mercredi, 29 septembre 2010
"Je ne m'ennuie jamais dans la solitude, je ne m'ennuie jamais auprès de toi"
Je ne parviens pas à trouver sur internet la lettre de Baudelaire à Madame Aupick datée du 6 mai 1861. Dans mon édition de poche elle s’étend sur neuf pages, je n’ai pas le courage de la recopier, de la saisir. "Ma chère mère [commence-t-il], si tu possèdes vraiment le génie maternel, si tu n’es pas encore lasse, viens à Paris, viens me voir, et même me chercher." Je ne rendrai pas compte de cette lettre, il faut donc que vous la lisiez, car elle est de la plus haute importance. Par exemple: "Pour en revenir au suicide, voici une idée non pas fixe, mais qui revient à des époques périodiques, il y a une chose qui doit te rassurer. Je ne puis pas me tuer sans avoir mis mes affaires en ordre. Tous mes papiers sont à Honfleur, dans une grande confusion. Il faudrait donc, à Honfleur, faire un grand travail. Et une fois là-bas, je ne pourrais plus m’arracher de toi. Car tu dois supposer que je ne voudrais pas souiller ta maison d’une détestable action. D’ailleurs tu deviendrais folle. Pourquoi le suicide? Est-ce à cause des dettes? Oui, et cependant les dettes peuvent être dominées. C’est surtout à cause d’une fatigue épouvantable qui résulte d’une situation impossible trop prolongée. Chaque minute me démontre que je n’ai plus de goût à la vie. Une grande imprudence a été commise par toi dans ma jeunesse. Ton imprudence et mes fautes anciennes pèsent sur moi, et m’enveloppent. Ma situation est atroce. Il y a des gens qui me saluent, il y a des gens qui me font la cour, il y en a peut-être qui m’envient. Ma situation littéraire est plus que bonne. Je puis faire ce que je voudrai. Tout sera imprimé. Comme j’ai un genre d’esprit impopulaire, je gagnerai peu d’argent, mais je laisserai une grande célébrité, je le sais, — pourvu que j’aie le courage de vivre." Par exemple.
Il faudrait aussi que je parle des Nuits de Paris, que je lis la plupart du temps dans les transports en commun, mon plan de Paris n’est jamais loin, je m’y reporte souvent pour y chercher des noms de rue que je localise quand c’est possible, la forme d’une ville… Certains noms n’ont pas changé depuis le XVIIIe siècle, parfois une rue actuelle correspond à deux anciens segments qui portaient des noms différents, mais dans l’ensemble on s’y retrouve assez bien, on reconnaît la tranquillité du Luxembourg, la richesse commerçante de la rue Saint-Honoré, la rue Saint-Jacques, Louis-le-Grand… les parties fines du Jardin des Plantes, festins sur l’herbe, couples libertins, le Spectateur-Nocturne les dénonce et Buffon met fin à ces pratiques honteuses. Je rencontre surtout, dans ces promenades, des traits particuliers de la langue classique, dont le charme tient à tel "emploi du matin" (quand notre moderne userait d’un affreux "emploi du temps du matin", ou, guère plus gracieux, d’un "emploi du temps de la matinée") ou tel "vers le minuit": "Je m’en revins doucement, et sans excursion, vers le minuit. Au milieu de la rue Saint-Antoine, je vis sortir une fille nue en chemise, qui se sauvait. Elle prit par la petite rue Percée." Vous ne trouverez pas la rue Percée dans un plan de Paris. Une note précise qu’il s’agit de l’actuelle rue du Prévôt, dans le 4e arrondissement. Ce vieux Paris m’intéresse comme notre vieille langue, parce que tout ce que je connais y est, mais avec cette espèce de profondeur qui manque tellement au paysage à deux dimensions de l’époque actuelle, non que notre époque soit plus plate et l'ancienne plus riche ou plus diverse, mais la profondeur dont je parle est ce chemin impensable de l'une à l'autre, cet entrechoquement des consciences. L’actuel, qui succède au contemporain, qui succède au moderne. La conscience du temps écoulé ne suffit pas. Il faut tâter de l’ancien temps, le fréquenter quelque peu, si possible sans le truchement d’un film ou d’une mise en scène, sans le truchement surtout d’une traduction, et accepter, donc, d'être borné.
— J’essaie de me consacrer à mon roman. C’est une entreprise difficile, mais il est grand temps que je m’y mette sérieusement.
lundi, 07 septembre 2009
Etre transparent comme une vitre, en finir avec les métaphores
"Jean-Michel Rabeux a peur de lui-même. (Pour les autres, il s'en charge.) Il est fou d'avoir écrit une tragédie. J'en ai marre de paraître. Je veux être transparent comme une vitre."
Jean-Michel Rabeux, sur Facebook.
(Passage du "il" au "je": la vitre. Et les gloses qu'on imagine - qu'on fait sans doute déjà - au sujet des échanges, des codes, de la syntaxe sur Facebook.)
(Vitre est presque l'anagramme de vérité.
Comme une vitre: préférer les comparaisons aux métaphore - mensonge de la métaphore, honnêteté de la comparaison: l'esprit dupé montre où il a péché. Honnêteté de l'écriture - je pense souvent aux feuillets de Baudelaire: "Hygiène, morale, conduite" - je ne sais plus dans quel ordre. Pour moi: éviter les métaphores, le plus possible, quand c'est possible. Métaphore: stupide déguisement. Métaphore: gratuit, facile, mystère de pacotille. Faire comme Joachim Delorme. Explosion, big bang métaphorique: de Rimbaud aux surréalistes - vision, inconscient. Mais maintenant, quoi? - Quand même, la belle rigueur... maîtrise de la métrique jusque dans la diérèse: "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans"... Rimbaud: capacité de silence, colères, Afrique - désir immense.)
