lundi, 23 avril 2012

Vendredi soir, gare de Fécamp

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dimanche, 15 avril 2012

Vert vert vert

Lundi dernier, lundi de Pâques, tandis que je me faisais balader dans les environs de Lisieux, Clélie faisait la chasse aux oeufs dans les jardins de Vaux-le-Vicomte. Je ne veux pas forcer les choses, mais enfin, elle me dit que cela s'est passé l'après-midi, c'est-à-dire pendant que je marchais dans les jardins du château de Canon, où je me souviens avoir comparé la perspective, devant le bassin glauque dit "Miroir d'eau", à celle des jardins de Vaux-le-Vicomte, dont l'immense Hercule Farnèse constitue le point de fuite admirable. A Canon, le socle, dans le lointain, modeste lointain, n'accueille nulle statue.

Aujourd'hui, dans le jardin de la maison familiale, Clélie a accroché une toile aux branches du sorbier blanc. Il avait suffi de se pencher pour ramasser la toile, abandonnée sur un tas de cailloux à côté de cette remise qu'ici on a toujours appelée "l'atelier", où s'entassaient jusqu'à il y a peu, jusqu'à ce que mon frère Jérôme mît de l'ordre dans ce bric-à-brac, vieux outils, appareils électriques usagés, pots de confiture, cahiers et livres où les abeilles fabriquèrent un jour une ruche de papier mâché, poétique destin des livres, et des toiles dont la succession des saisons, depuis plus de trente ans, a fragilisé les châssis. Autour de la toile exposée dans l'arbre, peinture ébauchée, aplat vert émeraude, Clélie a  indiqué les murs d'une maison de son invention au moyen d'un long fil de fer suspendu à une vingtaine de centimètres du sol. Il y a un angle presque droit où le fil contourne le tronc fin du sorbier. On pénètre dans cette minuscule maison par une entrée tout aussi invisible que les murs, on entre où le fil de fer arrête sa course, attaché à un parpaing. On pourrait se contenter d'enjamber le fil, mais comme dans tous les jeux d'enfants, il est important de respecter les règles, faire comme si, admirer les habits neufs de l'empereur.

Clélie voulait qu'on dînât chez elle. Elle traça chacune des lettre des mots "BIENVENUE" et "WELCOME" sur des étoiles en papier qu'elle avait découpées, coloriées au feutre, puis accrochées au fil. On se contenta d'un apéritif, après la piscine, car il faisait très froid.

Comme on s'étonnait de cette idée d'exposer la toile verte dans l'arbre, mon père alla chercher une autre toile dans l'atelier. C'est un portrait que ma mère fit de lui au début de leur mariage, poussiéreux et terni. Nettoyé à l'eau claire, il révéla, encore humide, des couleurs et des contrastes que je ne lui avais jamais connus, et une signature et une date: "Cécile / 20 - 10 - 74", c'est-à-dire le mois où je fus conçu, et très exactement une semaine après la conception. "Tu es Pierre, et sur cette pierre, etc.": c'est la clé de mon prénom, qu'un jour ma mère me signifia en me montrant une lettre pliée en quatre ou en huit dans son portefeuille, que mon père lui avait donnée à ma naissance. J'étais le premier né, la première pierre. Mais les clés, qui sont l'attribut de Saint Pierre, n'ont jamais été mentionnées chez nous. D'ailleurs on se soucie peu des clés en général. Il serait aisé de cambrioler la maison car il n'y a même pas de serrure sur la "porte de derrière", celle qui ouvre sur le jardin. Le choix du nom de Clélie ne devait rien non plus à la symbolique des clés. J'y entendais exclusivement le [e] qui n'est jamais aussi muet qu'on le prétend, ce [e] final qui a fait la beauté de l'art de rimailler. Je m'y souvenais du roman de Mademoiselle de Scudéry, Clélie, et de ma lecture de La Chartreuse de Parme. Il a fallu qu'un jour je découvre, sur un t-shirt de Clélie qu'on lui avait offert à l'occasion d'un anniversaire, son nom sous forme de rébus, figuré par une clé et un lit. Clélie collectionne les clés et les porte-clés. Elle conserve les clés qui n'ouvrent plus aucune porte, demande souvent en inspectant les vide-poches si telle ou telle clé sert encore à quelque chose. Quant elle se déguise en princesse ou en fée, la possession d'une clé est un élément décisif de l'histoire qu'elle invente. "On disait que tu étais le méchant et que tu te cachais derrière la porte." Elle connaît les Contes de Perrault. "La clé était fée", dit le conte. Fata. Clélie détient aussi de fausses clés, des clés-bijoux, de la camelotte. A la boutique du château de Canon, je lui ai acheté un trousseau de très grandes clés, des clés décoratives, des clés dont la finition imitant la rouille leur donne un air d'antiquaille.

