voyant quasiment personne, le week end pareil. Cela s'est imposé comme ça. Pas d'énergie pour me confronter, mais pas de déprime non plus. Besoin urgent de vacances, oui.
J'imagine que ta lecture à Avignon s'est très bien passée, que tu en as tiré une bonne expérience et que tu as eu quelques retours, positifs.
J'ai lu ton texte presque tout de suite. Je suis sincère: je doute un peu de sa théâtralité, si c'est vraiment intéressant de l'entendre sur scène et de le voir... mais on peut tout faire avec la mise en scène. Je le considère plutot comme quelque chose à lire silencieusement.
J'ai beaucoup aimé le titre et les premières pages, jusqu'au moment où la fille commence à parler de ses expériences érotiques, à partir de là quelque chose s'affaisse, s'alourdit. Je lis mais je sens trop la lettre, la narration, la page privée - j'ai reconnu certains passages du blog, donc je ne suis pas tout à fait détaché comme lecteur. J'ai eu l'impression que tu avais collé un peu en vitesse des morceaux hétérogènes. Le début est très fort... mais ça ne tient pas la route théâtralement parlant. Enfin, pas encore... trop introverti pour la scène, c'est de la pensée.
Peut-être aussi beaucoup de citations au début, mais ça ne dérange pas tant d'autres, je suppose.
Enfin, je l'ai lu une fois, sans m'arrêter.
Peut-être qu'après la lecture tu as trouvé des trucs, des possibilités de retravailler l'ensemble.
Bon, moi j'ai carrément jeté à la poubelle une pièce, la version modifée de Prince d'amour que je croyais pouvoir améliorer... tant de mois pour m'en libérer, à la fin, j'en ai sauvé quelques rares passages pour les mettre dans un tiroir et m'en servir ailleurs. Je vais reprendre Si ample soit la plaie. J'aime retravailler (quand rien de nouveau m'appelle) et cultiver l'espoir de mieux faire avec le temps.
Donne-moi de tes nouvelles, et prends toujours mes avis de mauvais public comme une affaire de goût.
Nos conversations me manquent.
tu es un homme marié maintenant (!), et moi je vais retrouver ma moitié tant délassée.
je t'embrasse,
Fab
Cher Fabrizio,
Content de te lire! Le retour à Paris a été un peu gris pour moi, après tant de soleil et de paresse dans le Sud. Je n'ai rien vu à Avignon: nous (Clélie, Yves-Noël et moi) avons passé une semaine près du Pont du Gard, et ma seule tentative in s'est soldée par un échec: refoulé à l'entrée du théâtre où je voulais voir Ode maritime! L'anecdote est amusante: Yves-Noël avait fait des pieds et des mains pour obtenir une invitation (c'était complet tous les soirs évidemment), mais quand je suis arrivé sur place et que j'ai dit que l'invitation était en fait pour moi (qui? qui est-il celui-là?), je me suis fait, oui, refouler. Je n'ai pas osé brandir la lettre qu'Yves-Noël avait écrite à l'attention de Claude Régy au cas où j'aurais des difficultés à entrer car on n'en était pas là: je me suis retrouvé anonyme et provincial comme au bon vieux temps (il n'y a pas si longtemps d'ailleurs).
Ma lecture, bof finalement... Ca m'a obligé à travailler sur la longueur, plus que d'habitude. J'ai collé quelques textes de mon blog, comme tu l'as remarqué, et tu as raison de dire que ce serait plus adapté au silence de la lecture. J'entendrais bien ces voix dans une pièce radiophonique, des voix qui parlent à l'oreille, directement. J'ai fait ça très vite, il y a donc encore beaucoup de travail, et l'envie de continuer. Les citations du début, je les ai enregistrées, et superposées: on entend, pendant quatre minutes, deux, trois ou quatre textes simultanément, avec des volumes différents, si bien qu'il y a toujours un texte mis en valeur pendant que les autres sont en fond sonore. Il y a beaucoup de mes obsessions dans ce texte, mais je ne sais pas encore quelque forme (longue) leur donner. Je ne prétends pas appeler ce que j'ai fait pièce de théâtre. C'est un texte, et il y a un dialogue... Pour ce qui est de la théâtralité, c'est vrai que j'ai gommé tout ce qui pouvait la faire apparaître trop clairement. Yves-Noël m'a dit aussi que le texte lui posait problème, théâtralement. Il faut continuer, voilà tout, avancer! Quitte à jeter quand il le faut, comme tu me le dis.
