mardi, 11 mai 2010

Printemps 2010, je me souviens (apologue)

"Les astres qui voient les furtives amours des hommes..."

Catulle

La journée je manipulais des sommes à huit chiffres, parlais de gouvernance comme si le mot m'était naturel, peinais cependant à embrasser la masse des demandes et ne quittais jamais le bureau sans la conscience bientôt indifférente du rideau tiré sur maintes questions demeurées sans réponses, alors je me jetais dans la rue, achetais un paquet de cigarettes blondes au troquet asiatique, voyais la mère le plus souvent, parfois la fille, plus rarement le fils, demandais chaque jour une marque différente, les cheveux longs en hiver, maintenant si courts au printemps, la cravate je l'oubliais parfois, donnais la monnaie si je l'avais, mon stagiaire ne savait plus comment s'habiller, s'était fié à mes vêtements du premier jour, portait le même prénom que moi, un patronyme mélancolique comme dans L'Education sentimentale, je saluais poliment et me jetais dans la rue à nouveau, le mois de mai encore plus sombre, la première cigarette comme la promesse d'une longue méditation, la pierre un peu rose un peu beige des hôtels particuliers, ici vécut Proust lisait-on sur une plaque rue de Bellechasse, les abribus aux horloges digitales, la syntaxe urbaine réduite à une signalétique bariolée, choisir une direction n'importer laquelle, cuisse contre cuisse et cette lecture indiscrète, éducation sentimentale des heures de pointe, L'Attrape-coeur, longues jambes gainées, puis un journal à peine déplié, le téléphone, la distraction d'un rendez-vous, les furtives amours, je dormais plusieurs fois au cours du trajet, découvrais en rouvrant les yeux quelque carrefour inconnu, vitrines discontinues, parfois soudain l'autre côté du périphérique, un terminus et déjà de nouveaux départs avec des noms de villes comme on contait à la radio les lapidations, les brûlures, la haine déferlante, la sève dans ce garçon aux vêtements noirs, la pluie battante, les poumons sans cesse enflammés, la lenteur des vieillards, la couleur métisse, le désordre amoureux exposé dans un musée de banlieue: quelques éléments objectifs somme toute.

Car tous les jours on pouvait se rassurer au récit des apologues médiatiques, l'immense tapis de la station Montparnasse, les halos publicitaires au lustre du sol noir, les nouvelles du monde à l'écran de mon téléphone, et quand du profond de la terre jaillissait un liquide mortifère lourd à l'extrême de l'extrême lenteur de la matière décomposée, que le gaz à la mer mêlé aussitôt se figeait en concrétions savantes, qu'au sommet d'un volcan réveillé des savants allaient évaluant les perturbations de l'espace aérien, une mère voulant protéger le fruit de ses entrailles contre les séductions d'un homme mûr se faisait passer pour un garçon naïf et se laissait piéger par l'homme progressivement en bête métamorphosé, jouissant à ses yeux la caméra sur le sexe braquée, basses résolutions, elle disait son émoi et dénonçait le fautif aux autorités morales: un article léger comparait cette histoire au scenario d'un téléfilm — ainsi édifiait-on les foules puisque les prêtres quant à eux croupissaient depuis peu dans les geôles de la honte — c'est tard dans la vie que l'on tire certains enseignements de ce que l'on a vécuvous verrez.

Sans doute chacun avait le loisir de méditer ainsi dans le bus, le métro, le train, la voiture qui vous portaient au silence de la maison, à la tendresse du rendez-vous, à la solitude de l'un et de l'autre.