J'ai photographié cet après-midi une clé confectionnée par Clélie.

carte du tendre,clélie,normandie,aubryJe n'ai pas lu Clélie. C'est un roman fleuve, une oeuvre rare. Il y a quelques années, je n'étais même pas parvenu à m'en procurer une édition. Mais je connais bien la fameuse Carte de Tendre, son dessin et sa toponymie: Constante Amitié, Obéissance, Tendresse, Sensibilité, Grands Services, Empressement, Assiduité, Petits Soins, Soumission, Complaisance, Nouvelle Amitié, Grand Esprit, Jolis Vers, Billet Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand Coeur, Probité, Générosité, Exactitude, Respect, Bonté. Et les lieux négatifs: Négligence, Inégalité, Tiédeur, Légèreté, Oubli.

Indifférence est un lac.

Inimitié une mer.

Danger une autre mer.

Tendre un fleuve.

Reconnaissance une rivière.

Estime une autre rivière.

Au Nord, Terres Inconnues.

Quand j'étais professeur, j'expliquais chaque année à mes élèves la casuistique amoureuse en leur présentant la Carte de Tendre.

Depuis plusieurs mois, cette carte est le fond d'écran de mon ordinateur.

A Vaux-le-Vicomte, Clélie a eu la surprise d'entendre un conférencier mentionner Clélie. Sa mère m'a demandé de lui parler du roman.

Ce matin, j'ai trouvé cet article dans le Magazine Littéraire, à propos de Bohème, intitulé "La carte SIM du tendre".

Dans la cathédrale de Lisieux et dans l'abbatiale de Saint-Pierre-sur-Dives, c'étaient toujours ces deux clés symboliques dont j'avais perdu le sens. Michel se moquait un peu de moi, comme à chaque fois que je sèche. Wikipédia, à portée de téléphone, répara cette lacune: "Saint Pierre, le prince des apôtres, possède deux clés: l'une en or, céleste, l'autre en argent, terrestre. Il a ainsi la capacité d'ouvrir et de fermer les portes du Paradis. Un homologue païen romain est le dieu Janus, porteur de clés lui aussi, mais qui sont celles du passé et de l'avenir."

Quand je me choisis le nom de Courcelle, j'entendais l'élévation, quelque chose d'aérien, trompé en cela par l'association du prénom et du nom de jeune fille de ma grand-mère: Céleste Courselle. En découvrant l'étymologie du nom Courcelle, qui est aussi un nom de lieu assez courant, j'avais d'abord été déçu qu'elle me ramenât à la cour, à la ferme, à la terre, puis j'avais considéré que c'était heureux. C'est que la campagne du Tendre ne se survole pas: elle se visite, les pieds dans l'herbe, et un jour on y rencontre son Bel Inconnu.

samedi, 25 septembre 2010

Escapade (suite)