(Il faudrait relire La Transparence et l'obstacle... Lu ça il y a douze ou treize ans.)
(Hygiène: le soir: quinoa bio et flocons d'avoine dans du lait de soja, avec un filet de sirop d'agave. Un verre de vin rouge, parfois.
Morale: pas de tentation - à la piscine, de toute façon, les mecs baraqués qui vident leur gel de douche dans le slip de bain et s'astiquent en vous regardant d'un air sévère...
Conduite: pas de prière, pas de dieu - Baudelaire prie. Pas de course à la réussite, pas d'aigreur, pas de tourment. Partir loin, - je veux dire: partir vraiment, définitivement -, mais que ce ne soit pas une fuite. Donc, attendre, le bon moment.
Peu d'argent au bout du compte, au bout du mois, mais plus d'excès.
Regarder les corps et les visages de vingt ans, comme la terre se renouvelle, la semence, le bel instinct animal - ce matin dans le métro...)
(La religion de la métaphore - la métaphore relie. Métaphore: aussi factice et aussi nécessaire que les religions. Créer des illusions, à quoi bon? Tout ça est trop codé, trop connu maintenant. D'où, je crois, l'Afrique: la brûlure du réel - sans métaphore.)
mercredi, 25 février 2009
Ah! d'un homme à un autre homme, quelle distance!
A Clélie, je lisais Dora et le bruit mystérieux. Il était tard, elle était très fatiguée (ne faisait plus de sieste, profitait de chaque instant, préférait veiller plutôt que de perdre un moment avec moi: elle avait compté sept jours et sept nuits, aurait préféré deux semaines de vacances, un gros deux semaines disait-elle du haut de ses presque cinq ans). Dans le livre il y avait des tirettes qui découvraient le parcours de la la petite héroïne: rivière bruyante, forêt silencieuse, vallée jaune. Yves-Noël faisait une dernière apparition au moment où Clélie comptait jusqu'à dix en anglais (il fallait compter jusqu'à dix pour faire disparaître le hoquet de Totor le taureau, c'était la fin de l'histoire).
A Yves-Noël, je lisais Montaigne, "De l'inequalité qui est entre nous": "Pourquoy, estimant un homme, l'estimez vous tout enveloppé et empacqueté? Il ne nous faict montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vrayement juger de son estimation. C'est le pris de l'espée que vous cherchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'adventure pas un quatrain, si vous l'avez despouillé. Il le faut juger par luy mesme, non par ses atours. Et, comme dit tres-plaisamment un ancien: Sçavez vous pourquoy vous l'estimez grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces: qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il se présente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? est elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy? la fortune n'y a elle que veoir? Si, les yeux ouverts, elle attend les espées traites; s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche ou par le gosier; si elle est rassise, equable et contente: c'est ce qu'il faut veoir, et juger par là les extremes differences qui sont entre nous." (De l'évidence de la nudité sur le plateau.)
Dans la journée, il avait pris le métro pour aller au Salon de l'agriculture, et, je ne sais pas, à l'aller ou au retour, il avait obsevé une femme, une fille, regards dérobés, et il y avait eu un poème: "Quand j’ai relevé la tête, elle s’était détournée et ses cheveux se déployaient comme un rideau de fer. Plus tard, je vis encore son profil. Et je me disais qu’il fallait que je drague. La poésie est féminine." J'avais parlé de modus vivendi. Il y aurait sans doute une femme à ses côtés, un jour ou l'autre. Nous serions trois, peut-être.
(Il vient de m'appeler, parution de l'article dans Pref, le journaliste a repris ses propos sur l'homosexualité.)
"Moi, tous les blonds sont ma copine. Mais il y en a une qui veut pas, elle s'appelle Emma, c'est une sale bête." (Montaigne: "Plutarque dit en quelque lieu qu'il ne trouve point si grande distance de beste à beste, comme il trouve d'homme à homme. A la verité, je dirois qu'il y a plus de distance de tel à tel homme qu'il n'y a de tel homme à telle beste.")
"Hem vir viro quid praestat" ("Ah! d'un homme à un autre homme, quelle distance!")
Térence, Eunuque, II, 2, 232
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lundi, 23 février 2009
En attendant Genod (à la fenêtre) / légendes
Il fait nuit. Très sombre est la nuit. Dans une maison à une grande distance brille la lumière d'une fenêtre. Je la vois, et je me sens humain des pieds à la tête. Il est curieux que toute la vie de l'individu qui habite là, et dont j'ignore l'identité, ne m'attire que par cette lumière vue de loin. Sans nul doute sa vie est réelle, il a un visage, des gestes, une famille et un métier.
Mais maintenant seule m'importe la lumière de sa fenêtre. Bien que la lumière soit là parce qu'il l'a allumée, la lumière est pour moi une réalité immédiate. Je ne vais jamais au-delà de la réalité immédiate. Au-delà de la réalité immédiate il n'y a rien. Si moi, de l'endroit où je suis, je ne vois que cette lumière, par rapport à la distance où je me tiens il n'est que cette lumière. L'homme et sa famille sont réels de l'autre côté de la fenêtre. Et je me trouve de ce côté-ci, à une grande distance. La lumière s'est éteinte. Que m'importe que l'homme continue à exister?
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par-delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous: "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?" Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis?
Baudelaire, Le Spleen de Paris, "Les fenêtres"
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