mercredi, 08 février 2012
A la Bibliothèque Polonaise
Les tableaux sont accrochés pêle-mêle,
l'huile brille tant que certains sujets se dérobent — comme ce sombre bouquet sur un fond plus sombre encore —,
et les ciels sont presque verts, gris-verts et parfois blancs de plâtre souillé,
une touche empâtée figure d'un seul geste une barque solitaire;
dans l'autre salle, une foule impénétrable boit du vin rouge autour d'une longue table couverte d'une vulgaire nappe en papier rouge que je découvre plus tard quand chacun est reparti dans le froid: pour l'instant je ne vois les tableaux que de loin, depuis la cour intérieure peuplée de quelques statues et d'un socle sans raison.
A l'étage on joue des nocturnes dans le salon Chopin sur un Pleyel de 1845
— on ne sait de quel bois il est bâti ni de quel métal il sonne stridemment —,
et parmi les effigies du brillant Polonais, estampes, daguerréotype, moulage du masque funéraire, de la longue main gauche, et le portrait de Delacroix, et les grands yeux de Sand,
on entend plusieurs fois "Chopin ressuscité!",
quelqu'un trop aviné disserte sur les vertus comparées de la peinture et de la musique — comme on est stupide au moment de complimenter le pianiste...
lundi, 27 juin 2011
La vie d'artiste
Il y aurait tant à raconter, mais je n’écris plus que de la musique. Oublié le roman, ou dans un coin de l’avenir. Je n’ai jamais tant fait de musique, depuis, je ne sais plus, deux ou trois mois, presque tous les jours. Et ma technique est encore si imparfaite. Michel écoute et commente en musicien, quelques mots, des remarques précises.
Et cette idée soudaine de partir, dès septembre, aller vivre ailleurs, trois ans, six ans, dégager.
J’écoute les Métamorphoses de Strauss, après La Vie d’artiste dans un vieil enregistrement de l’orchestre de la radio de Vienne.
Walid continue de rêver ses personnages, son roman, des photos du quartier de la Défense où il travaille, et Ronnie, personnage qui a fait irruption dans l’appartement le temps d’une séance de photos au micro, devant le clavier, devant le poster au grand ciel gris où plane un oiseau.
Camille, avant son départ, laisse une phrase, une pensée à chacun de ses amis, celle-ci par exemple: "Maintenant je vais te leur faire le boniment sur la vie. Ils savent. Maintenant je vais te leur affirmer que chaque être vit et respire et que c’est déjà beaucoup. Ils savent. Maintenant je vais te leur parler de la vacuité de vivre, de respirer. Ils savent. Maintenant je vais te leur affirmer que c’est déjà beaucoup. Imbécile que je suis. Ils savent. Demeuré. Ils savent aussi."
dimanche, 15 août 2010
J'étais pourtant si bien désigné entre ses bras
On se mettait à table au moment du Cire die mais ça n’avait rien de sinistre je crois. La poupée avait pu danser la valse, la plus belle de toute la littérature: elle se démantibule si facilement, on lui passe une large culotte inadaptée, la manche gauche se découd, la tranche fracassée, il n’y a rien à faire, et la tête mal vissée pendule bêtement.
Maintenant c’est un allegro ma non troppo, le finale du Stabat mater de Boccherini, on fourre la poupée dans la gueule du loup, plus exactement, dans son gosier large car c’est un loup marionnette qu’on enfile comme un gant, les doigts actionnent sa gueule édentée.
On passe à la Valse minute qui crépite et dégouline aussi délicatement que les bougies, pleine de ronds bémols, et déjà un Nocturne, mi bémol majeur, les habits étalés sur le parquet, il y a des murmures de petite fille, c’est un univers de peluche et de plastique, de technique et de folie douce.
Elle se transporte en rotations divines sur un tabouret chromé, pose de temps à autre les pieds au sol, voudrait déjà être au soir, fait une provision de livres bariolés, mais comme les Etudes de Chopin sont plus profondes encore, et comme la dureté d’un la mineur brille soudain!
Tout pourrait s’éteindre avec la Valse en ut dièse, qui déploie toutes les émotions, mes états divers, la peur dévorante aussi bien que la mort prochaine, le deuil amoureux, la course exaspérée, les larmes qui ne sont que sel, le sang qui enfin remonte la pente des veines.
Je continue de brûler bougie sur bougie, j’accélère la consomption en laissant l’édifice de coulures violettes quelques minutes au vent, ça crépite merveilleusement sur un napperon de papier noirci d’un texte japonais qui commence ainsi: "Pour qui avait vécu, comme moi, une jeunesse de chien bâtard, le monde n’était qu’un mot bredouillé dans un délire."
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