Ce matin le film continue, le train est mis en place avec vingt minutes de retard, c'est un de ces trains où l'on est très mal assis, où vos jambes sont trop grandes pour le minuscule espace qui vous sépare du siège de devant, alors on appuie les genoux en hauteur, on les glisse d'un côté puis de l'autre et on se casse le dos. J'ai prévenu qu'il faudrait tout décaler pour le retour à Paris avec Clélie, que ce serait à midi trente-quatre au lieu de dix heures trente-quatre. J'ai attendu presque deux heures à la gare d'Yvetot, où l'on réservait des taxis, pris en charge par la SNCF, pour les passagers égarés qui avaient raté leur correspondance. L'un d'entre eux, furieux, refusait le taxi, s'obstinait à diffuser sa musique dans le hall, son iphone posé sur un banc, une espèce de dance abominable. Le ton monta entre lui et les employés de la gare, à qui il conseillait de prendre leur retraite au plus vite. Je mangeais du chocolat, lisais quelques pages des Nuits de Paris, patientais.

Dans le train, Clélie me montre ses exercices de musique, elle déchiffre le do, le ré et le mi, en chantant les notes. Parfois elle invente, alors elle se cache derrière la partition, et refuse que je suive avec elle. Elle me parle de son école, qui porte le nom de François Rabelais. On lui a parlé de Gargantua et de Pantagruel. Je lui lis, en sautant les passages incompréhensibles pour elle, et en transposant souvent la syntaxe et le vocabulaire, le récit de la naissance extraordinaire de Gargantua, sorti de l'oreille gauche de sa mère Gargamelle au onzième mois de grossesse. Elle trouve une explication à cela, me dit que de toute façon, les mois des géants sont plus longs que ceux des hommes normaux.

Sur Deezer on écoute Morts-Vivants de Philippe Katerine, Clélie fredonne et s'amuse beaucoup d'y entendre le nom d'Yves-Noël. Ces deux-là ne se sont pas vus depuis le mois de mars, et ne se reverront sans doute pas avant longtemps. Je ne m'étendrai pas sur le sujet, mais il faut bien que j'en parle un jour, pour la cohérence de mon récit.

samedi, 17 juillet 2010

Sans titre

Anne-Marie s'installera au mois d'août, elle déposera ses affaires le week-end prochain, Kim partira une semaine plus tard, puis Anne-Marie partira en vacances dans le Sud, elle ne s'installera vraiment qu'à la fin du mois d'août. En attendant, je continue les menus travaux et le grand nettoyage, j'ai posé ce soir des rideaux dans ma chambre qui deviendra la pièce à vivre, le classique salon-salle à manger, des rideaux parce que mes stores occultants ne laissent pas assez entrer la lumière, et que c'était une des seules restrictions d'Anne-Marie. Clélie a pleuré ce soir quand j'ai enlevé le store orange qu'elle a toujours connu dans cet appartement, disant qu'il lui manquerait. Je la raccompagne demain en Normandie, je reprends le travail lundi.

Au-dessus de nous, au premier étage, les enfants sont de plus en plus nombreux, il y en a deux qui sont rentrés de colonie, et deux autres qui y sont encore, si j'ai bien compris. Ils seraient donc sept. Ils passent beaucoup de temps à nous observer, Clélie et moi. Ils posent des questions indiscrètes et continuent de jeter des bâtons de glace et des drapeaux d'Israël sur la terrasse malgré la mise au point que j'ai faite avec leur père. J'ai dû intervenir ce soir, ils appelaient Clélie en criant, ça résonnait dans la cour intérieure, c'était stupide ce qu'ils disaient, je suis sorti pour le dire à la fille qui était penchée à son balcon, je ne la connaissais pas, elle devait être de ceux qui étaient rentrés de colonie.

