mercredi, 02 mai 2012
Région élémentaire
Longue journée sur le plateau. Le Centre est très silencieux. Petite équipe, peu de passage. On a pris la voiture pour faire des courses, déjeuné dans la grande salle au premier étage. En fin de journée, Viviana a demandé un micro. On a refait notre tango, qui n'est plus en place, qui se perd. Madame Gonzalez n'est plus une performance, mais on ne veut pas que ce soit une pièce où chaque séquence serait complètement écrite. On ne se sent jamais si bien que dans une forme d'improvisation où je me connecte à l'imaginaire de Viviana, quand quelque chose de nouveau advient. Ce soir on a regardé une heure trente du débat présidentiel sur mon ordinateur. J'ai préparé des tisanes, Viviana a amené une couette car on avait un peu froid dans le canapé.
Olivier m'écrit, m'envoie des images. Nous redessinons la Carte du Tendre comme si nous étions les premiers à en découvrir les merveilles — il faut beaucoup de naïveté et d'abandon pour recréer ce que les hommes ont vécu et conservé dans leurs oeuvres depuis des millénaires. J'ai emporté à Tours assez de souvenirs, qui sont comme les épreuves photographiques à peine fixées et dégouttant dans le bain dont on vient de les ôter: on examine avec quelque inquiétude leur surface pour s'assurer de la qualité du tirage — technique que je connais parfaitement, mais comparaison bien dérisoire car l'amour d'Olivier ne se compare pas, et la Carte du Tendre aussi n'est chez moi qu'un réflexe, comme au réveil je serre l'oreiller ou comme plusieurs fois par jour je vérifie la présence de la petite boîte ovale de parfum solide dans la poche intérieure de mon blouson. L'amour d'Olivier a la rondeur infinie de son O. Son ciel est courbe comme les vieilles représentations du monde. L'amour d'Olivier, il faut bien que je le trace sur ces pages où il y a tant de silences.
— Je patiente en écoutant Einstein on the beach et en regardant les images érotiques de Felix d'Eon.
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : olivier, viviana, carte du tendre
dimanche, 15 avril 2012
Vert vert vert
Lundi dernier, lundi de Pâques, tandis que je me faisais balader dans les environs de Lisieux, Clélie faisait la chasse aux oeufs dans les jardins de Vaux-le-Vicomte. Je ne veux pas forcer les choses, mais enfin, elle me dit que cela s'est passé l'après-midi, c'est-à-dire pendant que je marchais dans les jardins du château de Canon, où je me souviens avoir comparé la perspective, devant le bassin glauque dit "Miroir d'eau", à celle des jardins de Vaux-le-Vicomte, dont l'immense Hercule Farnèse constitue le point de fuite admirable. A Canon, le socle, dans le lointain, modeste lointain, n'accueille nulle statue.
Aujourd'hui, dans le jardin de la maison familiale, Clélie a accroché une toile aux branches du sorbier blanc. Il avait suffi de se pencher pour ramasser la toile, abandonnée sur un tas de cailloux à côté de cette remise qu'ici on a toujours appelée "l'atelier", où s'entassaient jusqu'à il y a peu, jusqu'à ce que mon frère Jérôme mît de l'ordre dans ce bric-à-brac, vieux outils, appareils électriques usagés, pots de confiture, cahiers et livres où les abeilles fabriquèrent un jour une ruche de papier mâché, poétique destin des livres, et des toiles dont la succession des saisons, depuis plus de trente ans, a fragilisé les châssis. Autour de la toile exposée dans l'arbre, peinture ébauchée, aplat vert émeraude, Clélie a indiqué les murs d'une maison de son invention au moyen d'un long fil de fer suspendu à une vingtaine de centimètres du sol. Il y a un angle presque droit où le fil contourne le tronc fin du sorbier. On pénètre dans cette minuscule maison par une entrée tout aussi invisible que les murs, on entre où le fil de fer arrête sa course, attaché à un parpaing. On pourrait se contenter d'enjamber le fil, mais comme dans tous les jeux d'enfants, il est important de respecter les règles, faire comme si, admirer les habits neufs de l'empereur.
Clélie voulait qu'on dînât chez elle. Elle traça chacune des lettre des mots "BIENVENUE" et "WELCOME" sur des étoiles en papier qu'elle avait découpées, coloriées au feutre, puis accrochées au fil. On se contenta d'un apéritif, après la piscine, car il faisait très froid.
