mardi, 21 septembre 2010

Quatrième nuit

Maintenant que tout le monde est photographe, on s’immortalise au milieu des vieilles pierres, les appareils numériques ne craignent pas la nuit et s’adaptent aux lumières orangées des projecteurs, élucideurs de mystères: on voit bien que le Pavillon de l’Horloge a quelque chose d’incongru, par ces empilements boursoufflés inconnus de la Cour Carrée. Une statue à la mode Renaissance, dans l’esprit troubadour qu’on affectionnait au dix-neuvième siècle, prolonge un pilastre cannelé au chapiteau composite: c’est Jean Goujon, auquel le Second Empire rendit hommage, comme à quantité d’autres protestants animant les ailes de la Cour Napoléon. Sous un arc, le N impérial, et de part et d’autre du porche, des œils de bœuf, dont les membres charnus de nymphes allégoriques épousent le cercle: l’Art Antique et la Renaissance s’entreregardent dans l’immobilité d’une pierre restaurée sans doute. C’était originellement une pierre très tendre qui permit d’achever les grands travaux en cinq ans, mais bien vite le gel hivernal fit éclater la couche de silicate dont l’architecte, pensant le protéger durablement, avait fait recouvrir le calcaire oolithique. Napoléon III inaugura l’immense palais le 14 août 1857, soit moins de deux mois après la publication des Fleurs du Mal, que Baudelaire avait mis seize années à composer. La Pyramide où se massent les passants semble ainsi une excentricité au milieu d’une autre plus vaste, et pourquoi ne pas s’y adonner, la nuit tombée, à des poses touristiques, consignes futures des amours, des rires, des conversations italiennes qui résonnent par ici? Je me demande si quelqu’un enregistre le chant du violoncelle qui s’élève en lentes vibrations de sous la pénombre du porche, et qui m’attira premièrement. Je ne sais ce qu’il mouline, je ne connais pas tous les répertoires, je doute parfois s’il s’agit d’une suite classique ou d’une affreuse mélodie contemporaine, d’un goût aussi incertain peut-être que les façades impériales.

En recomposant ces impressions, je me souviens d’un poème de Ronsard, mais d’abord ces quelques vers d’un autre, où il se reconnaît dans la figure d’une déesse aux joues enflées, s’adressant à Pierre Lescot, en qui il trouve son égal:

Et pour cela tu fis engraver sur le hault
Du Louvre une déesse, à qui jamais ne fault
Le vent à joüe enflée au creux d’une trompette,
Et le montras au Roy, disant qu’elle estoit faicte
Expres pour figurer la force de mes vers,
Qui comme vent portoyent son nom par l’univers.

L’autre poème est un conte plaisant: Marguerite de Valois marchait la nuit dans la cour du château, Amour l’aperçut, fatigué d’une longue course céleste, la rejoignit aussitôt, tellement ravi par sa beauté qu’il fondit dans son œil, afin d’être tout près de sa nudité à l’heure de se déshabiller. La réalité, c’est le vertige de ces comparaisons, c’est comparer l’incomparable quand la terre a fait mille révolutions: Marguerite plus proche dans la fiction du poète que les belles étrangères dans l’objectif des caméras, le froissement d’une robe sombre plus audible, et les pas mesurés sur la dalle, ou le souffle inquiet, plus admirables que le spectacle apaisé des promeneurs de cette fin d’été. Une jeune fille s’assied assez près de moi pour que je perçoive sa rêverie, ou la feinte d’une rêverie, trop loin cependant pour autoriser une conversation. Quand elle se lève, j’observe son teint blanc et sa chevelure rassemblée en une épaisse natte blonde, rabattue sur le devant de l’épaule droite.

Je quittai moi aussi le parapet où j’avais pris quelques notes, je continuais d'examiner tout ce qui s'offrait à mes regards, et j'allais insensiblement, sans penser à mon chemin.

[…]

dimanche, 15 février 2009

L'intérêt de mon corps

Un lépreux vient trouver Jésus ; il tombe à ses genoux et le supplie : Si" tu le veux, tu peux me purifier." Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié." A l'instant même, sa lèpre le quitta et il fut purifié.