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Yves-Noël a répondu à ma lettre. Il n'y a rien à ajouter. Laisser passer le temps, se déshabituer. Relire le chapitre sur l'amour dans l'Eloge de la fuite peut-être. En attendant je feuillette Les Caractères, qui m'accompagnent ces temps-ci:

"Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules, qu'il s'aigrit par les réflexions et les retours que l'on fait pour s'en délivrer. Il faut, s'il se peut, ne point songer à sa passion pour l'affaiblir."

"Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes; en amour, il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus, que de s'être trop aimés."

"Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre."

Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné, et que le coeur a ses limites."

"Il devrait y avoir dans le coeur des sources inépuisables de douleur pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction: l'on pleure amèrement, et l'on est sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que l'on se console."

Plus loin, cette métaphore saisissante de la couture: "La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable; puisque si l'on cousait ensemble toutes les heures que l'on passe avec ce qui plaît, l'on ferait à peine d'un grand nombre d'années une vie de quelques mois." Et cette sentence, si simple: "Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un!"

vendredi, 16 juillet 2010

Alternances

J'ai nettoyé la terrasse, le salon de jardin, chacune des quatre chaises rincée dans la baignoire, on a mangé une salade avant-hier à la tombée de la nuit, Renato rentrait épuisé de sa deuxième journée de stage, j'avais acheté des bougies chauffe-plat étrangement grandes, les voisins du dessus nous épiaient, on faisait comme si on ne les voyait pas, on se lançait des regards, et maintenant Clélie joue à distance avec une petite fille peut-être plus jeune qu'elle, Clélie sur la terrasse, passant régulièrement de l'autre côté de la barrière, se promenant dans le parc intérieur de l'immeuble, s'inventant un château sur un carré de béton, improvisant une chorégraphie en lançant de minuscules feuilles cueillies sur des arbustes, l'autre, assise au bord de la fenêtre, au premier étage, juste au-dessus de nous, épelant Shabbat et lui demandant si elle fait Shabbat, je réponds que non, je dis à Clélie que c'est une fête, Shabbat, la petite précise que non, ce n'est pas une fête, je corrige, c'est le jour du repos, le samedi.

La Bruyère: "Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux: aux hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j'ose dire par la même raison, parce qu'ils sont petits."

Le grand frère arrive, peignoir blanc, penché au balcon, fier, quelque chose tombe sur la terrasse, je ne sais lequel du frère ou de la soeur a laissé tomber ce qui ressemble à un suppositoire, Clélie rentre dans l'appartement, revient avec un balai, je lui dis que ça ne sert à rien, je vais chercher un mouchoir en papier pour prélever la chose gélatineuse, je ne sais plus ce que j'ai dit aux gosses, après le père est arrivé, s'est excusé, a dit que ça ne se reproduirait pas, j'ai expliqué que la terrasse était maintenant propre, que je changeais de colocataire, que maintenant on utiliserait la terrasse, qu'elle vivrait, il a répondu que c'était une bonne chose.

Plus tôt dans l'après-midi j'avais surpris une conversation entre Clélie et l'une des filles, une autre, plus grande, qui lui posait des questions sur moi, sur sa mère, Clélie expliquait la situation, le divorce, l'autre demandait avec qui je vivais, ne comprenait rien à la colocation, et Clélie finissait par dire que j'avais un amoureux, répondait à la fille, qui insistait, que je ne l'embrassais pas sur la bouche, mon amoureux, mais que je lui faisais des câlins, que sa mère ne le savait pas, non: je ne sais si je suis davantage inquiet que ma fille s'expose à la raillerie, admiratif de la simplicité avec laquelle elle parle de ma vie amoureuse, ou triste à l'idée de lui annoncer bientôt peut-être que je n'ai plus d'amoureux.