Je me suis essayé à une nouvelle forme: le diaporama. Textes, images, et bientôt le son je crois (voix, musique). Je ne sais pas si tu peux lire Que c'est triste (bordel) ou l'amoureux que j'ai mis sur mon blog il y a quelques jours... Ce nouveau support me permet de guider la lecture, de jouer avec le temps de lecture en choisissant la durée de chaque diapositive, de rendre concrètes mes chère ellipses avec des pages blanches et des écrans noirs... Bref, il y a matière pour moi, c'est excitant!
Nous nous retrouverons à la rentrée, promis! En attendant, profite bien de l'Italie.
Je t'embrasse,
Pierre
PS: Joli lapsus final, à la fin de ton mail: délassée/délaissée...!
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jeudi, 30 juillet 2009
Faire un peu de bruit, entendre passer ta vie
Parmi les mots que tu écris
y en aura-t-il un seul
qui t’ouvrira le chemin
de ce que tu ne peux voir
Il est en nous un lieu
qui ne peut être touché
où personne ne viendra
où seule la douleur
peut parler
Tu écris pour faire un peu de bruit
pour entendre passer ta vie
Pourquoi toujours nourrir
cela même qui t’efface
On parle
on écrit
pour que les autres
oublient leurs corps
pour qu’ils viennent habiter
notre voix
nos mots
Tu te demandes
à quoi servent tes paroles
à qui elles sont destinées
Y a-t-il un seul arbre
qui pousse pour être vu
Jean-Louis Giovannoni, extraits de Ce Lieu que les pierres regardent, texte publié en 1984, in Ce Lieu que les pierres regardent suivi de Variations, Pas Japonais et L’Invention de l’espace, Éditions Lettres Vives, coll. Terre de Poésie, 2009, pp. 20, 22, 28, 33, 48, 60.
Source: Poezibao
mercredi, 29 juillet 2009
Je parle en mon nom sans plus
"J’écris cela en juillet
profitant du silence pour chercher à tâtons
mes mots quand la ville comme évacuée
est partie bavarder sous d’autres cieux"
[…]
"Longtemps j’ai cherché mon salut dans la fuite
dans un chant général
et ce ne fut pas très concluant
je chantais faux je crois
dans les défilés ouvriers
plaçant ma voix trop haut
désormais je parle en mon nom sans plus
ne cherche plus l’abri d’un chœur où me fondre
je dis je comme tout un chacun
m’expose un peu plus à l’écrire"
Jean-Claude Pinson, Laïus au bord de l’eau, Champ Vallon, 1993, p. 45 et 59.
Source: Poezibao
lundi, 08 juin 2009
Sans titre
Ecrasements, envergures magnifiques, quelques idées se dévident encore,
feuille prête pour la poussière, je la ramassais sur le parquet, feuille d'automne,
poutre de nostalgie, tout pourrait glisser comme la culotte sur la courbe tendre de la jambe,
des mélodies, encore, faire jaillir le chant, est-ce possible encore,
cran, crâne, pluriels excroissants, absences confuses et absences radicales,
retables amoureux, on a passé le mois de l'enamourement, on se perd en conjectures pétrarquistes, en drapés de velours noir, on franchirait quelques époques livrées à la mémoire des sages, les livres parleraient de l'usage de la vie, on n'aurait plus pour occupation que le compte des syllabes au rythme du corps dilaté,
plastique défaillante poudrée de nacre où la lumière chercherait le rassasiement,
enchantement révolutionnaire du coeur recollé.
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