vendredi, 09 octobre 2009
Bird
Trente ans de mauvaise baise pour en arriver là. Je me retire gentiment, allons ce n'était qu'un jeu, rien de grave, nous n'aurons jamais de chance; il s'essuie les yeux, les rouvre, se remet à sourire tandis que je me tourne de côté et plonge à toute allure, inerte, comme une pierre dans le miroir. A-t-il deviné que je l'ai vraiment aimé le temps d'un éclair et que j'ai eu tant pitié de lui, de moi, de toute cette histoire qu'il ne m'était pas possible de continuer et de le laisser comme ça dans un tel abandon. Pourtant, je le sens encore contre moi, il tapote de ses doigts le long de mon dos et gazouille des bouts de paroles en français qui ressemblent de moins en moins à celles de tout à l'heure. Il n'a sans doute rien senti, j'ai dû me raconter encore un de mes romans, nous voilà seulement revenus chacun dans notre monde.
Après on s'est endormis. Tout de même, il avait dû se passer quelque chose pour qu'on se sente tellement épuisés. Quand on s'est quittés, les boîtes avaient fermé et les marchands pour touristes faisaient un vacarme infernal en rangeant leur camelote dans les containers en fer. J'ai voulu avoir son e-mail mais il ne connaissait que ses lettres en thaï; j'ai compris qu'il me suffirait d'écrire au club en indiquant son numéro, j'avais du mal à imaginer qu'un quelconque courrier pût parvenir à une adresse aussi aléatoire; il m'a aussi redit qu'il s'appelait Bird mais je ne l'avais pas oublié; c'est joli comme nom, Bird, même si cela ne veut sans doute pas dire oiseau dans leur langue. D'autres s'appellent Tom ou Brad, cela vient des films et quand on creuse un peu on trouve le vrai nom thaï qui lui ressemble; il n'y a pas beaucoup de choix, ils s'appellent souvent pareil, c'est aussi pour cela qu'ils insistent sur le numéro. En partant, il s'est retourné en me décochant une dernière fois son incroyable sourire et il m'a montré du doigt la petite rue du club, j'ai senti qu'il me donnait sans doute rendez-vous pour les autres soirs, et puis il a disparu très vite en me laissant à la nuit où je l'avais trouvé. Je suis reparti pour Paris quelques heures plus tard. Je pense souvent à lui, j'espère que personne ne lui a fait de mal; chaque fois que je vais avec un garçon, je le revois au moins un instant, devant moi, dans l'affreuse chambre fermée comme un bunker et j'ai l'impression de le trahir, lui, là-bas, si loin, mon garçon de Patpong.
Frédéric Mitterrand, La Mauvaise vie (éditions Robert Laffont)
Source: lemonde.fr
(Ca me fait penser qu'au début, sur mon blog, j'avais une catégorie intitulée "les garçons", que j'ai supprimée quand je me suis rendu compte que j'avais quelques lecteurs mal intentionnés.)