Clélie expliquait plus tard à la meilleure amie de ma nouvelle colocataire qu'elle faisait des alternances, disposant les triangles bleus, rouges, jaunes et noirs de façon à ce que la répartition des couleurs soit parfaitement homogène sur le petit support hexagonal en plastique. Ca m'avait étonné, la première fois qu'elle avait employé ce mot d'adulte, alternance, il y a quelques jours, en parlant des week-ends en alternance, expliquant très clairement que quand elle était avec l'un, l'autre lui manquait, et qu'il n'y avait pas de solution à cause du divorce. Dans son sac Marie-Antoinette, il y avait aussi le gros coquillage de Floride, et les images qu'elle avait eues à l'école, les images parce qu'on a bien travaillé, des animaux et des fleurs.

Avant de se coucher, elle inventait un voyage en bateau sur mon banc de musculation, chargé des trésors de la journée.

La Bruyère: "Les enfants n'ont ni passé ni avenir; et ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent."

J'avais lu quelques extraits pendant que Renato terminait un scoubidou que j'avais commencé. Il y a toujours de soi et des autres dans la lecture de La Bruyère, on y retrouve les faiblesses les plus répandues et les moins avouées, on s'y console: "Il ne faut quelquefois qu'une jolie maison dont on hérite; qu'un beau cheval, ou un joli chien dont on se trouve le maître; qu'une tapisserie, qu'une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte."

samedi, 17 octobre 2009

Clélie, la Carte de Tendre

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mercredi, 14 octobre 2009

Sans titre

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© Yves-Noël Genod

samedi, 03 octobre 2009

La pieuvre

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samedi, 19 septembre 2009

La pointe aiguë de l'instant

Le soir est apaisé, je scanne les dessins de Clélie: La couronne du roi, La Couronne de la reine, La mouche, Les fleurs, et Le coeur sous l'oreiller (celui qu'elle avait placé sous mon oreiller il y a deux semaines).

Le parc était fermé alors il a fallu passer par-dessus la grille, Clélie se suspend dans le vide, c'est la première fois qu'elle y arrive, ses longues chaussettes prennent la poussière, des garçons de vingt ans perchés au sommet du tobogan attendent le passage du dernier char, un black s'approche de moi comme je roule une cigarette et me demande si j'ai du chit.

J'ai mis le tee-shirt que Kate portait à Chaillot dans la deuxième partie du spectacle, holidays in reality.

Dans le métro il y a des cris, la "bouche de vacarme du métro", un homme à côté de moi tousse longuement dans son journal, je ne dois pas être le seul à penser à la grippe, la conductrice parle aux passagers, salue ceux qui reviennent de la Techno Parade, s'excuse d'être aussi légère, dit qu'elle aurait aimé y être.

Clélie se laisse tomber du canapé et se cogne la tête, pleure, quitte la pièce, revient en me reprochant de ne pas avoir utilisé ses bisous (les bouches bleues qu'elle dessine sur de petits papiers pliés en quatre, que je dois coller sur mes joues pour avoir des bisous quand elle n'est pas là).

Hier ce sont les policiers qui m'ont sauvé des larmes, je paniquais dans Rouen, c'était l'heure de pointe, je savais que je louperais le rendez-vous, j'ai répondu au téléphone et on m'a demandé aussitôt de me ranger sur la droite, attendre dans la voiture, fouiller dans mon sac pour retrouver mes lunettes de vue que je n'utilise que pour rouler de nuit, reconnaître deux autres infractions: le téléphone au volant et le changement d'adresse que je n'ai pas signalé. Ils sont deux et se sont réparti les rôles: chacun me tend un avis de contravention, me demande si je reconnais les faits, et me fait signer. J'étais tellement en retard que ce n'était plus la peine de me presser, je retrouverais Clélie plus tard et plus loin, et entretemps je faisais des photos sur la route entre Rouen et Yvetot, j'utilisais le retardateur et je courais dans les champs. A Fécamp j'attendais Clélie et sa mère à la sortie d'un théâtre, mon jean troué trop troué, le tee-shirt avec une tête d'aigle qu'Yves-Noël m'a donné.