Comme on s'étonnait de cette idée d'exposer la toile verte dans l'arbre, mon père alla chercher une autre toile dans l'atelier. C'est un portrait que ma mère fit de lui au début de leur mariage, poussiéreux et terni. Nettoyé à l'eau claire, il révéla, encore humide, des couleurs et des contrastes que je ne lui avais jamais connus, et une signature et une date: "Cécile / 20 - 10 - 74", c'est-à-dire le mois où je fus conçu, et très exactement une semaine après la conception. "Tu es Pierre, et sur cette pierre, etc.": c'est la clé de mon prénom, qu'un jour ma mère me signifia en me montrant une lettre pliée en quatre ou en huit dans son portefeuille, que mon père lui avait donnée à ma naissance. J'étais le premier né, la première pierre. Mais les clés, qui sont l'attribut de Saint Pierre, n'ont jamais été mentionnées chez nous. D'ailleurs on se soucie peu des clés en général. Il serait aisé de cambrioler la maison car il n'y a même pas de serrure sur la "porte de derrière", celle qui ouvre sur le jardin. Le choix du nom de Clélie ne devait rien non plus à la symbolique des clés. J'y entendais exclusivement le [e] qui n'est jamais aussi muet qu'on le prétend, ce [e] final qui a fait la beauté de l'art de rimailler. Je m'y souvenais du roman de Mademoiselle de Scudéry, Clélie, et de ma lecture de La Chartreuse de Parme. Il a fallu qu'un jour je découvre, sur un t-shirt de Clélie qu'on lui avait offert à l'occasion d'un anniversaire, son nom sous forme de rébus, figuré par une clé et un lit. Clélie collectionne les clés et les porte-clés. Elle conserve les clés qui n'ouvrent plus aucune porte, demande souvent en inspectant les vide-poches si telle ou telle clé sert encore à quelque chose. Quant elle se déguise en princesse ou en fée, la possession d'une clé est un élément décisif de l'histoire qu'elle invente. "On disait que tu étais le méchant et que tu te cachais derrière la porte." Elle connaît les Contes de Perrault. "La clé était fée", dit le conte. Fata. Clélie détient aussi de fausses clés, des clés-bijoux, de la camelotte. A la boutique du château de Canon, je lui ai acheté un trousseau de très grandes clés, des clés décoratives, des clés dont la finition imitant la rouille leur donne un air d'antiquaille.
J'ai photographié cet après-midi une clé confectionnée par Clélie.
Je n'ai pas lu Clélie. C'est un roman fleuve, une oeuvre rare. Il y a quelques années, je n'étais même pas parvenu à m'en procurer une édition. Mais je connais bien la fameuse Carte de Tendre, son dessin et sa toponymie: Constante Amitié, Obéissance, Tendresse, Sensibilité, Grands Services, Empressement, Assiduité, Petits Soins, Soumission, Complaisance, Nouvelle Amitié, Grand Esprit, Jolis Vers, Billet Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand Coeur, Probité, Générosité, Exactitude, Respect, Bonté. Et les lieux négatifs: Négligence, Inégalité, Tiédeur, Légèreté, Oubli.
Indifférence est un lac.
Inimitié une mer.
Danger une autre mer.
Tendre un fleuve.
Reconnaissance une rivière.
Estime une autre rivière.
Au Nord, Terres Inconnues.
Quand j'étais professeur, j'expliquais chaque année à mes élèves la casuistique amoureuse en leur présentant la Carte de Tendre.
Depuis plusieurs mois, cette carte est le fond d'écran de mon ordinateur.
A Vaux-le-Vicomte, Clélie a eu la surprise d'entendre un conférencier mentionner Clélie. Sa mère m'a demandé de lui parler du roman.
Ce matin, j'ai trouvé cet article dans le Magazine Littéraire, à propos de Bohème, intitulé "La carte SIM du tendre".
Dans la cathédrale de Lisieux et dans l'abbatiale de Saint-Pierre-sur-Dives, c'étaient toujours ces deux clés symboliques dont j'avais perdu le sens. Michel se moquait un peu de moi, comme à chaque fois que je sèche. Wikipédia, à portée de téléphone, répara cette lacune: "Saint Pierre, le prince des apôtres, possède deux clés: l'une en or, céleste, l'autre en argent, terrestre. Il a ainsi la capacité d'ouvrir et de fermer les portes du Paradis. Un homologue païen romain est le dieu Janus, porteur de clés lui aussi, mais qui sont celles du passé et de l'avenir."
Quand je me choisis le nom de Courcelle, j'entendais l'élévation, quelque chose d'aérien, trompé en cela par l'association du prénom et du nom de jeune fille de ma grand-mère: Céleste Courselle. En découvrant l'étymologie du nom Courcelle, qui est aussi un nom de lieu assez courant, j'avais d'abord été déçu qu'elle me ramenât à la cour, à la ferme, à la terre, puis j'avais considéré que c'était heureux. C'est que la campagne du Tendre ne se survole pas: elle se visite, les pieds dans l'herbe, et un jour on y rencontre son Bel Inconnu.
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carte du tendre, clélie, normandie, aubry
samedi, 17 octobre 2009
Clélie, la Carte de Tendre
Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : clélie, carte du tendre, littérature