C'est l'Evangile du jour sur la-boutique-des-chretiens.com. Depuis plusieurs jours, il y a à nouveau de la publicité sur Hautetfort. Les premiers jours, c'était surtout des bandeaux pour un site de rencontre gay. Après ça alternait avec la-boutique-des-chretiens.com. Je trouvais ça très adapté à mon blog, à se demander si les pubs sont orientées en fonction des mots clés. La boutique propose des chapelets, comme le remarque Yves-Noël. Chapelet, le titre d'une nouvelle catégorie, sur mon blog: suite de petits poèmes en prose, comme les perles d'un chapelet, poèmes d'amour et de la quotidienneté, de religion et de transports, amoureux et en commun. Poèmes avec Père et Mère en sous-texte, Etoile et Chevalier en surimpression.

Yves-Noël me faisait remarquer hier que ces textes sont réalistes. Je les veux courts, elliptiques, par bondissements de faits et de sensations.

Chapelet, que je portais un soir de fin novembre: c'est la dernière note que j'aie écrite sur mes rencontres guidées par le seul désir sexuel. Ma littérature de trottoir, comme disait Rudy. Ce soir-là le sacré était présent: je me fis prendre par un garçon aux cheveux bouclés qui me posa des questions sur mon chapelet et me parla de sa soeur religieuse. Dans le compte rendu que je fis de cette rencontre sur mon blog, les petites pièces obscures du Dépôt étaient des chapelles, promenade comme dans une cathédrale à la gloire de la chair, les petites lumières rouges qui vous rendent impudique remplaçant les flammes que l'on compte parfois par dizaines sur les porte-cieges aux blanches coulures mêlées de poussière.

Métaphores, collisions, rencontres.

Il se trouve qu'Yves-Noël habite La Chapelle, dans une rue comme un ilôt entre deux portions de rails menant d'un côté à la Gare du Nord, de l'autre à la Gare de l'Est. Il habite La Chapelle et nécessairement cela fait sens.

La dernière fois que je suis allé au Dépôt, c'était avec Yves-Noël. Il avait un truc à la commissure des lèvres et nous ne pouvions pas nous embrasser. Il m'a enlacé au bar puis nous sommes allés dans une de ces chapelles qui ressemblent à des cellules de moines. Une simple planche accueillit nos corps en alerte.

Je ne veux plus d'autre corps.

Titre d'un livre de Sophie Calle: En finir.

Dans la chambre d'Yves-Noël il y a un bougeoir en verre. Je me souviens de la lumière d'une bougie, qu'on éteint avant de se glisser dans les draps. Le corps d'Yves-Noël est moite au lever. Souvent je vérifie que ce que je vis est bien réel. Quand je l'appelle il répond, et s'il ne répond pas, c'est sa voix sur la messagerie; quand j'arrive devant sa porte et que je frappe discrètement il ne vient pas tout de suite, comme s'il était possible qu'il n'y ait personne de l'autre côté. Sur Facebook il écrit qu'il cherche une femme, et je me sens peu de chose face au désir d'un homme pour une femme. Il a envoyé une photo à Hélèna pour la Saint-Valentin, je comprends. Moi-même j'ai failli envoyer à A. le portrait que j'ai fait de Clélie. Je me suis retenu: mauvaise idée sans doute.

Ainsi va la vie. Les Rêveries du promeneur solitaire ne m'ont guère aidé aujourd'hui:

Je suis ce qu'il plaît aux hommes tant qu'ils peuvent agir sur mes sens; mais au premier instant de relâche, je redeviens ce que la nature a voulu, c'est là, quoi qu'on puisse faire, mon état le plus constant et celui par lequel en dépit de la destinée je goûte un bonheur pour lequel je me sens constitué.

Je le vis travesti tout d'un coup en un monstre affreux.

Je commençai à me voir seul sur la terre, et je compris que mes contemporains n'étaient par rapport à moi que des être mécaniques qui n'agissaient que par impulsion et dont je ne pouvais calculer l'action que par les lois du mouvement.

Je me vois presque avec indifférence dans un état dont nul autre homme peut-être ne supporterait l'aspect sans effroi.

Quand même, voilà comme j'écris:

Quand tout était dans l'ordre autour de moi, quand j'étais content de tout ce qui m'entourait et de la sphère dans laquelle j'allais vivre, le la remplissais de mes affections. Mon âme expansive s'étendait sur d'autres objets, etc.

Et comme je n'écris pas:

Tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste et gâte mes pensées, et jamais je n'ai trouvé de vrai charme aux plaisirs de l'esprit qu'en perdant tout à fait de vue l'intérêt de mon corps.