(Camille me demandait aussi, je ne sais plus quel soir, où étaient mes lunettes, on se voyait pour la première fois, après les quelques mails échangés depuis la fin du mois d'août, et je n'avais pas les lunettes de soleil que tout le monde peut voir sur ma photo de profil, ici et sur Facebook.)

Mélanie, Neige, rencontre de chuchotement, j'ai écrit chuchotis, quelque chose comme le titre de son blog, Chuchotements de flocon, et l'url aussi: Petit chaperon blanc.

Philippe Lejeune me répond, et j'essaie d'expliquer à Clélie à quel point son mail me fait plaisir: "Excusez-moi d'avoir tardé à vous répondre, une semaine semble un siècle, sur Internet... j'ai apprécié votre engagement, votre vivacité, le parti pris de composer à la pointe aiguë de l'instant, sans retour, votre indéniable talent... c'est très réconfortant de voir un nouveau média livrer ainsi le meilleur de lui-même - et, pour moi, de savoir que le "pacte" a pu vous être utile, - mais tout vient de Rousseau, l'engagement sans retour, le risque, la nécessité d'inventer de nouvelles formes, ou, plutôt, de nouvelles manières de dire et d'être à la fois. Je vais suivre votre "progress" en vous mettant sur mes favoris..."

Yves-Noël, je lui laisse un message dans l'après-midi, quelques mots et des bisous, Clélie prend le téléphone mais ne comprend pas le principe du message, elle se mord la lèvre inférieure en me regardant, je lui souffle "bonjour" et "bisous".

(Difficile de parler ici de la crise avec Yves-Noël, le nécessaire jardin secret dont parle son psy, la crise liée à une note que j'ai effacée ce soir-là, en rentrant chez moi, le texte où je parlais de mon passage dans un sauna de Dieppe tandis qu'Yves-Noël était à New-York, la soirée qui dégénère, les corps si proches au théâtre puis les mots mortifères, la gueule dans le métro, incommunicabilité, rage, et je songeais stupidement à supprimer mon blog, la manipulation est si simple, ou à le trouer, supprimer des notes à l'aveugle, un peu à la fois, méticuleusement, comme j'ai déchiré tous mes tirages noir et blanc il y a quelques années.

J'effaçais aussi deux autres notes: celle où je parlais du changement de statut amoureux d'Yves-Noël sur Facebook, de "en couple avec Pierre Courcelle" à "célibataire" puis à "c'est compliqué", et la photographie que j'avais publiée au retour d'Yves-Noël, qui était un signe, un lien entres nos blogs et entre nous. J'ai remis la photographie, mais pas les deux textes, que j'avais écrits directement ici et dont je n'ai pas de copie.)

(Cette photographie d'Yves-Noël par Yves-Noël, c'est une Vanité, c'est plus qu'une photographie "d'après une photo de Marc Domage" comme il l'indique sur son blog, c'est un autoportrait par le truchement d'une carte postale à l'effigie du photographe lui-même, image d'image, image gratuite d'une image de communication - c'est la carte postale qu'Yves-Noël donne en guise de carte de visite -, image tenue d'une main tendue vers le sol tandis que l'autre déclenche la prise de vue sur l'iphone, les prises de vue, puisque c'est une série, et il y a cette chenille, la "chenille américaine", chenille énorme sur le petit visage enfermé dans le rectangle brillant de la carte postale, comme la nature silencieuse et en devenir se promène sur le portrait artificieux du poète exilé.)

(Mon jardin secret, ce doit être le jugement, ce que je pense de..., ce que j'aime, qui j'aime, l'écrire, je ne l'écris jamais je crois, mes notes restent factuelles. Se méfier du jugement, toujours, surtout de son propre jugement.

Songé à écrire ailleurs, sur un autre blog, recommencer ailleurs, sans lecteurs, ou avec d'autres lecteurs... et puis à quoi bon. C'est ici qu'il faut continuer à écrire, dans l'épaisseur d'un an et demi d'instantanés.)

Sans titre

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